Par une fraîche soirée de septembre, devant la haute cheminée de la cuisine où flambait un grand feu, les chasseurs se réchauffaient en attendant le souper.
« Georges, dit l’un, votre piqueur prétend que vous avez des halbrans par ici ; j’espère que vous nous les ferez tirer.
– L’imbécile ! des halbrans ! D’abord, ce ne sont pas des halbrans, on les appelle comme ça faute d’autre nom parce qu’on ne sait pas ce que c’est, mais, à mon avis, ce sont des mouettes, des mouettes égarées ou bien les produits étranges d’oiseaux voyageurs qui ont croisé leurs races sur ces montagnes.
– Des mouettes dans la Côte-d’Or, ce serait curieux. Nous comptons, mon cher, que vous nous présenterez ce gibier-là.
– Non, ne comptez pas sur moi pour ça ; la compagnie se tient à deux lieues d’ici environ. Joseph vous y conduira si vous le désirez absolument, mais moi, je ne vous accompagnerai pas.
– Pourquoi ? Est-ce que ce sont des ibis sacrés ?
– Vous tenez à savoir pourquoi je refuse de vous accompagner ? Eh bien, je vais vous raconter une histoire qui m’est arrivée il y a six ans, ma foi, juste au jour où nous sommes, sur le territoire de ces halbrans, puisqu’il n’y a pas moyen de les appeler autrement.
Il y a aujourd’hui six ans, au petit jour, Montbonnet m’arrive le fusil sur le dos et le carnier sous la blouse, suivant son habitude, afin que l’on ne voie pas le gibier qu’il détruisait. Vous n’avez pas connu Montbonnet ? C’était une sorte de demi-monsieur dont les goûts bourgeois rongeaient le patrimoine. Il était bavard, menteur, prétentieux, insupportable en somme, mais fin et adroit chasseur.
Son expérience m’étant utile, je tolérais de sa part une certaine familiarité.
Or donc, il entre dans ma chambre, ouvre les fenêtres et me dit :
« Monsieur Georges, levez-vous, je veux vous faire tirer aujourd’hui un gibier qui ne connaît pas l’odeur de la poudre. »
Soit dédain pour ces oiseaux, ou plutôt parce qu’ils étaient difficiles à approcher, jamais, en effet, on ne leur avait envoyé du plomb. Ils mouraient de vieillesse, comme s’ils eussent habité les sommets déserts de l’Himalaya.
Ils se tiennent sur un plateau entre Saint-Aubin et La Rochepot – une vaste étendue vide, couverte de laves que percent, çà et là, des prunelliers tordus. Avec le ciel à l’horizon, cela ressemble bien à une grève déserte. D’où viennent-ils ? Pourquoi ils hantent exclusivement ce lieu aride ? Les plus anciens du pays n’en savent rien. Toujours est-il qu’on ne les rencontre jamais que là, dédaignant l’abri des bois voisins et la fraîcheur de la vallée. Ils boivent l’eau qui tombe du ciel dans une mare située à la crête du plateau et vivent gueusement, mais fièrement.
Je pensais, en route, à cette tribu de Sarrasins égarée sur les bords de la Saône et qui s’est conservée depuis le huitième siècle jusqu’à nous sans mêler son sang.
Il faisait une chaleur accablante et, déjà lassés par une longue marche, nous nous traînions péniblement sur les laves chaudes qui nous brûlaient les pieds et les yeux.
Les halbrans s’envolaient de loin, soulevés par leurs grandes ailes blanches. Nous les voyions se poser, puis repartir de nouveau dès qu’ils jugeaient notre voisinage dangereux. Pas moyen de ruser sur ce champ de bataille sans secret. Il fallait triompher par la lassitude de l’ennemi.
Montbonnet rageait. Tout à coup, il appela Zizi. C’était son chien, une espèce de roquet jaune qui ressemblait à un chacal et marchait sur trois pattes, la quatrième étant paralysée. Il engagea avec lui une conversation, moitié geste, moitié patois, à la suite de laquelle l’animal dévala le plateau et disparut dans les bois.
« Asseyons-nous, dit alors Montbonnet, et attendons. »
Une demi-heure s’écoula, puis nous aperçûmes les halbrans qui s’élevaient à l’horizon et arrivaient sur nous comme une écharpe de satin blanc déroulée dans le ciel bleu.
« Attention, dit Montbonnet. Oh ! le beau mâle en tête ! à vous l’honneur ! »
J’épaulai. L’oiseau conducteur vit mon geste et obliqua brusquement, entraînant les autres. Mes deux coups de feu se perdirent. Mais Montbonnet, qui s’attendait sans doute à cette conversion, lâcha les deux siens en plein flanc de la troupe. Un cri rauque, effrayant, désespéré comme un appel d’agonisants dans la tempête, descendit sur nous du haut des airs.
Quand la fumée de notre mousqueterie fut dissipée, nous comptâmes les morts. Il y en avait neuf, plus quelques blessés cherchant à fuir.
Je ne savais pourquoi, cette victoire me laissait une impression triste comme une lâcheté commise ; je regardais avec dégoût Montbonnet radieux qui ramassait les corps immaculés tandis que Zizi achevait les blessés, courant de l’un à l’autre. Comme je croyais la boucherie terminée, j’aperçus Zizi aux prises avec un des halbrans qui cherchait à fuir sur ses grandes pattes, – les ailes brisées traînant à terre. Il cabriolait autour de l’oiseau qui lui allongeait des coups de bec formidables. L’instinct sanguinaire du chasseur se réveillant en moi, je me passionnais pour cette lutte pendant que Montbonnet haranguait son chien et le soutenait de ses conseils à la manière antique.
Tout à coup, Zizi se mit à hurler affreusement en se roulant par terre, le poil droit sur l’échine. – Son maître, l’ayant saisi, essuya son museau couvert de sang ; alors, nous vîmes qu’il avait les yeux crevés.
Cependant, le soleil s’inclinait à l’horizon. Je secouai Montbonnet qui passait de l’accablement à la fureur, promettant à son chien des vengeances extraordinaires parmi lesquelles un ragoût de halbrans figurait principalement. – Il prit dans ses bras la pauvre bête qui lui léchait les mains et nous nous mîmes en route.
Nous suivions la crête des roches qui dominent les vignes de Saint-Aubin, une excellente remise à perdrix rouges où je vous conduirai un jour, quand Montbonnet, qui marchait devant moi, dit :
« Les cochons se démènent dans mon carnier ; ils ont la vie dure. »
Et, s’adressant à Zizi :
« Nous les plumerons tout vifs, n’est-ce pas, mon garçon ? »
Puis au bout de quelques pas, il poussa un cri :
« Ah ! les coch… » et, dans un brusque mouvement, il mit le pied dans le vide et disparut.
Je me penchai et je vis son corps inerte étendu sur le dos dans les vignes. Il n’avait pas lâché Zizi qui était encore dans ses bras.
Ces roches sont désagrégées de façon qu’en m’aidant des saillies, en m’accrochant aux prunelliers et aux buis poussés dans les interstices, il me fut assez aisé de descendre jusqu’à mon malheureux compagnon.
Il ne donnait plus signe de vie. J’attachai mon mouchoir à une branche d’un noyer voisin pour reconnaître la place, car la nuit tombe vite en cette saison, et je courus chercher du secours à Saint-Aubin.
Le curé m’était connu ; il offrit le presbytère et m’accompagna avec deux paysans, tandis qu’un troisième courait chercher le médecin de Nolay.
Montbonnet était dans un état pitoyable. La plupart des halbrans n’avaient pas été tués, mais simplement assommés par le plomb qui avait glissé, sans pénétrer, sur leurs plumes huileuses. Ils s’étaient peu à peu réveillés de leur sommeil et avaient crevé le ventre de Montbonnet avec leurs becs pointus. Les sauvages bêtes étaient en train de lui tirer les tripes du corps.
C’était un abominable spectacle.
Pour comble d’infortune, quand Montbonnet revint à lui, il s’aperçut qu’il était couché dans le lit du curé. Il n’aimait pas les curés. – Nous crûmes qu’il allait passer dans une crise d’exaspération. Le délire le saisit et, quinze jours durant, il vomit des torrents d’injures sur la calotte. C’est ainsi qu’il avait coutume d’appeler le clergé. Voilà mon histoire. Maintenant, comprenez-vous pourquoi je suis dégoûté de la chasse aux halbrans ?
– Et qu’est devenu Montbonnet ?
– Montbonnet est aujourd’hui fabricien et communie aux fêtes !
– Et Zizi ?
– Zizi est empaillé et regarde avec des yeux tout neufs un halbran sur lequel il pose la patte. »

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(Valbert Chevillard, Contes à la minute, Paris : Alphonse Lemerre, 1890 ; repris dans Les Romans inédits, première année, n° 6, 1896. Henry Thomas Alken, « Duck shooting, » huile sur toile, c. 1825)

















































