DANS LE YORKSHIRE

 

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LE CRIME DE CRAVEN

 
 

Bien que l’histoire que je vais raconter remonte à plus de trente ans, alors que j’étais jeune et ne doutais de rien, je serai tenu à certaine discrétion ; car, je l’avoue en rougissant un peu, le crime, le délit si l’on veut, que je commis à cette époque, de complicité avec mon ami Will Dredfy, n’a pas été réparé, et à l’heure présente j’en frissonne encore. Il y a, dans certain grand édifice du Nord de l’Europe, un témoignage indiscutable de notre infamie, compliquée de tromperie et d’abus de confiance, sans cesse renouvelé.

Tout le monde anglais sait qu’il existe dans le Yorkshire, sur la frontière nord-ouest, certain district qui porte le nom de Craven, autrement dit région des rocs. Il touche au pays des Lacs, et, bien que possédant d’assez gracieuses collines, est complètement dominé, écrasé par les hauteurs supérieures du Westmoreland et du Cumberland.

Mais, par compensation, les modestes éminences ont, pour attirer les curieux, des particularités fort intéressantes : tandis qu’en général les collines ou montagnes ont une réputation de stabilité, celles-ci ont une fâcheuse tendance à avertir continuellement le touriste, par des craquements et ronflements, qu’elles sont de complexion délicate.

En fait, par un caprice de la nature, manifesté sans doute depuis des siècles, elles sont creusées, évidées, sillonnées de caves, de catacombes, galeries, toujours modifiées dans leur topographie, ouvertes, troublées, accessibles aujourd’hui, impénétrables demain, qui les font ressembler, sauf la persistance des formes, à ces nids d’insectes perforateurs, à cases séparées, au milieu desquelles circulent les couloirs d’un labyrinthe.

Tantôt si basses qu’on ne peut y circuler debout, tantôt à plafond élevé comme la voûte d’une cathédrale, ces dédales, à travers lesquels on peut circuler pendant des heures entières, sont tapissés d’un sable fin, de teinte jaunâtre, qu’on ne saurait mieux comparer qu’à de la cassonade. Aux parois, des pierres sans valeur, mais curieuses, jettent au reflet des torches des lueurs de diamant.

Le long de l’arête principale, la seule qui paraisse inamovible et dans laquelle parfois se hasardent les curieux, coule un ruisseau qui sort d’une des roches et roule incessamment son flot dans la nuit. Que l’imagination du lecteur complète la description : je lui ai donné les éléments de la réalité. J’ai hâte d’arriver au récit du crime.

J’avais été accueilli, sur lettre de recommandation, par le pasteur du très petit village de Craven, un brave homme qui n’avait d’autre préoccupation que de faire le bien, ce qui lui était plus difficile qu’on ne voudrait le croire, car la population était très pauvre et il ne possédait absolument rien que les très modestes émoluments de sa cure, augmentés d’un casuel presque nul.

Will Dredfy ne m’en reçut pas avec moins de cordialité et se mit tout à ma disposition pour me faire visiter les cavernes en question qui étaient pour lui un but d’excursion presque quotidienne, car il était atteint d’une géologite aiguë. Pendant quinze jours, nous ne manquâmes pas de sortir dès le matin en emportant un déjeuner très frugal et, avec toutes les précautions qu’exigeait la prudence, de nous lancer à l’aventure dans le labyrinthe.

J’ai toujours eu la passion des cavernes et éprouve un plaisir singulier à plonger dans les entrailles de la terre, que ce soit dans les grottes d’Antiparos ou dans les causses du Tarn, et nous passions d’agréables heures à marcher de l’avant, lanterne d’une main, pelote de ficelle dans l’autre, tantôt presque rampant, tantôt droit et tête levée. Il nous arrivait parfois de trouver close le matin une galerie que nous avions parcourue la veille en toute liberté. Mais jamais un éboulement ne nous avait surpris.

Un soir que nous rentrions assez fatigués, Dredfy trouva chez lui une brave femme qui l’attendait, sanglotante et désespérée. Restée veuve avec cinq enfants, elle allait être expulsée de la petite ferme qu’elle exploitait tant bien que mal, plutôt mal que bien. Le propriétaire, un de ces landlords d’Angleterre, qui, tous féroces par ignorance de la souffrance humaine, n’avait même pas voulu écouter ses doléances. Le solicitor allait agir par ordre. C’était tout.

La somme, 12 guinées, c’est à-dire 315 francs. Mon pauvre ami était désespéré ; et j’avais honte de ma propre misère, si facile à porter quand on a vingt ans, si douloureuse quand on voudrait venir en aide aux autres.

Mais que faire ? La femme s’en alla en pleurant, comprenant mal que des gentlemen eussent si peu de pitié. Nous restâmes seuls, Dredfy et moi, osant à peine nous parler.

« Mais enfin, m’écriai-je, si j’étais chez moi, dans mon pays, je trouverais bien quelque chose… quelque bibelot à vendre… que sais-je ?… »

Dredfy eut d’abord un geste de découragement : il y avait longtemps qu’il avait fouillé jusqu’aux recoins de sa pauvre maison.

Tout à coup, il se frappa le front.

« Venez ! » me dit-il.

Par un escalier étroit, nous montâmes jusqu’au faîte de la maison et, ouvrant la porte d’un grenier : « Voilà, me dit-il, tout ce qui me reste. »

À la lueur d’une lanterne, je regardai et fis un saut en arrière. Ce qu’il me désignait d’un geste triste était une forme blanche, étrange, quasi fantastique, que bientôt je reconnus pour un squelette, suspendu au mur par une ficelle.

Cela était long, décharné, très laid. Qu’était-ce donc ? Je questionnai.

Il me raconta alors qu’un de ses parents était parti en Amérique, y était mort, et, pour tout héritage, lui avait envoyé une caisse dans laquelle était l’objet en question… un squelette d’énorme lézard, tué sur les bords d’un Orénoque quelconque et mesurant, du nez au bout de la queue, justement 1 m 85.

« Un jour, me dit-il, est passé par ici un naturaliste français qui m’en a offert quinze francs !… »

Et je regardais l’animal qui n’avait même pas été monté par un naturaliste et dont les pièces se disjoignaient.

Tout à coup, une idée géniale – et criminelle – traversa mon cerveau.

« Auriez-vous, lui dis-je, le courage de venir avec moi la nuit dans les grottes ?

– Certes, fit-il.

– Alors, en route, et nous aurons les 12 guinées. »

La nuit était profonde. Je posai le lézard sur mon dos, comme une hotte, avec la queue repliée sur mon bras. Nous partîmes dans les ténèbres. Lui, ne comprenant pas, se demandait si je devenais fou, ou, ce qui eût été pis encore, si je ne prétendais pas me livrer à quelque fantastique opération de goétie, tel un sorcier du moyen âge.

Il s’agissait de ne rencontrer personne. Nous dûmes plusieurs fois nous blottir dans quelque coin de haie, et j’avais une peur épouvantable que le museau de mon saurien ne provoquât quelque cri de terreur d’un paysan attardé.

Enfin, nous arrivâmes aux grottes. Je ne répondais à aucune question. J’allais toujours. Nous avions repris les torches que nous laissions à l’entrée des souterrains et marchâmes pendant près d’une heure. J’avais mon idée et avais conservé le souvenir de certaine fable qui répondait à mon dessein.

Nous y arrivâmes. Je glissai le museau de l’énorme saurien dans la fente et le disposai bien allongé, queue traînante, dans l’attitude d’une bête qui cherche à regagner son domicile.

« Et maintenant, lui dis-je, allons nous coucher. »

Je ne voulais pas encore lui avouer mon infâme dessein, parce que je le connaissais homme de scrupules excessifs.

Le lendemain, de bonne heure, je sautais dans le train et j’allais à la ville voisine, où je commettais un acte de lâche trahison. J’avertissais un savant professeur que j’avais fait, à l’insu du pasteur Dredfy, une magnifique découverte, un Iguanodon tout au moins, dans les grottes de Craven.

Le savant – prêt à toutes les compromissions – me fit jurer de me taire, ce qui fit que, sortant de chez lui, j’allai chez un second, puis chez un troisième.

Tant et si bien qu’avant la fin de la journée, il y avait quarante géologues, naturalistes et zoologistes aux grottes.

Très naïf, très désintéressé, je leur servais de guide, me trompant, revenant sur mes pas. Il y avait des grondements de colère. L’animal savant souvent devient féroce. Enfin, je les mis en face de mon lézard… qui était peut-être bien un petit crocodile – car, enfin, je ne m’y connais pas du tout !

Et ce furent des exclamations, des pétards d’enthousiasme, des fusées de commentaires ! Terrain tertiaire, quaternaire, cambrien, jurassien !

Tout à coup, une voix – oh ! combien je l’attendais ! – cria : « J’en donne deux livres (50 francs) ! » et alors ce fut un roulement : quatre, cinq, dix, vingt livres ! – Un Norvégien lança : « Vingt-cinq livres !… »

À qui payer ? Quel était le vrai propriétaire du saurien ?…On ne le demanda même pas. Je criai :

« Adjugé !…

– À moi l’Iguanodon ! » hurla le descendant des Vikings.

Et j’empochai la somme. Dredfy me fit une scène épouvantable, mais donna l’argent à la veuve. Quant à moi, j’ai revu le lézard en place d’honneur au musée zoologique de …, avec cette inscription : « Cravenium Iguathérion. »

Et le monde continue à tourner.
 
 

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(Jules Lermina, in Journal des Voyages et des aventures de terre et de mer, deuxième série, n° 229, dimanche 21 avril 1902)

 
 

 

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☞  Une adaptation très écourtée a été publiée sous le titre : « Une Burla nelle caverne, » dans la version italienne du Journal des Voyages.
 
 

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GIULIO LERMINA : UNA BURLA NELLE CAVERNE

 

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☞  Cette nouvelle de Lermina a fait l’objet d’au moins trois plagiats, respectivement dans les hebdomadaires Pages de gloire (15 septembre 1918), L’Intrépide (4 janvier 1925) et Le Petit Illustré pour la jeunesse (15 mars 1936). Nous les reproduisons ci-dessous.
 

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SREIDI : LE CRIME DE CRAVEN

 

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(« Sreidi » [pseudonyme de Marcel Idiers], in Pages de gloire, lectures illustrées, n° 87, dimanche 15 septembre 1918)

 

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MAX LUIRAIS : LE CHARITABLE SUBTERFUGE DE JOÉ NORTON

 

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(Max Luirais [pseudonyme de Marius Alix], « Nouvelle dramatique, » in L’Intrépide, aventures, sports, voyages, seizième année, n° 750, dimanche 4 janvier 1925. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)

 

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JO. VALLE : UN MONSTRE ANTEDILUVIEN

 

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(Jo. Valle [i.e. Joseph Valle], in Le Petit Illustré pour la jeunesse et la famille, trente-troisième année, n° 1640, dimanche 15 mars 1936)