Il y avait une fois un sage. Il avait compris le mélancolique mystère de l’existence, et ce mystère lui avait empli le cœur d’une angoisse poignante et sombre, qui éteignait les sourires de la vie, faisait mourir lentement les joies. Avec le froid regard de la raison, le sage avait scruté les profondeurs des temps et n’y avait vu que des ténèbres ; l’avenir était certain pour lui et plein de ténèbres également. Il s’en alla par les routes de sa patrie, par les rues des villes et des villages, il s’en alla en hochant tristement sa tête de penseur solitaire ; et dans le fracas bigarré de la vie, l’évangile du prophète avait le son plaintif d’une cloche funèbre.
« Hommes ! Vous vivez entourés de ténèbres ! C’est de l’abîme de l’ignorance que vous sortez, votre vie s’agite dans le brouillard de l’ignorance, et les ténèbres glacés de l’ignorance vous attendent ! »
Les gens écoutaient ces paroles lugubres ; ils en comprenaient la justesse amère, soupiraient et fixaient en silence leurs regards sur les yeux du sage.
Mais après l’avoir suivi un instant sur la voie où il marchait seul, ils retournaient à leurs travaux et à leurs fêtes, mangeaient leur pain, buvaient leur vin pétillant ; et tandis qu’ils contemplaient avec un sourire leurs enfants qui jouaient, ils oubliaient leurs misères et les douleurs éprouvées la veille.
Ils luttaient l’un contre l’autre, pour la richesse et le pouvoir, tout en écoutant avec attendrissement l’évangile d’amour ; de leurs mains rougies par le sang de leur prochain, ils caressaient leurs bien-aimées ; ils donnaient à leurs amis le baiser du traître. Ils se dépouillaient mutuellement et, enrichis par les vols, ils défendaient la propriété avec zèle ; ils mentaient sans pudeur et tous disaient que la Vérité seule devait régner sur la vie ; quelques-uns mêmes croyaient en la force bienfaisante de la Vérité et souffraient pour leur foi. Ils aimaient la musique dont les sons leur faisaient pleurer des larmes d’extase ; la beauté les enthousiasmait, et pourtant ils admiraient les choses répugnantes, ils commettaient des actes hideux. Ils s’asservissaient les uns les autres et disaient qu’ils avaient soif de liberté ; ils méprisaient ceux qu’ils avaient soumis à leur puissance ; poltrons comme des oiseaux de proie, ils haïssaient en secret leurs maîtres.
Désirant toujours le mieux, ils le cherchaient avec inquiétude autour d’eux, mais ils ne savaient pas créer ce mieux en eux-mêmes, car ils étaient absorbés par le souci mesquin du confort de l’existence ; ils appliquaient toutes les forces de leur esprit à haïr et à mentir, à inventer des ruses grossières afin d’assouvir leur insatiable avidité pour les biens de la terre.
C’est ainsi qu’ils vivaient, pareils à des porcs dégoûtants ; et ces créatures bizarres et ridicules se croyaient des anges déchus.
Et leur vie était comme un volcan de boue, un volcan intarissable qui lançait dans le clair désert céleste l’infecte vapeur des gémissements et des cris, les cendres visqueuses des souffrances et de la douleur, la fange puante des désirs bestiaux.
Le sage solitaire s’en allait lentement à travers la vaine agitation des hommes et disait de la voix de l’omniscience :
« Qu’est-ce que la vie ? Vous ne le savez pas ! Qu’est-ce que la vérité ? Vous ne le direz pas ! Pourquoi existez-vous ? Vous l’ignorez ! Et c’est votre malheur ! »
S’il rencontrait des amoureux, il leur disait tristement :
« La mort vous attend, vous et votre postérité ! »
Quand il voyait les hommes se construire de somptueuses demeures, il s’adressait à eux d’un ton de reproche :
« Tout cela sera la proie de la destruction ! »
Lorsqu’il passait auprès des enfants jouant dans une prairie parmi les fleurs qui leur ressemblaient, il soupirait et pensait en son cœur :
« Mes yeux voient la moisson de la mort ! »
Et quand il écoutait les autres sages, ceux qui aimaient la vie et en enseignaient les secrets merveilleux à la jeunesse dans les temples de la science, il disait en souriant :
« Médiocrité ! voilà le nom de votre sagesse ! Car la terre périra avec tous ses temples, ses sciences, avec ses vérités et ses erreurs, et vous ignorez le jour et l’heure de cet anéantissement ! »
Mais une fois, aux confins d’une ville bruyante, dans une étroite et sombre ruelle habitée par la misère, dans la buée et le odeurs montant de la pourriture, le sage vit un groupe compact d’ouvriers ; l’un d’eux parlait et le sage fut étonné de l’attention des auditeurs ; jamais les gens n’écoutaient son enseignement avec une pareille ardeur. Et l’aiguillon de l’envie piqua le cœur du sage.
« Camarades ! disait l’orateur aux ouvriers, nous gisons dans la boue du travail comme des cailloux au fond d’une rivière ; au- dessus de nous coulent avec rapidité les ondes de la vie de nos maîtres. Pour eux, nous ne sommes que des degrés ; c’est en marchant sur nos corps qu’ils s’élèvent aux sommets de la vérité et, de là, ils dirigent la force de leur esprit contre nous, afin d’opprimer notre âme encore plus complètement. Ils savent tout, nous ne savons rien ; ils vivent, nous n’avons pas encore vécu ; ils connaissent la sagesse, nous ne connaissons que des contes de fées ; tout ce qui est lumineux est dans leurs mains ; nous, nous n’avons rien dans les nôtres, pas même assez de pain pour être rassasiés. Ils nous ont asservis et se sont repus ; mais bientôt notre faim vaincra leur satiété, car leur esprit n’a pas assez de force, alors que, nous, nous vivons de la vie et de l’esprit, nous sommes vigoureux. Nous voulons vivre, nous voulons savoir, nous voulons être des hommes. Nous voulons satisfaire notre âme assoiffée en la sagesse de la terre, fondée sur le roc de notre patience ; nous voulons tout ce qui existe, nous voulons créer ce qui n’est pas encore.
– Homme ! lui dit le sage, avec un sourire de condescendance : Erreur, voilà le nom de tes paroles ! La science humaine est limitée ; les hommes ne sauront pas plus qu’ils ne sont capables de savoir. Et que t’importe de périr affamé ou repu, comme ceux contre lesquels tu diriges le trait si peu acéré de ta sagesse ? Et que t’importe de te coucher ignorant dans ton tombeau ou de couvrir de ton linceul les pieuses doctrines de tes maîtres ? Penses-y, tout ce qui existe sur la terre et la terre elle-même, sera précipité dans le gouffre noir de l’oubli, dans l’abîme de la mort… »
Les ouvriers, silencieux, levèrent les yeux vers le sage ; immobiles, ils écoutaient ses paroles raisonnables ; et plus il parlait, plus leurs visages se fermaient et prenaient un air froid et sombre. Soudain, l’un d’eux, s’adressant son camarade, s’écria :
« Mathieu ! J’ai mal à la main ; flanque donc une raclée à ce vieux singe ! »
Et ce fut tout !
… Oui, évidemment, je le reconnais, il est un peu grossier, ce peuple ouvrier ; mais peut-on le lui reprocher ? Car, enfin, personne ne lui a jamais enseigné les bonnes manières !
–––––
(Maxime Gorky [sic], sans mention de traducteur, in Travail, hebdomadaire des syndicats confédérés d’Algérie, quatrième année, n° 140, mercredi 1er janvier 1947 ; cet apologue est paru dans la revue hebdomadaire Адская почта [Le Courrier infernal] n° 1, 1906. Jan de Waardt, « Arbeider velt kapitalist, » encre sur papier, sd)


