Au soldat inconnu.

 
 

Un arbre est toujours plus beau qu’un homme… parce qu’il est plus grand et qu’il reste fidèle à la terre qui le porte. Ses bras levés soutiennent son rêve. Il a ses fleurs, ses fruits… Il accroche les nuages, protège les oiseaux, surveille la contrée, voit, de haut, venir la pluie et naître le soleil.

Jadis, les arbres, aux temps préhistoriques, erraient par groupes ou solitaires. Ils avaient des racines-pieuvres dont le grouillement continu les faisait avancer comme des reptiles sur leurs anneaux. Ils cherchaient à se reconnaître entre eux, se heurtaient du front, oscillaient sous le vent puissant de leur inquiétude. Ils formèrent les forêts, les jungles inextricables et finirent par demeurer immobiles, dans un amour immense de leur propre beauté, car ils surent comprendre que l’inquiétude est une tare, qu’elle engendre les mouvements et les gestes, très inutiles, souvent coupables.

Les arbres sont l’essence même de la terre qui les fit. Nous passons… emportant avec nous le trouble de représenter les déracinés, les désorbités, les disqualifiés… l’humanité, enfin !… Eux, ils demeurent, victorieux dans leur choix. Ils résident où ils découvrent ce qui est nécessaire à leur long règne végétal et ils sont aussi nécessaires, au paysage qu’ils timbrent de leur sceau, par le très noble exemple de durée qu’ils nous donnent.

Malgré eux ?… Non !… Un arbre sait bien ce qu’il doit enseigner aux hommes qui traversent son ombre. Il vit, lui, d’une vie intérieure et il n’est pas besoin de mettre un doigt entre son cœur et son écorce pour sentir battre l’ardeur contenue de sa sève.

Il y en a qui tordent leurs bras, en signe de deuil, pour nous crier des choses que leurs pauvres branches tracent, toutes noires, sur le bleu du ciel afin de nous avertir… mais nous passons tellement vite… et nous pouvons mourir tellement de fois… autant de fois que nous décidons d’oublier !

Là, sur la route qui mène à Reims : un pommier. Il a été coupé, comme tant d’autres, à hauteur d’homme, haché par le fer ou le feu. Sa tête, énorme, ébouriffée, s’est courbée sous le coup, a touché la terre-nourrice qui n’a pas pu le défendre, mais supporte son front en gardant, autour de lui, comme une humidité de larmes ! Il ne tient plus que par un lambeau de son écorce. La féroce coupure semble négliger ce lambeau pour mieux montrer le dédain que l’on avait de sa force, mais, lui, n’a pas voulu mourir avant de l’avoir prouvée, cette force, d’une manière éclatante !… Tout le feuillage est sec, d’un vert figé, métallique, se diluant du gris au jaune paille. Ses branches noircies se couvrent de mousses, de lichens qui le dévorent, le serrent dans leurs invisibles tentacules pour arriver à le finir. Il a lutté. Il a fleuri, tout entier, au premier printemps après sa blessure, mais la gelée eut raison de toutes ses fleurs… qui n’étaient qu’un lyrisme exaspéré, une chanson de marche de celui qu’on a condamné à la dernière des immobilités en plein essor, et il a, pour le printemps suivant, mieux calculé son geste de protestation douloureuse : il ne fleurit qu’une fleur, toute petite, au milieu de ses branches envahies par la mousse des cimetières, le lichen gris-serpent des pierres tombales abandonnées ! Mais cette petite fleur fut protégée par toutes les feuilles sèches ou encore tendres de sa frondaison. Elle noua le fruit dans le mystère des aurores, à l’abri du soleil ou des perfides lunes rousses… et la fleur devint pomme verte.

Comme il ne passait plus d’enfants, dans ce pays désert, seulement hanté par des équipes de soldats qui faisaient jaillir les obus oubliés en gerbes de nuages sulfureux, la pomme, de verte, est devenue rouge comme le sang même d’un cœur humain.

Elle est là ! Je la vois resplendir entre les feuilles sèches et grises, entre les branches rongées de lichens et de mousses, entre les pauvres bras noircis, calcinés, qui se croisent, furieux et désespérés par l’humiliation de toucher la terre, eux, faits pour porter le ciel afin de l’empêcher de crouler ! Elle est là, cette pomme rouge, énorme comme une cocarde écarlate.

… Oh ! je vais descendre. Je vais sauter de la voiture… pour aller la cueillir… et la manger.

Ève, la vieille Ève, bien moderne, s’est-elle donc jamais voulu soucier de l’arbre qui lui offre la tentation et n’a-t-elle pas pour principal devoir – qui est toujours une faute – de prendre, de voler le fruit, mal défendu ? Non ! Allons plus vite ! Passons, nous, les déracinés, les errants, les instables… allons plus loin, plus haut, renonçons…

Pour faire naître, grossir, mûrir la pomme rouge, le pommier mourant s’est peut-être dit, dans l’éternel silence de son cœur d’arbre foudroyé :

« Mon fruit tombera sur la terre. À son tour, il y pourrira, il y enfouira ses pépins dans l’humus de mes feuilles et, qui sait, plus tard, un autre arbre, semblable à moi, remplira son automne de belles pommes écarlates ! »

Cet arbre, ce pommier de la route de Reims, ce n’est pas le pommier de l’Éden… c’est celui de l’Enfer ! A-t-il abrité le corps du soldat inconnu ?

… Ma bouche est encore pleine, à son souvenir, d’une salive amère comme le goût de l’amour… et de la mort.
 

RACHILDE

 

30 octobre 1920.
 
 

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(Rachilde, in Comœdia, quinzième année, n° 2878, mardi 2 novembre 1920 ; Xavier de Langlais, « Ève à la pomme, » huile sur toile, 10 novembre 1953)