Une nuit, ma fenêtre s’ouvrit avec fracas ; en même temps, un corps rugueux me heurta le front. M’étant redressé, j’aperçus une tête monstrueuse piquée d’yeux innombrables, armée d’un nez plus long que la trompe du mammouth préhistorique et si grosse qu’elle emplissait l’encadrement de la croisée. Le propriétaire de ce chef apocalyptique, d’un revers de son nez colossal, me jeta à bas du lit en m’intimant l’ordre de m’habiller promptement. Il fallut obéir. Ma sommaire toilette achevée, l’horrible tête, s’écartant un peu de la fenêtre, me fit signe d’avancer. Je me penchai sur l’appui, et quelle ne fut pas ma surprise lorsque je constatai que ce crâne cyclopéen était supporté par un corps immense dont les extrémités postérieures reposaient sur l’asphalte. J’habitais alors un cinquième étage. Ce détail connu, vous estimerez la longueur de l’étrange personnage dont je recevais nuitamment la visite.

Je fus aussitôt enlevé comme une plume et, comme il pleuvait, mon grotesque visiteur ouvrit un parapluie énorme qui dut abriter tout le Quartier Latin. Ensuite, partant du Panthéon, d’une première enjambée, il atteignit l’extrémité de la rue Soufflot ; de la seconde, la place Saint-Michel ; en opérant la troisième, un malheureux fiacre s’étant rencontré sur notre passage, le géant l’expédia malencontreusement dans la Seine.

Nous nous arrêtâmes au-delà des fortifications, dans la direction de Montmorency.

J’étais de fort mauvaise humeur.

« Qui donc es-tu ? fis-je brusquement.

– Le nain bouffon de Sa Majesté Ricardococos, empereur de la constellation d’Hercule.

– Pourquoi ce rapt inique ? Que comptes-tu faire d’un pauvre étudiant comme moi ?

– Je veux, en t’enlevant hors de la sphère d’attraction exercée par le Soleil, en te faisant bénéficier de ma science acquise, assouvir la curiosité de ton esprit embryonnaire. »

Je flairai un voyage intéressant. Mes narines se dilatèrent ; mes yeux lancèrent un éclair d’orgueil. Ainsi, cette prodigieuse envolée à travers l’espace, que tant d’hommes souhaitèrent vainement d’accomplir, j’allais la réaliser ! Bientôt cependant, l’appréhension de l’inconnu, le soupçon de périls extraordinaires vinrent refroidir mon enthousiasme, car, sans être un poltron, je ne suis pas un brave.

« Et quand me ramèneras-tu à la surface de ma planète natale ?

– Jamais, si tu sais trouver ta patrie où je te conduirai ; dans quelques mois, dans quelques années, si la nostalgie te force à revenir. En route, mon ami. Vois-tu cette machine plus vaste que les palais de Kehans le Mogol ? C’est notre véhicule. Assieds-toi dans ce compartiment, préparé à ton intention. Il y a de l’oxygène et de l’azote incessamment renouvelables, mélangés dans la proportion qui convient à tes poumons de Terrien. Moi, je vais m’installer dans cette case ; j’y trouverai l’atmosphère dont je ne saurais me passer, pendant toute la durée du trajet. Une simple cloison vitrée nous séparera et nous communiquerons par un conduit sonifère. »

Tandis que nous filions avec une rapidité au moins égale à celle de la lumière solaire, nous engageâmes la conversation.

« Quelle est donc, lui demandai-je, la force qui met en branle les rouages de ton aérostat  ? Comment se fait-il en outre qu’elle soit assez puissante pour neutraliser les effets de l’attraction terrestre, solaire même, et nous lancer dans l’espace avec une pareille vélocité ?

– On trouve, me répondit-il, à la surface du monde que j’habite, un corps composé d’une quantité prodigieuse de gaz solidifié, pendant le cours de nos époques géologiques. Sa densité équivaut à mille fois celle du platine. En le soumettant à d’énergiques réactions chimiques, on le fait passer à l’état liquide, puis gazeux, et ses molécules, en reprenant leur situation primitive, acquièrent une force d’expansion telle qu’elle accomplit les résultats merveilleux qui t’ébahissent. Du reste, le service exigé du locomoteur cesse, au moment où l’on sort de l’orbite d’attraction d’un système planétaire ; la force acquise se transmet alors presque uniformément à travers l’étendue sidérale, jusqu’à la fraction de seconde où l’on entre dans le domaine de corps nouveaux. À cet instant, la vitesse s’accroît en raison proportionnelle de la masse et de la distance, de telle sorte qu’il devient nécessaire d’imprimer une direction contraire à la force locomotrice.

– C’est clair et merveilleux, répliquai-je. Maintenant, veuillez me dire à quelle époque vous avez opéré votre descente sur la Terre ?

– Hier au soir.

– La langue française vous paraît déjà très familière. Comment, en si peu de temps…

– Le procédé est des plus simples. J’ai capturé trois hommes et mon choix s’est fait avec bonheur : de ces trois individus, l’un est un poète, l’autre un naturaliste, le dernier un politicien. Tu n’ignores pas que le cerveau est le siège de l’intelligence. Tous les phénomènes dits intellectuels se rencontrent donc sous l’hémisphère encéphalique. Autre détail : chaque opération de l’esprit laisse sa trace dans les circonvolutions du cerveau, et cette trace reste saisissable aux êtres supérieurement organisés. En faisant l’anatomie de l’une de ces pièces, j’ai pu me rendre compte du travail évolutif auquel s’était livré non seulement l’être que j’étudiais, mais encore la race à laquelle il appartient. Au bout d’une heure, je possédais la langue que parlait mon homme, je connaissais l’histoire de sa vie intime, je me familiarisais avec le genre d’occupations qu’il avait adopté, je saisissais tous les problèmes qu’il s’était posés, ainsi que les solutions diverses par lui imaginées. Vois, dans ce bocal, cette matière amorphe : c’est le crâne du naturaliste. Ce petit savant était le champion d’un système qui explique l’origine du monde organique par le développement d’une cellule primordiale. Il justifie ensuite l’origine du premier embryon en faisant intervenir la génération spontanée. Je ne suis point un grand clerc. Mes fonctions se bornent à faire pouffer de rire mon empereur et maître Ricardococos. Toutefois, ces questions me sont aussi faciles à résoudre qu’il est aisé au premier Terrien venu de ressemeler une paire de bottes après trois ans d’apprentissage. Admire-moi, si tu veux, au même titre qu’un chat s’ébahit devant l’œuvre d’un savetier. Le savetier n’est point fort, mais le chat l’est encore moins. L’admiration a des degrés nombreux. Vos grands hommes devant lesquels la multitude se prosterne sont tout simplement ridicules. Il ne peut y avoir de sages que ceux qui, ayant le sentiment vrai de leur insuffisance, passent humbles et calmes à côté de la sottise prétentieuse des autres… Je retourne à mon raisonnement. Les partisans de la génération spontanée ne s’aperçoivent pas qu’ils créent deux mondes inconciliables, antithétiques. Tous les phénomènes du monde naturel ne sont que des combinaisons d’atomes et les différents états sous lesquels ces combinaisons se présentent sont reliés entre eux par une série de gradations insensibles. La plante, l’animal, le minéral ne diffèrent que quantitativement. Il vous semble voir dans l’évolution d’un simple probiste une action unique, dirigée vers un but constant, laquelle ne se montrerait pas dans la formation de terrains calcaires ou de roches basaltiques. Question d’apparence. Il y a d’ailleurs un mode particulier de combinaisons dans la composition de l’anorganique aussi bien que dans l’évolution de l’être animé. Le granit n’est pas le feldspath, ni l’antimoine le fer, pas plus que la fougère n’est le tulipier, l’ornithorynque l’éléphant. Il faut considérer l’univers comme une agglomération innombrable d’atomes se déplaçant sans cesse et réalisant toutes les formes. Cette dernière remarque est tellement vraie qu’avec les données actuelles de ma science, je vais, en quelques heures, produire une œuvre à tes yeux surprenante. Je vois l’atome distinctement, je connais les lois qui président à chacune de ses affinités et je le manipule à mon gré. Qu’on me donne, comme à votre Descartes, de la matière en quantité suffisante, du temps, un laboratoire immense, je ferai des Soleils. Mes ressources étant plus restreintes, je vais te confectionner un homme. Voici de l’oxygène, de l’hydrogène, de l’azote, du carbone, du soufre, du phosphore, et je place ce mélange dans une cornue dont j’élève la température à un degré déterminé. Au bout de quelques minutes, il en sortira un homme. Je te répéterai que je ne suis pas un savant. Ces apparentes merveilles sont connues de tous, en mon pays. Les enfants s’amusent à fabriquer des poupées vivantes, analogues à celle qui s’échappe en ce moment de ma cornue. Je ne doute même pas que ta race n’obtînt, avec le cours du temps, de semblables résultats, si elle ne portait en elle les germes de sa fin prochaine, si d’ailleurs notre planète n’eût fait, en créant l’homme, son suprême effort. La Terre me semble mûre ; elle a donné ce qu’elle était capable de produire et n’a plus qu’à marcher vers la destinée que subit actuellement son satellite la Lune. Les mondes qui évoluent plus lentement réalisent de plus riches combinaisons. Les produits les plus parfaits des forces vives de Saturne et de Jupiter seront plus compliqués, plus variés, mieux finis que ceux de la Terre, et le seront moins toutefois que ceux qui apparaîtront, dans quelques milliards de siècles, sur le Soleil, astre de douzième ordre. »

Tandis que mon compagnon développait ces théories ingénieuses, nous fendions l’espace avec une rapidité qui effraie l’imagination. Cornafou, assis au gouvernail, l’œil à l’oculaire d’une gigantesque lunette astronomique, sondait les profondeurs de l’étendue sidérale.

L’ayant prié d’évaluer approximativement la vitesse de notre marche, il me répondit :

« Nous allons cent fois plus vite qu’un rayon lumineux, mais je puis davantage. »

Je laissai échapper un cri de surprise et d’admiration. L’ivresse du vertige m’étreignait le cerveau.

« Eh bien, décuple cette vitesse ! » m’écriai-je.

Cornafou posa l’index sur un bouton de métal.

« Voilà ; c’est fait, dit-il. Maintenant, attention, aie l’œil sur le chronomètre pendu à ta droite. Lorsque l’aiguille touchera le quart de seconde de la quinzième minute de six heures, nous serons dans le voisinage de l’œil du Centaure. Tu verras l’étoile briller comme un disque énorme. Ce sera tout. À peine l’auras-tu entrevue, que nous l’aurons dépassée de plusieurs millions de lieues. »

Ce fut ainsi, pendant plusieurs heures, une invraisemblable chevauchée à travers l’étendue. Des astres, à toutes les périodes, d’apparence et d’éclat différents, défilaient sous mon regard, comme une procession d’ampoules multicolores. Nous rencontrâmes la comète d’Encke dont l’éclat et la consistance vont s’affaiblissant. Quelquefois, sans que je m’en doutasse, nous traversions une nébuleuse en voie de formation. Je vis des planètes à tous les états : les unes, à peine échappées de la masse solaire, commençaient leur période ignée ; d’autres, avec un anneau comme Saturne et des satellites comme les planètes de notre système, poursuivaient leur développement plus avancé ; d’autres enfin agonisaient, étaient mortes depuis des siècles, et leurs squelettes énormes battaient l’étendue qui a ses cadavres comme le ventre de la Terre.

Je m’habituais à considérer les mondes comme des individualités ayant une vie propre et sollicitant mon intérêt à des degrés divers. Lorsque je rencontrais une planète aussi petite que la Terre, je ne pouvais m’empêcher de rire et de m’écrier : « Voyez cet avorton ! Ne nous arrêtons pas, je vous prie. »

Je songeais à mes frères de la veille, les hommes, qui glapissaient dans les profondeurs de l’illimité. Leurs intérêts frivoles, leurs mesquines préoccupations m’apparaissaient, à cette distance, en comparaison des objets monstrueux auxquels je ne prêtais que l’attention d’un dixième de seconde, dans leur ridicule petitesse. Parfois, Cornafou, qui devinait le jeu de mes pensées, me disait ironiquement :

« Il existe cependant des microbes, à la surface de ta molécule natale, qui parlent de justice, de vertu, de grandeur, d’immortalité… On ne les entend pas d’ici. Je pense qu’un voyage pareil à celui que tu accomplis, en ce moment, leur serait nécessaire pour bien juger de la place qu’eux et leur monde occupent dans l’univers. Remarque d’ailleurs avec quelle insouciance la Nature, qui est bon juge en la matière, les tire du néant et les couche dans la tombe. »

Toutefois, au bout d’un certain temps, je commençai à me lasser de cette course fantastique vers des régions inconnues. Pour apporter une salutaire diversion à l’ennui croissant qui me pénétrait, je désirai la société de mes semblables. Cornafou, à qui je formulai ma demande, me répondit avec une souriante indulgence, digne de sa haute sagesse :

« Ton désir est si naturel que je m’empresse de l’exaucer. C’est une loi constante, dans le monde organique, que les semblables se recherchent. Que dois-je te confectionner ? Des hommes ou des femmes ? Choisis… Des femmes, n’est-ce pas ? Très bien. Comment veux-tu la première ? Brune, blonde, châtaine, rousse, petite, grande, grosse, mince ; avec des yeux bleus, verts, noirs, jaunes, rouges, gris, violets ; un caractère doux, conciliant, emporté, etc. ? Réfléchis et prononce-toi. Songe que je te la fais sur mesure. »

Après quelques hésitations, je conclus :

« J’en veux une demi-douzaine, type variés… Toutes belles, par exemple.

– Il y a deux façons de faire un être organisé : ou en le créant de toutes pièces, au degré d’évolution voulu, ou en suivant la progression lente tracée par le développement normal du germe. J’adopte généralement le premier procédé, comme étant le plus expéditif ; aujourd’hui, pour ton édification personnelle, j’emploierai le second. Attention ! Je commence… J’ai fini ! Reçois dans tes bras et débarbouille cette vilaine petite gamine… Hein, quoi ? Tu fais la grimace ? Quel âge lui souhaitais-tu ? Seize ans, l’âge d’un bouton de rose ? Accorde-moi seize minutes. Je replace le poupon dans cette cornue, au milieu de matières nutritives qu’elle va s’assimiler par tous les tissus. Vois-la grandir… Tiens, mon ami, voici une charmante blonde garantie intacte et qui, ni par hérédité, ni par adaptation, n’a reçu de vices. »

Le cadeau m’enchanta. Je baptisai ma nouvelle compagne du nom d’Ève et m’en fis aimer promptement, étant seul à lui dire qu’elle était jolie. J’obtins d’elle ce que je voulus. Puis, après quelques leçons de Cornafou, je m’amusai à confectionner moi-même une série de types charmants. Je me composai un sérail qu’eût envié le sultan. Il y en avait de toutes mignonnes et toutes petites, longues d’un pied ; d’autres énormes, avec la taille d’un grenadier prussien… un assortiment complet de nuances, une variété étonnante de formes et de caractères.

Et elles m’aimaient !… trop, c’est positif, car, malgré la douceur de caractère et l’aménité d’esprit que je leur avais inoculées (je m’étais à propos souvenu des Terriennes), ce furent, au bout de quelque temps, des disputes, des querelles de préséance, des jalousies furibondes… bref, ce fut intolérable ! Leurs piaulements m’assourdissaient et troublaient les méditations de mon voisin.

Finalement, je pris le parti d’ouvrir une soupape et de les précipiter dans l’abîme insondable de l’Inconnu.

Je restai donc seul et je repris avec mon guide nos interminables dissertations sur les lois de la matière.
 
 

 

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(Jacques Le Lorrain, in Chevauchée nocturne, Bergerac : Imprimerie Bergeracoise, P. Nogué, 1941)