À mon ami Jean-Paul Fournier.

 
 

Fils des cimes brumeuses du Pila, le torrent de Cemène, après avoir erré deux jours dans les montagnes, enveloppe comme un serpent le pied d’un roc gigantesque, au faîte duquel font sentinelle les vieilles tours du manoir d’Auriol.

Lorsque, dans les belles nuits, la lune baigne de ses blanches ondes les nuages rapides, les tours se découpent, ainsi qu’une dentelle de deuil, sur l’horizon.

Au pied du rocher, il est une caverne dont nul être vivant ne peut violer l’asile, parce que Cemène a reçu la mission d’y entasser ses flots protecteurs.

Toutefois, quand le brûlant soleil d’un long été s’est désaltéré dans le torrent, son lit desséché laisse apercevoir une porte d’airain.

Cet antre, tapissé de végétations impures et pavé d’ossements, recèle dans ses ténèbres un monstre sanguinaire, suscité de l’enfer ; on le nomme dans la contrée le Dragon d’Auriol.

Son corps, de forme sphérique, vêtu d’écailles jaunes souillées de vase, se meut sur une myriade de bras velus qui le font ressembler à une immense araignée.

Pierre Bernoud était le roi des gueux du pays ; sa maisonnette se lézardait sans qu’il daignât la consolider, et le chardon et l’ortie étouffaient le blé de son champ.

Laissant au logis femme et petits enfants, il s’en allait, toutes les fois que sa sacoche était fournie, la vider dans la poche de Jacques le Truand en échange de quelques coupes d’un vin savoureux.

Comme il était obligé, pour regagner son logis, de passer près du château d’Auriol, il avait grand soin de consulter la clepsydre de son tavernier, afin de ne jamais outrepasser onze heures.

Car, entre les deux coups de minuit, le Dragon d’Auriol, ouvrant ses portes d’airain, se déchaînait sur ces monts déserts, et il se passait des choses épouvantables.

Or, le beau jour de Pâques-Fleuries, maître Pierre partit dès l’aube avec vingt beaux deniers sonnants, et dit au tavernier :

« Compère le Truand ! par la croix de Dieu qui est ressuscité ce matin, faites-moi faire chez vous meilleure Pâque qu’à l’église !… Peste soit du chapelain qui hume à tire-la-rigault le royal vin blanc d’Aurec, et du clerc tire-chappe !… et vive le vin rouge qui m’enivre !… vive le rouge que vous servez aux amis !… À boire, compère, à boire !… »

Et Pierre Bernoud passa le saint jour de Pâques-Fleuries sans mettre une goûte d’eau bénite à son front.

Et Pierre Bernoud vida coupe sur coupe, à la grande satisfaction de son impie tavernier.

Tandis que, blasphémant Dieu, il s’abandonnait aux spasmes fougueux de l’ivresse, son épouse désolée s’agenouillait à la table des anges.

Ses enfants, comme de tendres agneaux, entouraient leur mère avec amour, et tous priaient le Seigneur pour la conversion du pécheur qui perdait son âme et du père coupable qui les réduisait à manger le pain de la charité.

Ce jour, Pierre Bernoud, par une punition du ciel, ferma l’oreille au coup de onze heures ; et Jacques le Truand, qui savait que son hôte avait encore deux deniers, lui apporta une nouvelle pinte que celui-ci se mit à vider de plus belle.

Lorsqu’il eut humé de ses lèvres avides cette dernière ration, il posa devant maître Jacques le fond de sa sacoche ; puis, comme il savait qu’il ne fallait pas compter sur le crédit du Truand, il porta un regard aviné sur la clepsydre.

Minuit moins un quart !…

En moins d’une seconde, il se redressa, jeta une malédiction à son hôte perfide, se débarrassa de sa pesante chaussure de bouleau, la mit sous son bras, et franchit d’un bond le seuil de la taverne.

Tel qu’un meurtrier qui veut échapper à des mains vengeresses, il s’élance de roc en roc, vole sur les précipices et abandonne ses vêtements en lambeaux aux branches des sapins.

Ruisselant de sueur, la chevelure au vent, l’œil terne et égaré, Pierio s’enfuit dans la nuit sombre, comme une flèche lancée par une main vigoureuse.

Saisi de terreur, il demande pardon dans son âme au Dieu qu’il a outragé, et jure de ne plus s’abandonner à ses mauvais penchants, s’il échappe au danger qui le menace.

Mais bien souvent déjà il avait fait au ciel de pareils serments ; et parce qu’il les avait oubliés, le ciel n’avait plus foi en ses paroles mensongères.

Dans sa course haletante, il arriva sur les bords du torrent qu’il traversa sans encontre, car il connaissait le gué ; grande était sa joie de n’avoir pas encore entendu sonner minuit, et il espérait bien atteindre sa maisonnette sans malheur.

Soudain, un éclair rapide déchira le voile de la nuit, et Pierre Bernoud, frappé d’épouvante, s’agenouilla involontairement et s’écria : « Mon Dieu !… » Alors, la cloche du bailliage de Saint-Ferréol, d’une voix lugubre, cria dans les ténèbres : « Minuit !… minuit !… » Et chaque cri de la cloche bourdonna dans les oreilles de l’impie comme un effroyable glapissement !…

Les éclairs sans cesse jaillissants embrasèrent les forêts, les rochers, les montagnes, et allèrent s’éteindre aux extrémités de l’horizon pour faire place à de nouvelles lueurs aussi fugitives que les premières.

À chaque éclair, Pierre Bernoud, agité d’une fièvre nerveuse, tombait sur la terre et se relevait, tombait encore et se relevait encore ; et, sentant ses jambes appesanties lui refuser leur secours, le malheureux jeta au ciel un blasphème.

Tout à coup, l’univers entier s’ébranla, le tonnerre mugit d’une voix sauvage et menaçante ; des blocs énormes de granit, des chênes, des sapins, volèrent en éclats autour du blasphémateur ; le ciel s’illumina comme une chapelle ardente, l’atmosphère se remplit de souffre, et Pierre se roula avec rage sur la terre qui lui parut s’entrouvrir.

Et à la clarté étincelante de la foudre, il vit un monstre hideux et sanglant, armé de griffes, l’œil rouge, s’élever du fond de la vallée, grandir, grandir, envelopper de ses bras immenses les quatre points opposés de l’espace, et frapper les étoiles de ses cornes aiguës…

Il y eut un moment d’un silence terrible, pendant lequel il sentit rôder autour de lui une main… Cette main s’approcha, le toucha et l’étreignit si fort que, suffoqué, il perdit la raison ; et le silence fit de nouveau place au tumulte.

Le Dragon d’Auriol, au milieu d’un horrible bruit de tonnerres, nageant au sein des flots sulfureux de la foudre, remplissant ciel et terre de ses féroces hurlements, promena, comme un jouet, le cadavre brisé de sa victime…

Bientôt, ce ne fut plus une forme humaine, mais seulement une masse incohérente et ensanglantée ; et pourtant la vie n’avait pas encore fui ces chairs palpitantes.

Et la cloche de Saint-Ferréol frappa de nouveau les airs de douze lentes vibrations ; les éclairs cessèrent de jaillir, les roulements du tonnerre expirèrent dans le lointain, la nuit redevint noire et silencieuse ; le fantôme, qui naguère embrassait les quatre points du ciel, rentra avec sa proie gémissante dans son antre, les portes d’airain se fermèrent, et l’on n’entendit plus dans la nuit que la voix monotone du torrent.

Le lendemain, la femme de Pierre Bernoud, qui n’avait pas revu son mari, se leva de grand matin ; et l’œil creusé par des larmes nocturnes, elle s’achemina vers son petit champ avec son fils aîné.

Quelle ne fut pas leur surprise, quand, au lieu d’une mauvaise terre qui n’avait jamais produit que des ronces et de la folle avoine, ils virent un beau froment dont les épis d’or réclamaient instamment la faucille.

Et pour que les alouettes et les moineaux du ciel ne vinssent pas se nourrir du blé de la pieuse famille, il y avait au milieu, en guise d’épouvantail, le bâton de Pierre Bernoud affublé de ses vêtements. Ils s’agenouillèrent en pleurant et dirent :

« Que Dieu ait son âme ! »
 
 

 

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(A.-V.-M. Olivier, « Variétés, » in Mémorial de la Loire et de la Haute-Loire, dixième année, n° 872, vendredi 8 septembre 1854 ; lithographie de William Henry Margetson, « The Dragon sank towards him, opening its terrible jaws, » pour Hero-Myths & Legends of the British Race de Maud Isabel Ebbutt, New York: Dingwall-Rock Limited, [1910])