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(Jean Gallotti, in Vu, journal de la semaine, n° 26, mercredi 12 septembre 1928. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
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(Jean Gallotti, in Vu, journal de la semaine, n° 26, mercredi 12 septembre 1928. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur les images pour les agrandir)
C’était aux environs de l’an 845. Beier, le fils du roi de Danemark, venait d’être banni et allait chercher, à travers les mers, les biens qui lui étaient refusés dans son pays. Poussé par son gouverneur Hasting, qui lui vantait les plantureuses vallées de France, il débarquait soudain dans le Ponthieu, ravageait l’Amiénois, le Vermandois, pillait l’abbaye de Fécamp, celle de Jumièges, saccageait Rouen et s’élançait sur Paris.
À l’arrivée des pirates, une tempête d’une violence inouïe éclata sur la Manche, poussant les eaux jusque dans les prairies, arrachant les barques à leurs amarres, creusant les falaises qui s’écroulaient dans un bruit de tonnerre.
Trois jours durant, les pêcheurs restèrent terrés dans leurs chaumières, tandis que les femmes priaient saint Prétextat et saint Ouen d’apaiser la fureur des flots. Le quatrième jour, ils sortirent de leurs demeures et coururent sur la côte, anxieux de juger des dégâts. C’est alors que vers la Roche au Coucou, à l’endroit où la falaise de Flamanville s’abaisse vers les dunes de Sciotot, un vieux bonhomme, du nom de Kerbiguet, aperçut sur la grève un paquet informe, au milieu d’algues amoncelées par la tempête. Il s’approcha et vit, avec surprise, une fillette enveloppée d’un manteau de cuir. C’était un être étrange, à la tête énorme, percée de deux gros yeux noirs. Ses bras et ses jambes s’agitaient furieusement et sa bouche hurlait des mots inconnus.
Kerbiguet, pris de pitié, enveloppa la petite dans son roque (1) et la porta à sa femme, qui lui fit boire un peu de cidre pour lui fouetter le sang, et la réchauffa devant un grand feu d’ajoncs morts. Comme ils n’avaient pas d’enfants, les Kerbiguet l’adoptèrent et la choyèrent. Cette mignonne ne leur était-elle pas envoyée du ciel pour égayer leur solitude ?
La fillette grandit rapidement. Elle était robuste, intelligente, mais laide, et bientôt se révéla violente et cruelle. Sa méchanceté, hélas ! devait se développer avec les années. Il n’était pas de jour qu’elle ne se querellât avec les petits de son âge. Elle les frappait brutalement et avec joie. Son jeu favori était de courir sur la falaise, pour dénicher les jeunes mouettes et les martyriser. Seule la souffrance semblait la satisfaire et illuminait son visage d’un sourire sauvage.
Dans le village, beaucoup de femmes voyaient en elle une envoyée du diable. On l’accusait de jeter des sorts, d’attirer les orages, de faire périr le bétail… De quoi ne l’accusait-on pas ? Les Kerbiguet eux-mêmes commençaient à être inquiets. La vieille, désolée, menait la petite vers les saintes reliques et demandait à Dieu de chasser les mauvais génies qui s’étaient emparés de son corps et de son âme. Mais tous les saints du paradis semblaient se désintéresser d’elle. Sa laideur physique et sa laideur morale ne cessaient de croître. Ses parents adoptifs étaient au désespoir, quand, un soir, elle disparut.
Sa fuite aurait dû calmer les esprits. Il n’en fut rien. Dès ce jour, au contraire, la crainte redoubla. Les uns prétendaient l’avoir vue sur la côte, guidant les drakars (2) des Normands, d’autres l’avaient aperçue au fond d’une grotte, fascinant les hommes de ses yeux d’oiseau de proie. Bientôt, on l’accusa de provoquer des naufrages, en faisant lever sous les flots des récifs où se brisaient les barques. Du cap de la Hague à Barneville, une terreur inconsciente s’empara de la côte. Dans tous les malheurs, on crut découvrir celle qu’on avait appelée Évenuk (3) (du premier mot qu’elle avait prononcé, quand on l’avait trouvée sur la grève).
L’automne venu, les sinistres se multiplièrent. Les naufrages devinrent si nombreux que les marins, eux-mêmes, furent effrayés et donnèrent au passage compris entre la côte ouest du Cotentin et les îles anglo-normandes le nom de : « la Déroute. » Les barques ne sortaient plus, le poisson devenait rare et, sur terre, une épidémie inconnue ravagea la contrée. Le doute, maintenant, n’était plus possible : c’était Odin, lui-même, qui avait envoyé en France cette fille de la mer, pour semer la terreur et faciliter les incursions des barbares.
Tout ceci n’était évidemment que légendes engendrées par la peur. Pourtant, une étrange coïncidence vint bientôt frapper les esprits et accroître encore l’épouvante : un jour, au lever du soleil, les fleuves se couvrirent de petites barques qui descendaient vers la mer. Aux Schans (4) qui les surmontaient et se silhouettaient sur le ciel, on reconnut de très loin les Danois. Bientôt, du reste, les détails se précisèrent ; on vit nettement les casques coniques, les cottes de mailles, les arcs, les carquois, les arbalètes, les épées et les haches des combattants. Les Vikings refluaient, emportant un énorme butin. Ils rejoignirent leurs drakars, chargèrent jusqu’au soir des caisses et des sacs pesants, puis, à la nuit tombante, à l’heure de la marée, ils prirent le large et disparurent. Or, dès le lendemain, nul ne revit Évenuk sur la côte.
Les jours passèrent ; la paix, de nouveau, régnait dans les villages ; le travail reprenait gaiement. On commençait même à oublier la mauvaise fée, quand des marchands venus d’Orient apportèrent des nouvelles bien étranges : Beier et Hasting, au lieu de regagner les provinces nordiques, à leur départ de France, étaient descendus vers le sud, avaient contourné l’Espagne, traversé la Méditerranée et, conduits, disait-on, par un mauvais génie, avaient fait route vers l’Italie. Ils rêvaient, paraît-il, d’aller jusqu’à Rome, mais, éblouis par les splendeurs de la ville de Lune, trompés peut-être aussi par leur ignorance, ils s’arrêtèrent en Toscane. Les richesses de la cité étaient bien faites pour exciter leurs convoitises ; malheureusement, des fortifications importantes en défendaient l’accès. Il fallut renoncer à pénétrer par la force. Hasting, connu de tous pour sa ruse, usa donc, auprès du gouverneur, d’un subterfuge habile. Il se présenta très humblement, raconta que le mauvais temps l’avait poussé sur la côte et obligé à relâcher. Échappé par miracle à la tempête, il avait promis au Dieu des chrétiens de recevoir le baptême et venait demander le pardon de ses fautes.
Le gouverneur accueillit Hasting avec bienveillance et le baptême fut célébré, au milieu d’une énorme affluence de curieux. Beier et les siens visitèrent alors la ville en toute liberté, reconnurent avec soin, pendant plus d’une semaine, les rues et les édifices où s’étalaient des richesses insoupçonnées, puis, un soir, annoncèrent aux quatre coins de la ville, avec des cris affreux et des larmes feintes, que Hasting venait de mourir subitement. Le gouverneur fit préparer de somptueuses funérailles à son hôte et, deux jours plus tard, seigneurs et bourgeois s’assemblaient dans l’église, parés de leurs plus beaux atours. Le cercueil du héros de la mer pénétra dans la nef, suivi de tous les compagnons du grand chef, et l’office commença dans le plus grand recueillement ; mais, au moment où le prêtre entonnait le chant des morts, une immense clameur retentit. Subitement, les gens fuyaient, s’écrasaient aux portes, des femmes s’évanouissaient, d’autres hurlaient de terreur. Hasting venait de bondir de son cercueil ; ses hommes tiraient de leurs cottes des armes dissimulées et se jetaient sur les assistants. En quelques minutes, le comte de Lune, l’évêque, les prêtres et les seigneurs étaient égorgés, l’église mise au pillage. Alors, sans plus attendre, profitant de la surprise et du désarroi qu’ils avaient semés, les soldats se répandirent dans la ville, fouillèrent, volèrent, massacrèrent, égorgeant les hommes, étranglant les femmes et les enfants. Pendant douze heures, ce fut un horrible carnage, puis, le soir venu, l’incendie détruisit ce qui ne pouvait être emporté. Toute la nuit, des flammes immenses s’élevèrent vers le ciel, des cris effroyables de mourants retentirent. Le lendemain, quand le soleil parut, seuls des monceaux de cendres rappelaient la riche cité.
Ces nouvelles colportées, déformées et amplifiées par les marchands de l’Orient, créèrent en France une légende effrayante autour de Beier, de Hasting, et aussi… de la fée Évenuk.
Beier, maintenant, était réputé invulnérable. Son regard faisait se détourner les épées et les flèches. Les traits qui l’atteignaient par derrière se brisaient ou revenaient sur l’assaillant. Le drakar d’Hasting était, paraît-il, enchanté. « Lorsqu’il s’élançait sur les flots, il rivalisait avec la tempête mugissante, il triomphait de l’essor de l’aigle. Quand il était plein de guerriers, vous eussiez dit une ville royale flottante, un fort d’armes en mer. » (5) Quant à Évenuk, elle était le mauvais génie, l’esprit malfaisant qui guidait les pirates à travers le monde et les faisait triompher dans leurs attaques les plus téméraires.
Aussi, quand, des côtes d’Aquitaine, le bruit parvint que les barques aux deux voiles blanches et aux proues monstrueuses venaient d’être signalées remontant vers le nord, la terreur fut-elle à son comble. Et sept jours après, la terrible fée était aperçue, de nouveau, sur la grève du Cotentin. Alors, dans toute la région, ce fut du délire. On signala, le même jour, Évenuk à Barneville, à Jobourg, à Dielette et même dans l’île de Sercq. On prétendait, maintenant, qu’elle changeait de forme, pour échapper à la vengeance. Elle se faisait serpent pour traverser les landes ; elle se muait en chauve-souris pour pénétrer dans les chaumières et sucer le sang des enfants.
Les vieux s’enfermèrent, en tremblant, dans leurs demeures, les femmes envahirent les églises, multiplièrent leurs prières et leurs offrandes aux grands saints. Pourtant, le premier moment d’effroi passé, quelques hommes jeunes, hardis et vigoureux, se ressaisirent. Ils se groupèrent et jurèrent de délivrer le pays de la mauvaise fée. Ils s’armèrent, se munirent de reliques pour se protéger, puis, par petits détachements de dix ou douze éclaireurs, ils fouillèrent, pendant plus d’une semaine, la côte et la campagne. Hélas ! toutes leurs recherches restèrent vaines. Et de nouveau, les récoltes se desséchaient, le bétail périssait et les épidémies décimaient la jeunesse.
On pensa, avec juste raison, qu’Évenuk, comme tous les monstres, ne devait sortir qu’au crépuscule. Les fouilles de jour furent donc abandonnées, mais les hommes poursuivirent la lutte. Ils firent désormais leurs reconnaissances dans l’obscurité et explorèrent, avec soin, les grottes si nombreuses de notre côte de la Hague. Pendant six nuits, ils parcoururent inutilement la région, mais la septième, l’un d’eux, qui était jeune et brave et que l’on appelait Kermanach, aperçut, au bord de la falaise, non loin de la Percaillerie, deux yeux étincelants qui jetaient des feux verdâtres sur la mer. C’étaient les deux yeux d’Évenuk, ces yeux qui fascinaient les marins ou changeaient les hommes en rochers. Kermanach ne trembla pas ; il fit coucher ses compagnons, les disposa en demi-cercle, puis, après s’être signé trois fois, s’avança vers le monstre.
Évenuk, immobile, observait obstinément la mer. Une barque se balançait sur les flots et venait directement vers la falaise, attirée par une force surnaturelle. Kermanach et ses compagnons rampaient sans bruit, au milieu des bruyères en fleurs. Au ciel, la lune montait et commençait à dorer les blanches crêtes des vagues. Tout était silencieux. Les hommes avançaient doucement ; ils étaient maintenant à cent pas à peine. Ils progressèrent encore, puis s’arrêtèrent. Évenuk semblait toujours hypnotisée par sa proie qui bondissait sur les flots.
Kermanach s’accroupit, saisit une flèche, banda son arc… Un sifflement strident retentit dans la nuit. Le trait fendait l’air et traversait le monstre qui se tordait de douleur. Les hommes bondirent, mais déjà, Évenuk glissait, rampait, roulait au bord de la falaise… Elle disparut à leurs yeux. Ils entendirent seulement un bruit affreux, le bruit d’un corps qui s’écrase sur des roches et, penchés sur la mer, ils virent au clair de lune, à cent mètres au-dessous d’eux, un être visqueux, inerte, aplati sur la grève. Alors, un cri de triomphe jaillit de leurs poitrines et se répercuta au loin… mais ils n’eurent pas le temps de l’achever. Le reflux entraînait le monstre et, soudain, les flots devenaient plus noirs que les schistes de la grève. Huit tentacules émergeaient, se tordaient comme des serpents, autour d’une tête hideuse où deux yeux étincelaient. Évenuk s’en allait lentement vers le large, en fixant son regard sur les hommes muets de peur, et ces hommes sentaient en eux un fluide étrange les pénétrer, les étourdir.
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C’est depuis ce jour-là que, sur toute la partie occidentale du Cotentin, des pieuvres ont envahi la côte. Vous les trouverez partout, dans les rochers, sur les sables humides et dans les algues vertes. Elles se replient en boule, se dissimulent, mais elles surveillent les eaux et guettent leurs proies. Depuis plus de dix siècles, elles ravagent la côte et ruinent les pêcheurs. Les plus fortes ne craignent pas de s’attaquer aux jeunes enfants aventurés sur la grève. Quelques-unes même, d’après ce qu’on m’a dit, vont au loin attendre les marins. Elles se laissent flotter mollement, entre deux eaux, transparentes, invisibles, puis, quand elles aperçoivent une barque, elles s’élancent, la chavirent, saisissent les hommes dans leurs tentacules géants et les entraînent au fond des mers, dans un empire inconnu des vivants… où la fée Évenuk les dévore.
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(1) Gilet de fourrure.
(2) Bateaux de mer des Normands.
(3) En français : Évenou.
(4) Plate-forme surélevée et permettant de dominer l’adversaire dans les combats.
(5) Tegner.
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(H. de Versonnex [pseudonyme d’Henri de Rolland], in Le Lisez-moi Bleu, magazine littéraire bi-mensuel des jeunes filles, nouvelle série, tome XL, n° 344, 15 mars 1938. Ce conte a été repris dans le recueil Les Rois de la mer (Vikings et Normands), illustré par Jean Picpus, Paris : Nouvelles Éditions Latines, collection « Aventures & Voyages, » 1948. Du même auteur, voir « Le Baligan, » déjà publié sur ce site)
« Au début du mois de novembre de l’année 19…, nous conta le vieux savant, je séjournais, en compagnie de nombreux invités, dans un fort beau manoir du comté de Buckingham appartenant à la famille Bainbridge, avec laquelle j’étais ami depuis longtemps. Charmants l’un et l’autre, et excessivement riches, mon hôte et mon hôtesse occupaient la majeure partie de leurs loisirs à collectionner de vieux meubles et d’anciens objets d’art à l’aide desquels ils avaient petit à petit converti leur seigneuriale demeure en un véritable musée. Ils nous firent un récit enchanteur de leur récent voyage en Italie en nous décrivant avec amour les précieuses acquisitions qu’ils y avaient effectuées et qui, soigneusement empaquetées, s’acheminaient actuellement par bateau vers l’Angleterre. Le plus remarquable de ces trésors était, nous expliquèrent-ils, un ravissant fauteuil sculpté qu’ils avaient eu le rare bonheur de rencontrer chez un antiquaire de Vérone. Ce fauteuil avait, paraît-il, appartenu jadis au cardinal Rimpolli, l’un des ennemis les plus acharnés des Médicis. On assurait même que l’éminent prélat y avait paisiblement expiré, dans son propre palais, au cours de sa dernière entrevue avec ses puissants rivaux. Depuis sa mort, le vénérable meuble avait toujours dormi sous un linceul de poussière et de toiles d’araignées dans une aile inoccupée du palais jusqu’au jour où, en procédant à des restaurations de l’édifice, on l’avait découvert, en même temps que beaucoup d’autres vieilleries devenues inutiles, et vendu en bloc avec elles à un gros marchand d’antiquités qui en connaissait l’origine et en pouvait démontrer l’authenticité avec pièces à l’appui.
Le plus curieux de l’histoire, conclut notre hôte, c’est que, par suite de diverses alliances successives, nous nous trouvons précisément être, mon frère et moi, les derniers descendants vivants des Médicis, comme le prouvent les archives qui reposent, là-haut, sous les combles de notre maison. Il me semble même bien me rappeler qu’il y est fait mention de ce cardinal Rimpolli, bien que nous n’y ayions sans doute pas pris garde, puisque seule, jusqu’ici, la généalogie des Médicis nous intéressait. »
Trois jours après cette conversation, les trois énormes caisses attendues arrivèrent enfin, et ce ne fut ni sans émotion ni sans inquiétude, qu’on les ouvrit tant l’on redoutait que les pièces uniques qu’elles renfermaient eussent souffert pendant le voyage, émotion et inquiétude bien justifiées en somme, car les joyaux qui furent successivement déballés sous nos yeux éblouis surpassaient encore en beauté tout ce que nos hôtes nous avaient laissé présager. Néanmoins, je m’abstiendrai de vous les dépeindre, car en dépit de sa splendeur, le reste n’avait absolument aucun rapport avec l’histoire du fauteuil du cardinal que j’ai entrepris de vous conter.
Admirable chef-d’œuvre de sculpture vénitienne, ce fauteuil ressemblait aux magnifiques stalles de nos anciennes cathédrales auxquelles la patine du temps donne cette incomparable teinte noire rehaussée de reflets de bronze presque dorés. À vrai dire, j’aurais été assez embarrassé, pour ma part, s’il m’avait fallu dire de quel bois il était fait, car j’avais tout de suite remarqué à divers indices que ce n’était certainement pas du chêne. Mais, lorsque je fis part de cette impression à mon hôtesse, elle se contenta d’en rire en me disant que je n’était qu’un vandale, et, tout de suite, l’on procéda à l’installation du précieux meuble auprès de la haute cheminée de la bibliothèque.
C’est seulement vers la fin de la soirée, alors que l’on avait ramené la conversation sur ce sujet, que Mme Bainbridge s’avisa pour la première fois et nous fit observer que, préoccupés par la contemplation où il nous avait plongés, nous n’avions ni les uns, ni les autres, seulement songé à lui faire l’honneur de nous y asseoir. Aussitôt, nous nous levâmes tous en riant pour remédier au plus vite à cet oubli, mais il était déjà trop tard, car lorsque nous pénétrâmes à nouveau dans la bibliothèque, nous eûmes la surprise de constater que nous étions devancés. Ruggles, le grand chien de berger à poil rude de notre hôte, se l’était immédiatement approprié et, couché en rond sur le siège, y dormait comme un bienheureux.
« Voyez un peu quel respect a Ruggles pour le cardinal Rimpolli ! s’écria Mme Bainbridge en contrefaisant l’indignation. Pauvre chien ! il dort si bien, ajouta-t-elle en riant ; ce serait vraiment dommage de le réveiller, mais il faudra tout de même que nous lui inculquions de meilleurs principes ; il est inadmissible qu’un chien aussi intelligent manifeste autant d’ignorance à l’égard des belles choses ! »
Mais quelle ne fut pas notre stupéfaction à tous lorsque, le lendemain, au petit déjeuner, l’une des femmes de chambre vint annoncer que l’on venait de trouver Ruggles mort devant la cheminée de la bibliothèque.
Cette nouvelle inattendue nous jeta tous dans la plus vive consternation, car ce chien était l’enfant gâté de tout le monde et chacun se leva de table incontinent pour courir à la bibliothèque.
Ce que nous avait appris la femme de chambre n’était malheureusement que trop vrai. Le corps de l’infortuné « berger, » déjà raidi, gisait en travers du tapis étendu devant la haute cheminée. En l’examinant, je n’eus aucune peine à constater qu’il avait été empoisonné, et nous finîmes tous par conclure qu’il avait sans doute mangé quelque chose de malsain au cours de la promenade qu’il avait faite avec nous la veille.
Le trépas intempestif de Ruggles nous aurait à coup sûr laissé une impression plus vive et plus durable, si notre attention n’avait été détournée le lendemain par un événement plus tragique encore qui devait se produire le soir même.
Nous avions tous passé une journée délicieuse et, après avoir fait une partie de bridge acharnée, nous nous souhaitâmes tous le bonsoir, laissant le frère de notre hôte, Ernest Bainbridge, paisiblement installé dans le fauteuil du cardinal avec un whisky soda et sa pipe.
Nous ne devions jamais plus le revoir en vie.
Le lendemain, on le découvrit mort dans le fauteuil qu’il occupait quand nous l’avions quitté.
Je renonce à vous dire l’horreur qui s’empara de nous et la morne tristesse qui succéda brusquement à nos rires naguère si joyeux.
Deux docteurs furent appelés en toute hâte, mais leurs soins étaient désormais inutiles. Ils ne tombèrent pas tout à fait d’accord sur la cause à laquelle était imputable la mort d’Ernest Bainbridge, mais ils se déclarèrent d’avis qu’il avait succombé à une rupture d’anévrisme, et personne ne s’en étonna, sachant qu’Ernest Bainbridge n’avait pas le cœur très solide.
Ce deuil eut naturellement pour effet de mettre un terme immédiat au séjour des invités. Toutefois, en ma qualité de très vieil ami de la famille, on me supplia de rester. Je vous laisse à penser dans quel état de dépression finit par me mettre l’ambiance mélancolique de cette vieille demeure aux rideaux tirés où l’on ne se parlait plus qu’à voix basse, et je vous jure bien que, si j’avais pu prévoir la cruelle épreuve qui nous attendait encore, je n’y serais pas resté un quart d’heure de plus.
L’horrifiante constatation que j’étais sur le point de faire me causa une émotion si violente et me laissa un souvenir si tenace que, malgré l’éducation essentiellement scientifique que j’ai reçue, je ne puis, aujourd’hui encore, m’empêcher de frissonner d’effroi quand je songe à quel point je fus près d’être frappé moi-même par l’inexorable destin qui semblait s’acharner sur cette maison.
Le soir qui précéda les obsèques d’Ernest Bainbridge, j’étais resté fort tard auprès de mon hôte dans la bibliothèque afin d’essayer de mon mieux, sans aucun succès d’ailleurs, de lui apporter un peu de consolation.
La soudaineté avec laquelle était survenue la mort de son frère l’avait épouvantablement ébranlé, et, comme il me faisait plutôt l’effet d’un homme qui cherche à s’étourdir en causant, dans l’espoir d’oublier son chagrin, je m’évertuai à prolonger la conversation aussi tard que possible.
Je me souviens même que l’une des dernières réflexions formulées par mon malheureux ami me suggéra des idées qui ne m’étaient pas encore venues à l’esprit.
« C’est stupide de ma part, me dit-il, mais je ne puis me défendre d’une sorte d’appréhension superstitieuse à me voir à mon tour assis dans ce fauteuil où, par une singulière coïncidence, mon chien préféré et mon frère se sont reposés si peu de temps avant de mourir. Je serais presque tenté de croire qu’une fatalité inéluctable s’attache à cet ancien meuble, et pourtant je sais que c’est impossible, et que mon imagination seule est responsable de la sotte idée qui me vient. Une telle hypothèse ne serait admissible qu’autant que l’on supposerait cette fatalité associée à quelque sinistre dessein. »
« Dessein. » Le mot me donna à réfléchir, et vous ne sauriez imaginer quelle singulière orientation prirent alors mes pensées… Hélas ! combien j’étais loin de supposer, pourtant, que je touchais presque du doigt la vérité !
À la fin, n’y tenant plus, je me décidai à parler, prêt à me couvrir de ridicule au besoin, plutôt que de ressasser plus longtemps en silence l’idée extraordinaire qui me hantait.
« Dites donc, Bainbridge, murmurai-je d’une voix mal assurée, c’est invraisemblable, évidemment ; mais, enfin, supposons pour un instant que ce fauteuil ait été… »
Je n’achevais pas ma phrase, car, arrivé à cet endroit, je m’aperçus que je parlais tout seul : épuisé par la fatigue et l’émotion, mon hôte s’était doucement assoupi.
Soudain, une angoisse atroce et insurmontable s’empara de moi : était-ce bien vrai qu’il dormait ?
D’un bond, je m’élançai vers lui et, presque avec brutalité, le secouai par le bras. Miséricorde ! Jamais, jusqu’à mon dernier jour, je ne pourrai oublier l’horreur qui envahit tout mon être durant cette minute. Je ne pouvais l’éveiller : il était mort, mort, là, sous mes propres yeux, sans que je m’en fusse seulement aperçu, mort lui aussi dans ce fauteuil maudit !
Je crus que mon cerveau allait éclater. Mes jambes se dérobèrent sous moi ; toute la bibliothèque se mit à vaciller devant mes yeux, et, pour la première fois de ma vie, – je le dis sans rougir, car plus d’un autre, à coup sûr, aurait senti sa raison sombrer en pareil cas, – je me comportai comme un véritable dément.
Les yeux hagards, les tempes étreintes par mes deux poings crispés, je m’enfuis éperdu à travers les couloirs en poussant des cris incohérents qui ameutèrent la maison.
On accourut vers moi, on m’entoura, on me pressa de questions.
Mais, agité d’un tremblement nerveux qui s’était emparé de tous mes membres, je continuais à bégayer des mots inintelligibles et sans suite, et ce n’est qu’au bout d’un long moment que je parvins enfin à reconquérir suffisamment d’empire sur moi-même pour expliquer l’épouvantable chose, rendue mille fois plus épouvantable encore par les soupçons qui avaient pris naissance dans mon cerveau et que je n’hésitais plus à proclamer à haute voix, maintenant que cette nouvelle calamité survenait si inopinément pour les confirmer.
Ce fut une véritable scène de cauchemar que celle qui se déroula ensuite, lorsque nous nous groupâmes tous, atterrés, hallucinés, fous d’horreur, autour du sinistre fauteuil. Pour moi, je n’en conserve qu’une seule vision, mais intense et indélébile : celle du beau visage de Mme Bainbridge, ravagé de douleur et d’effroi, dont les yeux exorbités ne pouvait plus se détacher du corps inerte de son mari.
« Mais c’est inadmissible, s’écria-t-elle enfin au milieu de ses sanglots. Comment croire à la sorcellerie ?
– Il n’est pas question de sorcellerie, répliquai-je d’une voix que je ne reconnaissais plus moi-même, mais il y a certainement là- dessous quelque diabolique et ingénieuse machination dont je ne parviens pas à déterminer la nature. Peut-être en connaîtrons- nous l’explication plus tard, mais pour le moment, ce qui importe avant tout, c’est de mettre à jamais cet abominable engin hors d’état de nuire.
– Comment ? demanda-t-elle dans un souffle.
– En le brûlant, » répondis-je d’un ton sans réplique. Et, sans même attendre son approbation, je donnai rapidement des ordres aux domestiques médusés.
Conformément à mes instructions, un grand bûcher fut construit, dans un champ situé derrière le manoir, avec le bois des trois caisses expédiées d’Italie que l’on arrosa copieusement à l’aide de plusieurs bidons d’essence. Le fatal fauteuil, que j’avais eu la précaution de faire envelopper de couvertures, fut ensuite porté sur le bûcher.
Laissant le corps de notre malheureux hôte sur le divan où nous l’avions déposé, nous sortîmes tous ensemble dans la nuit.
Pouvez-vous concevoir plus étrange spectacle que celui de ces gens réunis autour de ce bûcher à trois heures du matin par une sombre nuit d’hiver, au milieu d’un champ couvert de gelée blanche, et prêts à anéantir une chose inanimée et pourtant combien redoutable, à laquelle ils ne comprenaient rien ? Il aurait sans doute fallu remonter jusqu’au moyen âge pour retrouver en Angleterre l’équivalent de la scène invraisemblable dont nous étions les acteurs en plein vingtième siècle !
Ce fut moi-même qui mis le feu à cet autodafé, et lorsque les flammes jaillirent vers le ciel froid et constellé, le tableau devint, je vous le certifie, tout à fait fantastique, et cependant quelque chose de bien plus fantastique et de bien plus singulier allait se produire sur ce bûcher, car, à notre profonde stupéfaction, voici que le fauteuil, au lieu de se consumer, se mit à fondre sous nos yeux !
De la cire ? Oui, c’était de la cire et non du bois, mais alliée à quelle infernale mixture ? Dieu seul… et le cardinal Rimpolli qui l’avait fait préparer, auraient pu nous l’apprendre.
Au début, nous vîmes cette bizarre matière se ramollir, se liquéfier, et bouillonner comme de l’or en fusion, puis elle gicla de tous côtés en décrivant en l’air des arabesques folles et brillantes, et il ne tarda pas à s’en dégager des volutes de fumée âcre qui faillirent bien me vouer au même sort que ses deux précédentes victimes.
En effet, j’étais si occupé à surveiller l’embrasement du bûcher, si étourdi par la sarabande de pensées folles qui tournaient dans mon cerveau enfiévré que je ne m’étais pas rendu compte que je me tenais beaucoup trop près des flammes pour ne pas être en danger.
Heureusement pour moi, Mme Bainbridge, en me voyant subitement chanceler, avait compris mon péril et m’avait éloigné de force en me tirant par un bras, et c’est à sa perspicacité et à sa prompte intervention seules que je dus mon salut, car, à ce moment, j’étais déjà de toutes parts environné par les nauséabondes et mortelles fumées.
Que renfermaient-elles de si pernicieux, me demanderez-vous ? Ma foi, je l’ignore et nul ne pourra sans doute l’expliquer jamais. À quoi bon, d’ailleurs ? N’est-il pas infiniment préférable que cette criminelle invention soit pour toujours tombée dans l’oubli comme le misérable par qui elle fut jadis conçue ?
La seule explication que j’ai trouvée, c’est que, par la chaleur de son propre corps, celui qui avait le malheur de s’asseoir sur ce fauteuil maudit faisait se dégager de cette matière inconnue les propriétés nocives dont le cardinal Rimpolli l’avait imprégné.
Évidemment, c’est là pure hypothèse, et je la donne pour ce qu’elle vaut. Mais, en compulsant les archives des Bainbridge relatives aux Médicis, j’ai retrouvé certains documents qui, une fois traduits, me firent l’effet d’avoir une haute importance par rapport aux tragiques événements dont j’avais été témoin.
Le cardinal Rimpolli, d’après les documents en question, avait deux mortels ennemis, appartenant l’un et l’autre à la famille des Médicis, et il savait que s’il ne se débarrassait pas promptement de ses deux ennemis, il courrait lui-même inévitablement à sa perte ; mais il lui fallait, pour s’en débarrasser, résoudre au préalable un problème difficile, autrement dit, imaginer un moyen de les faire mourir sans éveiller de soupçons. Conviés par lui dans son palais, les Médicis, toujours d’après la relation que j’avais traduite, furent donc introduits dans la salle d’audience du palais où ils demeurèrent seuls tête-à-tête avec le cardinal. Le cardinal se leva pour leur faire accueil, et, de ses propres mains, leur avança devant le feu deux fauteuils finement sculptés. Mais il faut croire que les Médicis étaient pleinement avertis des subterfuges si communément employés de leur temps, car le narrateur concluait par cette simple, mais significative réflexion :
« Nous refusâmes cet honneur ; nous contraignîmes Son Éminence à s’asseoir elle- même dans l’un des fauteuils ; nous étions, mon frère et moi, solidement armés. C’était la mort inévitable pour le cardinal ; il le savait ; nous le regardâmes s’éteindre paisiblement petit à petit sous nos yeux. »
*
« Ici se termine mon récit, conclut le vieux savant. Toutefois, il est une chose que je désirerais vivement savoir. C’est en possession de qui se trouve l’autre fauteuil. Mais, pour ma part, je ne souhaite nullement le voir, car, s’il me fallait me retrouver un jour en présence de l’un de ces fauteuils du cardinal Rimpolli, je crois que, d’un seul coup, tout mon sang se figerait dans mes veines. »

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(Stephen Bond, traduit de l’anglais par René Lécuyer, « Nos Contes d’action, » in Dimanche-Illustré, douzième année, n° 585, dimanche 13 mai 1934 ; « Notre Conte quotidien, » in Dernière Heure, dixième année, n° 2639, lundi 30 mai 1955. L’illustration est extraite de Dimanche-Illustré)
La nuit allait finir. Les rayons pâlissants de la lune jetaient leurs derniers regards à travers les vitraux de la vieille église et s’accrochaient dans le bas-côté de droite, au magnifique tombeau de marbre noir et blanc où reposait noble homme et révérend sire Monseigneur Antoine-Hercule-Marie-Claude-Nicolas, baron de Saint-Aldegise, décédé au retour de la croisade en l’an… La date était effacée par le temps ou la malice des hommes.
Monseigneur le baron était allongé tout de son long sur son sarcophage, et, les mains jointes sur la poitrine, dormait. Il dormait depuis plusieurs siècles ; il dormait d’un sommeil que ne réveillaient pas les cloches des grandes fêtes, ni les voix horriblement fausses des chantres et des fidèles chantant les offices. Car il était en belle pierre de Bourgogne, habilement sculptée par un maître imagier. Celui-ci l’avait représenté tout armé, revêtu, par-dessus son haubert de mailles, de la cotte d’armes en forte soie portant dans son tissu toutes les armoiries des Saint-Aldegise. Il était nu-tête : son chef s’appuyait à un coussin que soutenait un bel ange en marbre blanc, dont les ailes mi-reployées semblaient abriter des courants d’air l’auguste défunt. Les pieds de mondit seigneur, chaussés de bas de mailles garnis de solerets articulés, s’appuyaient sur l’échine d’un grand lévrier de marbre noir, profondément endormi, lui aussi. À droite, était déposée la pansière ou cuirasse, à gauche l’écu ou bouclier.
Au loin, un coq chanta.
Soudain, comme répondant à un signal, la cuirasse tomba sur les dalles, avec grand fracas et tintamarre de ferraille, ce qui est bien surprenant de la part d’une cuirasse en marbre. Du même coup, le noble seigneur se souleva sur un coude et se mit sur son séant, cependant que le lévrier, comme mû par un ressort, d’un bond sautait à terre. L’ange battit deux ou trois fois des ailes et tendit la main au baron pour l’aider à descendre de son lit funéraire.
Or, bourgeois qui lisez ceci en grand émerveillement et vous ébahissez, si vous vous étiez donné la peine de lire l’épitaphe gravée en belles lettres gothiques tout autour du sarcophage, point ne seriez ébahis. Il y est dit qu’en récompense des hautes vertus du sire de Saint-Aldegise, Notre-Dame la Vierge a permis qu’après six cents ans de séjour en l’autre monde, il revienne en celui-ci, à l’âge qu’il avait lors de sa mort, – trente ans à peine, – et que si bon lui semblait, il pourrait revivre jusqu’à l’ultime vieillesse et ne mourir définitivement que lorsque les cheveux blancs, les infirmités et l’impatience de ses hoirs lui en feraient un devoir.
L’heure de la résurrection avait sonné.
« J’éprouve, dit le baron en s’étirant, le besoin de prendre l’air.
– Votre destrier est à la porte, messire, répondit l’ange ; s’il vous plaît faire une promenade ?
– Je crois bien, palsambleu ! qu’il me plaît, » répondit le défunt.
Et vitement il enfourcha le cheval qui frémissait d’impatience, et fut tout aise de se retrouver en selle. L’ange tint la bride et marcha à gauche de la bête, ainsi que le doit faire tout bon écuyer.
*
Il ne faisait pas encore jour, nous l’avons dit. Le ressuscité aspirait à pleins poumons l’air frais et pur de la nuit expirante, et cherchait à s’orienter dans ce pays des vivants qu’il avait quitté depuis si longtemps.
Tout à coup, un monstre effroyable surgit devant lui. De ses deux yeux énormes jaillissaient des éclairs. Avec une vitesse vertigineuse, il grossit, grossit, et passa comme une flèche en poussant un cri effroyable, laissant derrière lui une atroce puanteur et un nuage épais. Le cheval du baron fit un bond formidable et, si l’ange ne l’eût retenu, avec cette vigueur que possèdent seuls les anges, le baron, tout bon cavalier qu’il fût, eût mordu la poussière.
« Par Notre-Dame, fit-il, blême de terreur, j’ai vu le diable. »
Et en grand’hâte, par trois fois il se signa.
« Non, dit l’ange en souriant. C’est simplement une sorte de voiture, qu’on appelle automobile.
– Ah ! » fit le baron encore tout ému.
Après avoir chevauché quelques instants, le sire de Saint-Aldegise demanda à son guide de lui indiquer où se trouvait son castel. L’ange le lui désigna du doigt. Le seigneur éclata de rire.
« C’est là mon château ! Allons donc ! Mais qu’est-il arrivé au donjon ! Il est quatre fois au moins plus haut qu’autrefois, et en grandissant il s’est aminci, au point qu’à peine un homme d’armes y pourrait-il tenir avec son harnois. Il a donc monté en graine ? Et puis, qu’est-ce ? Y a-t-on bouté le feu ? Voyez ces épais tourbillons de fumée qui sortent du faîte ! Courons l’éteindre ! »
L’ange sourit de nouveau et essaya d’expliquer qu’à la place du château s’élevait maintenant une usine dont on voyait la grande cheminée.
« Ah ! fit le baron, qui n’avait pas compris un traître mot de l’explication, sinon qu’il n’avait plus de château. Et comment se défend-on contre les ennemis ? Fait-on encore des forts, forteresses et autres ouvrages militaires ?
– Oui certes. Voyez, sur votre droite, vous avez un fort considérable ! »
Antoine-Hercule écarquilla vainement les yeux.
« Je ne vois rien.
– Pardon ; ces buttes gazonnées, là-bas.
– Allons donc ! Ces taupinières sur la colline, c’est un fort ?
– C’est une redoutable forteresse. Tout est sous terre, aujourd’hui. On se tue sans se voir, de loin, très loin.
– Ah ! dit le seigneur, de plus en plus surpris. Nos forteresses avec leurs tours et leurs créneaux, leurs mâchicoulis et leurs pont-levis avaient une autre allure. Nous ne nous battions pas comme des lapins au terrier ou lièvres au gîte. »
Et il poussa sa monture, d’assez méchante humeur.
*
Sur la route, à l’entrée d’un petit bois, un jeune gars, bien découplé, l’œil vif et le teint bruni par le hâle, se promenait de long en large, en sifflant un petit air. Il semblait attendre quelqu’un ou quelque chose.
Il regarda avec étonnement les deux compagnons, et, amusé par leur insolite accoutrement, il rit de bon cœur à leur aspect. Le sang monta aux joues du baron.
« Voyez donc le manant ! s’écria-t-il. Pourquoi ne s’est-il pas prosterné dans la poussière à la vue de son seigneur ? Et il se permet de rire, encore. Qu’on lui donne sans tarder les étrivières !
– Il n’y a plus de manant, répondit l’ange, doucement. Il n’y a plus d’étrivières. Aucun homme ne se prosterne plus devant son semblable. Tous les hommes sont égaux ! »
Le baron regarda du coin de l’œil son guide céleste.
« Il est fol, pensa-t-il, ou bien il se moque de moi. »
« C’est bon. Alors, je vais me plaindre au roy ! Qu’on me mène à la Cour ; les Saint-Aldegise y sont toujours noblement reçus !
– On y reçoit aujourd’hui de bien plus petites gens. Le sort, du reste, nous favorise. Voici dans la plaine, non pas le roi, il n’y en a plus…
– Il n’y a plus de roi ?
– … Non. Mais voici celui qui le remplace et qui se livre en ce moment au plaisir de la chasse. »
Le baron regardait de tous côtés, cherchant à apercevoir cette chevauchée magnifique qu’on appelle la Chasse du Roy ; haquenées portant sur leurs housses brodées d’or les belles dames aux pourpoints de velours ; fauconniers avec l’oiseau sur le poing ; hallebardiers formant la garde d’honneur ; chevaliers aux armures lamées d’or et d’argent, tenant épieu au lieu de lances ! Un tourbillon de richesse et de noblesse que dominait, de toute la hauteur de son droit divin, le Roy !
Il y avait, au bout d’un champ, une demi-douzaine d’individus misérablement vêtus de gris ou de bure brune, à pied dans le labour, s’empêtrant aux mottes de terre. Que chassaient-ils en ce piètre équipage ? Pas le cerf, assurément, ni l’ours, ni le sanglier. Peut-être étaient-ils tout bonnement chasseurs de casquettes. Celui que l’ange désigna au baron comme étant le roi était d’ailleurs aussi mal en point que les autres.
Le baron était suffoqué.
« Çà, dit-il, j’en ai assez. Tournons bride au plus tôt, et revenons, revenons à l’église où si bien je dormais, rêvant de mon castel et de mes belles chasses. Ce que j’ai vu du monde me suffit : il a trop changé depuis ma mort. Je n’y prendrais aucun plaisir. On ne fait plus rien comme au vieux temps. Je vais m’allonger sur ma couche de pierre et y dormir du sommeil éternel.
– Qu’il soit fait, dit l’ange, selon votre désir. »
Et, tournant bride, ils revinrent sur leurs pas, mornes et muets.
*
Le jeune garçon attendait toujours à l’orée du bois.
Tout à coup, il fit un geste de joie. Une fillette venait de paraître à la sortie d’un petit sentier qui prenait à travers champs.
Une charmante fillette, blonde de cheveux, rose de joues, toute jeune, seize ans, peut-être. Le soleil levant, illuminant ses cheveux d’or, lui faisait comme une auréole. Sa bouche fraîche comme cerises en été découvrait dans un sourire des dents éblouissantes.
Le jeune homme s’avança vivement vers elle. Ils se prirent les mains. Il se pencha tout près, tout près de son joli visage, comme pour lui parler à l’oreille. Mais je crois qu’il ne lui parla point. La fillette rougit beaucoup, fit mine de se fâcher. Mais lui, passant ses bras autour de sa taille, lui dit une foule de choses qui parurent calmer sa grande colère. Et tous deux, amoureusement enlacés, disparurent dans le petit bois…
Le baron avait arrêté son cheval à quelque distance du groupe. Il semblait plongé dans de profondes réflexions. Il venait de s’apercevoir que s’il avait, il est vrai, six cent trente ans, il y avait six cents ans qui ne comptaient pas.
« Par le sang du Christ ! s’écria-t-il enfin d’une voix forte et allègre. Tout n’est donc pas dégénéré en ce bas monde ! Il y a donc des choses qui se font encore comme au vieux temps ! Ah ! puisqu’il en est ainsi, seigneur ange, je change d’avis ! Point ne veux retourner au tombeau, sinon dans quelque cinquante ou soixante ans. Rentrez seul au saint lieu et m’attendez. Je crois qu’il vaut encore la peine de vivre ! »
Et, adressant de la tête et de la main un beau salut à l’ange consterné, il fit volte-face et piqua des deux, du côté de l’aurore.
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(Jean Bertot, in Le Progrès, journal républicain quotidien, quarante-huitième année, n° 17096, mardi 19 février 1907 ; « Contes du lundi, » in Le Petit Troyen, journal quotidien de la Démocratie de l’Est, vingt-septième année, n° 9725, lundi 18 mars 1907. Illustration de Gustave Doré pour L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche de Miguel de Cervantes, 1863)
Dans certaines de nos provinces de l’Est, les mieux cultivées, les plus ouvertes en apparence à la civilisation, il existe encore des coins d’une sauvagerie absolument primitive. Telles étaient, il y a quelques années, les friches qui s’étendent entre Vivey et Grancey le-Château. Ce plateau, l’un des plus élevés de la montagne langroise, forme le point de séparation des eaux qui descendent vers l’Océan ou vers la Méditerranée. À l’époque dont je parle, il était presque entièrement inculte et dépourvu de chemins. Ses ondulations grises et pierreuses fuyaient à perte de vue, uniquement coupées de loin en loin par d’antiques murgers, ou par de rares buissons d’aubépines centenaires. À l’une des extrémités de cette lande revêche, les eaux de la Tille ont creusé un étroit vallon au revers duquel s’étagent les masures de Villemerury, un pauvre village perdu dans la montagne et que de vagues sentiers, frayés par les bûcherons et les pâtres, reliaient seuls, alors, au chef-lieu de canton. Les habitants, coupeurs de bois ou braconniers pour la plupart, y vivaient isolés du reste du monde ; le piéton, porteur de lettres, ne les visitait que de deux jours l’an, et encore, en hiver, par les temps de neige, on restait des semaines sans voir surgir du chemin creux sa blouse bleue à collet rouge. On y vivait replié sur soi-même ; les usages, les superstitions, le patois du temps jadis, s’y conservaient inaltérés, ainsi que des momies sous les voûtes d’un hypogée. Les propriétaires de la gentilhommière, dont les tourelles, en forme de pigeonnier, dominaient le cours de la rivière, avaient l’esprit aussi arriéré que les simples boquillons nichés sous leurs toitures de pierres plates.
Cette bâtisse du seizième siècle, qu’on appelait « le château, » avait été occupée pendant longtemps par un vieil original nommé M. de Beaucharmoy, puis par sa veuve, à laquelle il en avait légué l’usufruit, la nue-propriété ayant été réservée à un arrière-neveu, unique héritier collatéral du précédent possesseur.
Guy de Beaucharmoy, l’arrière-neveu en question, plus connu sous le nom du « petit Beaucharmoy, » courait sur ses vingt-cinq ans et partageait ses loisirs entre la Côte d’azur en hiver, Paris au printemps et les villes d’eau en été. Il jouissait, près de ces « demoiselles, » de la réputation d’un aimable fêtard, et mangeait en leur compagnie une bonne part de ses revenus ; le reste passait au baccara ou à la roulette. Or, un matin, à Monte-Carlo, tandis qu’il s’éveillait assez maussade, à la suite d’une forte culotte attrapée, la veille, au trente-et-quarante, on lui remit une lettre recommandée qu’il déchiffra tout en dégustant son chocolat ; après quoi, il sifflota l’air des Petits Pavés et sa figure s’épanouit. Par cette lettre, le notaire de Grancey lui mandait que la veuve de Beaucharmoy était morte d’une pneumonie en son château de Villemerury, et l’invitait, par suite du décès de l’usufruitière, à se rendre là-bas pour assister à la levée des scellés et prendre possession du domaine dont il se trouvait maintenant le plein propriétaire.
Ce domaine se composait de la gentilhommière mentionnée plus haut et de cinq hectares de forêts. « Voilà qui tombe à pic, songea le petit Beaucharmoy, sans donner une larme à la défunte qu’il n’avait jamais vue ; je vais filer à Villemerury par les voies rapides. Qui sait ? Je trouverai peut-être dans le pigeonnier de mon grand-oncle quelque aubaine inattendue… Le bonhomme était économe et devait cacher de l’argent dans ses vieux bas. Dans tous les cas, je lessiverai son pigeonnier et ses bois au plus vite et je reviendrai ici avec la forte somme. »
Donc, un soir de novembre, Guy de Beaucharmoy, bien emmitouflé dans une chaude fourrure, prit le rapide, s’arrêta à Dijon pour déjeuner, se transborda dans le petit chemin de fer d’Is-sur-Tille et débarqua, au coucher du soleil, à la station de Selongey, où il avait commandé une voiture par dépêche. Là, commençait la portion la moins agréable du voyage. De Selongey à Villemerury, il y a trois bonnes lieues de pays par des chemins de traverse. La voiture était une carriole suspendue sur l’essieu, traînée par un cheval de labour, et Guy fut durement cahoté dans les ornières où les roues entraient parfois jusqu’au moyeu. Par-dessus le marché, la nuit tombait et une bise piquante balayait le plateau, où l’on entendait à distance de lugubres hurlements qui semblaient sortir des bois lointains.
« Voilà, dit Guy au conducteur, des chiens qui aboient étrangement.
– Ce ne sont pas des chiens, répondit l’autre ; ce sont les loups qui commencent leur musique. »

Le petit Beaucharmoy n’en menait pas large. Il ordonna au cocher de presser l’allure de son cheval. Celui-ci ne lui obéit que trop, car, dans une sorte de raidillon qui descendait sur Villemerury, la bête butta et la carriole versa dans le fossé le voyageur et le conducteur. Ils en furent quittes pour la peur ; le village était proche, et Guy gagna clopin-clopant le château, où il fut reçu par une vieille paysanne en coiffe noire, qui cumulait les fonctions de femme de charge et de gardienne des scellés.
Elle l’attendait et le conduisit dans une chambre haute, où il trouva une claire flambée et une table servie. Le souper était passable, le vieux bourgogne de la cave avunculaire se laissait boire ; Beaucharmoy, suffisamment réconforté, se coucha dans un grand lit à colonnes qui ressemblait à un corbillard, et où il dormit comme une souche.
Le lendemain matin, il apprit, en se réveillant, que le notaire et le juge de paix venaient d’arriver. On procéda rapidement à la levée des scellés. Quand cette formalité fut terminée, Guy retint le tabellion et le juge à déjeuner, et, tout plein de son sujet, leur communiqua son intention de vendre immédiatement et au plus offrant le château, ainsi que les bois qui en dépendaient. À ses questions sur la valeur des propriétés dans le canton, et sur la possibilité de trouver promptement acquéreur, le notaire cligna ses yeux narquois et fit une grimace qui résumait malicieusement la médiocre estime où il tenait le petit Beaucharmoy et le peu de confiance que lui inspirait l’opération proposée.
« Monsieur, dit-il, pour ce qui est du château, dont le délabrement exigerait de grosses réparations, vous ne trouverez pas amateur dans notre pays ; quant à vos bois, ils ont notablement perdu de leur importance ; depuis quelques années, ils sont mal surveillés, les délinquants ont pris l’habitude d’y aller en maraude ; ils y ont pratiqué, clandestinement, des coupes blanches, ainsi que vous pourrez vous en assurer à votre première visite. Il vous faudra attendre dix ou vingt ans, avant d’en tirer un sou… »
Après avoir donné cette consultation, d’une voix aiguë et nette, le notaire interrogea du regard le juge de paix ; celui-ci opina du bonnet ; puis, tous deux, ayant bu leur café, saluèrent Beaucharmoy et reprirent pédestrement le chemin du chef-lieu.
Resté seul et fort désenchanté, Guy parcourut avec mélancolie le château, de haut en bas. Il conservait le romanesque espoir d’y découvrir quelque trésor caché. Il sondait les murailles, visitait les meubles, scrutait les placards, fouillait les tiroirs, mais en vain. Il ne collectionnait que des vieilleries et des objets sans valeur. – Déconvenu et fourbu, il était rentré tristement dans sa chambre à coucher et il en auscultait pour la seconde fois les murs, lorsqu’en dérangeant un secrétaire, il aperçut, par derrière, la serrure d’un placard pratiqué dans la paroi lambrissée. Il réussit à l’ouvrir et eut un geste de joyeuse surprise en y constatant la présence d’un coffret de marqueterie, hermétiquement clos et solidement rivé par sa base à la menuiserie du placard. Son imagination flamba immédiatement comme un feu de paille. Plus de doutes, il avait mis la main sur la magot rêvé !… Il sonna la vieille chambrière et se fit apporter tous les trousseaux de clés existant au logis. Après de fiévreux et infructueux essais, une petite clé rouillée s’adapta enfin à la serrure, y joua avec un grincement de bon augure, et tout le couvercle céda.
Le coffret, doublé à l’intérieur d’une étoffe de soie couleur réséda, ne contenait qu’un écrin de maroquin vert, plat et oblong, semblable à ces étuis où l’on renferme des couteaux. « Des diamants, peut-être ! » se dit Beaucharmoy, en palpant l’écrin et en le transférant avec un battement de cœur sur une table, en pleine lumière. D’un coup sec, il fit sauter le couvercle, ouvrit la boîte et proféra un juron si énergique que la vieille servante en tressauta et se signa, scandalisée.
Sur un capiton de velours grenat, onze minuscules paquets d’une matière parcheminée s’étendaient méthodiquement. À chaque petit rouleau était fixée une étiquette. Guy déchiffra rageusement la première de la rangée. Elle portait :
« Nombril de Pierre de Beaucharmoy, né le 21 mai 1730. »
Cette étrange nomenclature se répétait pour chacun des Beaucharmoy mâles, nés dans l’intervalle. Le dernier rouleau était étiqueté du nom du grand oncle de Guy, Eustache de Beaucharmoy.
« Qu’est-ce que ça signifie ? demanda-t-il, furibond, à la domestique qui écarquillait les yeux.
– Ma fi !… monsieur, répondit-elle, c’est des drôles de reliques, et ce que vous avez de mieux à faire est de les remettre en place. Voyez-vous, c’est un vieil usage du pays. Quand un garçon naît dans une famille, on noue le bout du cordon qui vient d’être détaché… On le garde soigneusement et, quand l’enfant a ses sept ans, on le lui donne à dénouer ; s’il réussit à défaire le nœud, c’est signe de chance pour toute sa vie.
– C’est idiot ! grogna Beaucharmoy ; allez, je n’ai plus besoin de vous !… »

Demeuré seul, il saisit violemment l’écrin et il se disposait à tout jeter au feu, quand une réflexion de joueur le retint :
« Tout de même, pensa-t-il, ça ferait un fameux fétiche. »
Il réintégra pieusement les onze nombrils dans la boîte oblongue, l’enferma dans sa valise et repartit le lendemain matin pour Monte-Carlo.
« Mon cher, confiait-il quinze jours après à son ami des Écharoilles, auquel il avait conté l’histoire, on dira ce qu’on voudra : il y a des amulettes dont la vertu est indéniable. Depuis que je porte sur moi les onze nombrils de mes ancêtres, j’ai ponté dix fois sur le 17, et ça n’a pas raté : chaque fois, il est sorti. Je gagne tout ce que je veux ! »
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(André Theuriet, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, quatrième année, n° 1135, mercredi 6 novembre 1895 ; « Histoire de la semaine, » in Bastia-Journal républicain, quotidien & littéraire, dixième année, n° 4656, lundi 25 et mardi 26 novembre 1895 ; in Le Supplément, grand journal littéraire illustré, quinzième année, n° 1450, mardi 29 novembre 1898 ; in La Lecture illustrée, supplément de la Gazette de Lorraine, n° 20, 1er janvier 1903 ; in Progrès de la Côte-d’Or, supplément littéraire et scientifique, trente-cinquième année, n° 228, dimanche 16 août 1903 ; in Revue illustrée, dix-huitième année, n° 20, jeudi 1er octobre 1903 ; « Contes et nouvelles, » in La Lanterne, vingt-septième année, n° 9895, jeudi 26 mai 1904 ; in Almanach-annuaire de l’arrondissement de Lunéville, 1905. Les illustrations sont extraites de cette dernière publication)
La soirée s’était terminée comme d’habitude. Les amis que la nuit tombante réunit chaque jour autour de la table de notre taverne traditionnelle, s’étaient trouvés au complet. La plupart des professions libérales étant représentées dans ce petit cercle, la conversation n’y tarit jamais ; suivant le hasard des lectures, l’un ou l’autre rapporte quelque découverte scientifique, l’observation d’un « beau cas » de maladie, une remarque sur quelque chinoiserie de la loi, une nouvelle intéressante. Et comme nous nous réunissons après journée finie, l’esprit parfois aime à se détendre et quelque innocente plaisanterie vient nous dérider.
Dispos et un peu rêveur, le dernier cigare aux lèvres, je regagnai paisiblement mon domicile par les rues assoupies de la ville, regardant devant moi l’astre des nuits, plongé dans des réminiscences involontaires de Musset, qui le comparait à un point sur un i, et de Flammarion, ce poète de l’espace mystérieux, des sidérales étendues auxquelles son imagination donne une vie si intense et qui sont à jamais inaccessibles à une investigation complète.
C’était une de ces soirées de tout premier printemps dont la surprise chaude vous alanguit. Pas un souffle, les feuilles du plus tendre vert étaient immobiles, et je laissai ouverte la fenêtre de mon cubicule pour m’endormir dans la senteur fraîche des jeunes pousses. Ni un mouvement ni un bruit ne troublaient la nuit dans ce quartier écarté, et je passai au sommeil, sans cette période de demi-conscience qui le précède souvent. Ce fut très doucement, sans secousse que je perdis l’idée de la réalité, et que l’aile du rêve m’emporta dans les pays bleus. Combien dura ce voyage ? Je l’ignore, mais je ne fus pas peu surpris de me trouver, à quelque temps de là, dans une salle spacieuse, brillamment éclairée par des lampes électriques d’un système nouveau, ou tout au moins qui m’était inconnu.
Cette salle semblait être le hall de quelque Palace Hôtel décoré avec une élégance rare et que je ne pourrais comparer aux endroits que je connais. La température était douce et de superbes plantes tropicales croissaient dans le spacieux vaisseau.
Dès le premier instant, je fus toutefois décontenancé par une légère odeur ammoniacale qui cadrait peu avec tout ce luxe. Il est de meilleurs parfums. J’allais rechercher la cause de cette anomalie, lorsqu’un jeune homme bien découplé s’avança vers moi avec déférence, mais en conservant un maintien plein de dignité. C’était un égal, non un maître d’hôtel.
Son habillement me frappa. Il ne ressemblait en rien aux vêtements que nous connaissons. Était-ce là le résultat d’une conception artistique nouvelle ? En tous cas, ce costume n’avait rien de commun avec l’élégance souvent extravagante des siècles passés, ni avec le manque de goût complet qui préside à la toilette de nos contemporains.
Les associations d’idées, d’après les expériences de M. Wundt, ne durent guère qu’un dixième de seconde. Il ne m’en fallut pas plus pour passer des perruques Louis XIV à l’anno domitii 1904, et pour me demander en quel temps nous nous trouvions. Et le chemin à faire, qui exigea sans doute un autre dixième de seconde nécessaire pour percevoir une impression visuelle, me conduisit à la surprenante date que je lus au calendrier éphéméride pendu à la muraille :
25 JUILLET 2502
J’en restais bouche bée, ce qui donna à mon hôte le temps de s’approcher. Après m’avoir salué courtoisement :
« Monsieur est sans doute arrivé par le dernier sous-marin ? »
Et comme, interloqué, je ne répondais rien :
« Vraiment, je suis bien aise de vous recevoir, car, dans ces régions inhospitalières, les visites sont rares, et nous sommes spécialement reconnaissants à ceux qui veulent prendre le grand dérangement de nous venir voir. »
Régions inhospitalières ? j’étais loin de m’en douter. Un hall brillamment éclairé, où régnait une température douce, où des palmiers arborescents empennaient de vertes feuilles la cime de leur brune écorce, un endroit enfin où l’on était reçu avec tant de politesse, bien qu’étranger, ne me paraissait nullement inhospitalier !
Mais un geste de mon hôte me désignait, visible par une large fenêtre, un surprenant paysage. C’était une vaste plaine, couverte d’une couche irrégulière de glace et de neige, une lueur incertaine répandue par tout le ciel, d’étranges colorations.
Comme répondant à une question secrète, le jeune homme reprit, toujours aimable :
« Voyez le thermomètre extérieur, il marque cinquante-deux degrés et demi de froid, aujourd’hui ! »
Et, sans doute pour poursuivre agréablement la conversation, dont il faisait tous les frais :
« Heureusement que nos cœurs sont un peu plus chauds que le Cœur de la Terre.
Mais voici midi, reprit mon hôte, c’est l’heure du déjeuner et j’espère que vous partagerez notre repas. Notre petite colonie est agréable, car tous les ingénieurs qui la composent ont amené leurs femmes. Ces dames sont charmantes, vous en jugerez. Et c’est un peu pour jouir de leur société que nous avons mis tant de soins à rendre notre phalanstère confortable, et même élégant. Vous accorderez qu’il est rare de trouver pareille résidence dans un climat aussi dur que le nôtre. »
Ce disant, il m’introduisit dans une salle à manger adjacente où déjà des dames et des messieurs se trouvaient réunis. Après les présentations d’usage, l’on s’assit à une table bien servie. J’avais pour voisine une jeune femme charmante, qui me dit à nouveau, ainsi que le président de la table – je sus après que c’était l’ingénieur en chef – combien tous les membres de la colonie étaient heureux de recevoir des étrangers au Cœur de la Terre. Ma curiosité commençait à être vivement piquée par ces mots que j’entendais pour la deuxième fois : Le Cœur de la Terre.
Cependant, cette expression était employée si couramment que je craignis de me montrer trop naïf en demandant une explication ; aussi me hasardai-je à peine à dire à ma gracieuse voisine :
« Vous possédez ici un intérieur charmant, mais, malgré le parfum des fleurs que vous cultivez, une odeur spéciale, une légère odeur ammoniacale, qui n’a du reste rien de désagréable, semble imprégner l’atmosphère avec une persistance peu commune. »
À ces paroles, la jeune femme partit d’un clair éclat de rire en me disant :
« J’imagine, Monsieur, que lorsque vous vous êtes décidé à venir visiter le Cœur de la Terre, vous deviez vous attendre à respirer quelque peu l’odeur de son sang. »
J’avoue que mon ignorance m’embarrassait de plus en plus ; aussi détournai-je la conversation en demandant quel était le nombre de visiteurs que l’on recevait habituellement. Je m’enquis de même auprès de ma voisine si elle connaissait exactement la longitude et la latitude du lieu où nous nous trouvions. En ajoutant l’adjectif « exactement, » j’échappais aux soupçons d’une étrange ignorance qui déjà semblaient planer sur moi.
« Le lieu où nous nous trouvons, me dit-elle, se trouve à 3° 15’ de latitude sud et à 15’ de longitude. »
Toutes ces déclarations énigmatiques commençaient à ébranler singulièrement mon cerveau. Aussi, prenant le parti d’éclairer le mystère malgré tout, je déclarai, à la stupéfaction générale de mes auditeurs, que, me trouvant en plein hiver à une si faible distance du pôle Sud, il me paraissait de toute impossibilité qu’un navire pût faire un service, d’abord parce que le pôle Sud est entouré non pas de mers, mais bien de terre, et que, quand même cette hypothèse serait erronée, aucun navire ne parviendrait à traverser les glaces, même au cœur de l’été.
L’ingénieur en chef, qui présidait la table, sourit légèrement et, s’exprimant dans une autre langue, afin de m’empêcher de le comprendre :
« C’est une plaisanterie que je trouve de mauvais goût de mettre durant la traversée des voyageurs à l’état d’hypnose, et surtout de laisser persister cet état. »
Il fit un léger signe à l’ingénieur qui m’avait reçu.
Celui-ci m’invita le plus poliment du monde à visiter les installations du Cœur de la Terre.
L’espoir de voir enfin s’éclaircir cet étrange mystère me soulagea d’un grand poids.
« Nous allons, dit l’ingénieur, nous couvrir d’abord des vêtements indispensables pour résister à la basse température du dehors. »
Ayant pris cette précaution, nous ne tardâmes pas à nous trouver sur le seuil de la porte de sortie. Une aurore polaire illuminait brillamment la plaine glacée. À notre droite, se dressaient une série d’hôtels d’apparence confortable, éclairés par des lampes électriques ; en face de nous s’étendait une nappe d’eau d’environ deux hectares.
Des brise-glace, continuellement en activité, empêchaient la glace de se former.
« Voici le port où vous venez d’aborder, me dit l’ingénieur ; il est bien heureux que ce golfe étroit et profond permette aux grands sous-marins de parvenir jusqu’ici. »
Et, par un effet de l’incohérence des rêves, il me sembla bien maintenant que les choses s’étaient passées comme il le pensait.
« Nous avons vraiment de la chance, me dit-il, de pouvoir profiter de cette aurore polaire ; cela vous permettra de découvrir, lorsque nous aurons contourné ce bâtiment, à peu près tout le Cœur de la Terre. »
Enfin, j’allais savoir ! Et, précipitant le pas, je ne tardai pas à me trouver en face de la plaine, toujours blanche, mais dans laquelle se découvraient à perte de vue une série de chaudières placées les unes à la suite des autres et qui semblaient toutes reliées entre elles. Les unes étaient plus ou moins enfoncées dans la neige, les autres émergeaient davantage.
« Voici, me dit l’ingénieur, les chaudières qui contiennent le sang de la Terre, et je trouve réellement bien naturel d’appeler ainsi l’ammoniaque liquide qu’elles renferment, notre planète étant absolument organisée comme un être vivant.
Vous voyez également, me dit-il, la succession des bâtiments à gauche des chaudières.
Ce sont ceux qui renferment les machines motrices Gramme (l’anneau découvert par cet inventeur n’ayant pas changé, depuis des siècles), activées par des muscles de la Terre.
Ces muscles viennent de régions plus chaudes où la chaleur que notre globe reçoit du Soleil est transformée en énergie mécanique.
Nous visiterons l’un de ces bâtiments, car ils sont en réalité tous pareils, et vous y verrez le fonctionnement très simple des pompes. »
Je vis, en entrant, une dynamo de grande puissance qui activait une pompe gigantesque. Sur le mur, on lisait, en grandes lettres : « Saint-Pétersbourg. »
« Voici les veines, me dit-il, en me montrant une série de tubes relativement larges, qui nous ramènent le sang de Saint-Pétersbourg.
Il est dans ces tubes à l’état de vapeur sous une pression d’environ 0,5 atmosphère, ainsi que vous le voyez au manomètre, et ces machines ne doivent en réalité fournir qu’un travail relativement très faible pour amener le sang veineux à saturation. Le sang liquide est refoulé par des tubes munis de soupapes dans les chaudières que nous venons de voir, sous une pression de 20 atmosphères.
Ce travail de refoulement est minime, eu égard au petit volume occupé par le liquide.
Les artères, c’est-à-dire des tubes de diamètre beaucoup plus faible, fixés à la partie inférieure des chaudières que vous voyez d’ici, sont destinées à ramener le sang liquide, le sang artériel, à Saint-Pétersbourg.
L’ammoniaque liquide est distribuée par ce procédé dans le monde entier sous une pression de 20 atmosphères.
L’état liquide est ainsi toujours conservé, car il faudrait soumettre ce fluide à une température de 50° pour l’évaporer sous cette pression.
Le moteur de Saint-Pétersbourg ou de toute autre localité, en recevant ce liquide, utilise d’abord le travail fourni par la pression que nous lui communiquons ; puis, à la sortie de ce premier moteur, il se rend dans une série de grands réchauffeurs exposés à l’air libre où le liquide se retransforme en vapeur.
Nous connaissons à chaque instant les conditions dans lesquelles fonctionnent tous les moteurs du monde. Vous voyez, dans ce tableau fixé au mur, qu’en ce moment la température des réchauffeurs de Saint-Pétersbourg est de 20°, à laquelle correspond la tension de vapeur saturée de 8,40 atmosphères, qui est développée initialement dans les grands cylindres des moteurs. La décharge se produit dans les artères dont l’extrémité est à nos pieds.
C’est une chose bien curieuse, me dit l’ingénieur, de suivre la marche des variations de pression qui se produisent dans les diagrammes qui se tracent automatiquement en cet instant.
Une diminution de pression résultant d’un refroidissement se produit en ce moment à Saint-Pétersbourg ; mais il faudrait environ douze heures avant qu’elle ait eu le temps de se manifester au point où nous nous trouvons.
– Mais, dis-je, il existe des localités sur notre globe où la température de l’hiver devient quelquefois extrêmement basse.
– Oui, me dit-il, mais remarquez cependant qu’à une température de – 15 °, on dispose encore d’une pression de 2,28 atmosphères.
Du reste, la Terre n’est pas seulement douée d’un réseau artériel et veineux complet ; son système musculaire est aussi admirablement organisé. De telle manière que si, à un moment donné, le premier système vient à faire défaut, l’énergie sous la forme électrique est immédiatement transmise par les câbles, des régions où la température est plus clémente.
– Ensuite, ajoutai-je, je ne vois pas bien pourquoi Saint-Pétersbourg ne s’alimente pas à une installation semblable qui serait établie au pôle Nord.
– C’est actuellement, me dit-il, l’été à ce pôle ; les artères et les veines se prolongent en réalité jusque dans cette région en suivant à peu près les arcs de méridien ; là existe une installation semblable à celle-ci, qui fonctionne d’une manière plus efficace que la nôtre pendant l’hiver de cette région.
Cependant, toutes choses étant égales, l’effet utile moyen de notre installation est supérieur par suite des températures plus basses que nous subissons.
– Et dire cependant, dis-je, qu’il y a quelques siècles l’humanité ne se doutait guère du prodigieux service que les pôles de la Terre étaient appelés à rendre ; aussi les générations actuelles doivent-elles rendre hommage aux hardis explorateurs du XIXe siècle, qui les premiers tentèrent d’explorer ces régions, ne se doutant pas eux-mêmes de ce qu’ils préparaient.
– Oui, me dit l’ingénieur, l’histoire de l’évolution des procédés qui sont actuellement en usage est bien intéressante, car remarquez bien que les principes de ces procédés étaient déjà connus au XIXe siècle dont vous parliez.
Le principe de Carnot ou l’utilisation du travail produit par une chute de température, la découverte de Galvani et de l’anneau Gramme constituent les seuls éléments qui ont donné au globe cet aspect véritablement féerique.
Il y a quelques siècles, en l’an 2051, des milliardaires américains s’associèrent pour utiliser la chute de température existant entre l’Amérique du Sud et le pôle Sud. Quand je parle de pôle Sud, j’exagère, car les moyens d’alors ne permettaient pas encore de parvenir là où nous sommes. Mais ils décidèrent d’établir une petite installation semblable à celle-ci sur la terre polaire la plus voisine de la Terre de Feu. L’ammoniaque ne pouvait être produite alors en assez grande abondance ; aussi utilisèrent-ils un mélange d’anhydride carbonique et d’acide sulfureux qui détermine des tensions de vapeur aussi bien adaptées aux chutes de température de notre globe que l’ammoniaque utilisée aujourd’hui. Mais nous avons préféré nous passer de mélanges dont les titres peuvent varier.
Grâce à cette première installation dont on voit encore les ruines, tous les points de l’Amérique du Sud ne tardèrent pas à recevoir l’énergie à peu près gratuitement et il se produisit alors une crise économique bien intéressante.
L’industrie de l’Amérique du Nord reflua vers le Sud, et il se produisit non seulement une baisse de prix considérable dans la production des métaux, mais il en fut de même de la production des céréales : elles croissaient dès lors dans les plaines qui se cultivaient et s’irriguaient pour ainsi dire automatiquement.
Cette baisse de prix eut son retentissement dans les autres parties du monde qui se préservaient vainement à coups de taxes prohibitoires.
Un siècle plus tard, chaque pays possédait son réseau distributif de l’énergie, mais ce n’est que depuis un siècle qu’une convention internationale intervint, laquelle eut pour résultat de fondre en une installation unique toutes les installations nationales privées.
C’est ce que nous voyons actuellement.
Il est curieux de remarquer, si l’on remonte plus haut, comment l’organisme de la Terre s’est constitué peu à peu.
Au XIXe siècle, elle possédait déjà un système nerveux relativement complet ; tous les pays du monde étaient reliés par des fils conducteurs capables de transmettre les impressions sous la forme de la parole ou de signes conventionnels.
Au XXe siècle, son système musculaire commença à se développer sous la forme de câbles transportant l’énergie, d’abord dans les villes pour actionner les trams, plus tard afin de remplacer la locomotive.
Mais ce n’est qu’au XXIe siècle que commença à apparaître son système artériel et veineux.
Au XXe siècle, le charbon de terre constituait en réalité l’équivalent d’un sang peu abondant ; mais comme rien ne semblait indiquer l’utilisation des chutes naturelles de température, les économistes se demandèrent ce qu’il adviendrait le jour où les mines seraient épuisées.
Actuellement, elles sont bien loin de l’être, car le carbone est utilisé exclusivement comme agent chimique de réduction, et même si les richesses charbonnières venaient à disparaître, les végétaux fourniraient aisément la quantité de carbone nécessaire.
Nous irons maintenant visiter, me dit-il, le bâtiment le plus intéressant, celui des téléphotes, non seulement utile pour notre service, mais qui fait également la joie de nos dames, car, grâce à ces merveilleux appareils, nous pouvons voir d’ici toutes les machines actionnées par le Cœur de la Terre, ainsi que les plus belles régions équatoriales où fonctionnent nos appareils agricoles. »
Nous prîmes place dans une voiture électrique appartenant à un chemin de fer qui longeait toute la série des chaudières et des bâtiments en tête desquels je voyais inscrits en grandes lettres le nom des localités qu’ils desservaient, ainsi que les habitations des mécaniciens.
Grâce à la rapidité de notre marche, le trajet ne me parut pas long, et nous entrâmes dans un édifice plus luxueux.
Dans une série de grandes salles qui se suivaient et dont chacune correspondait à un pays, se trouvaient disposés le long des murs une série d’oculaires semblables à ceux des stéréoscopes, et au-dessus desquels étaient indiquées les choses que l’on y voyait.
« Permettez un moment, me dit-il, car il faut que j’examine les machines de Pékin, qui fonctionnent moins régulièrement. »
Il s’avança vers l’un des appareils, établit un contact électrique et observa attentivement.
« Tout marche bien maintenant, dit-il ; une fuite s’était produite, mais je vois que les moteurs ont repris leur vitesse normale.
Voulez-vous voir ? »
Je mis l’œil à l’instrument et je vis, avec un étonnement mêlé d’admiration, des machines aux cylindres et aux bielles formidables activées par le Cœur de la Terre.
« Ces machines, me dit-il, fournissent l’énergie sous la forme mécanique, électrique, calorifique et lumineuse, à Pékin et à la province qui en dépend. Si vous voulez jeter un regard dans l’appareil voisin, vous verrez une grande plaine chinoise qui se cultive automatiquement. Plus loin, au n° 302, vous verrez une plaine toute semblable couverte d’une luxuriante végétation. C’était, il y a quelques siècles, un désert inhabitable.
La force motrice y amène maintenant l’eau et la vie.
Vous verrez dans une autre salle les endroits occupés primitivement par les déserts africains qui sont maintenant les terrains les plus fertiles du monde. Mais vous séjournerez ici pendant quelques jours ; vous pourrez les employer fort agréablement en faisant d’ici le tour du monde. Il sera temps maintenant de rentrer pour le dîner ; car notre chef aime que l’on soit à l’heure. »
Nous allions nous remettre en voiture lorsque, je ne sais pour quelle raison, je me mis à fixer une artère de la Terre qui éclata avec un grand fracas et me réveilla.
Il faisait jour. Je me frottai les yeux dans l’indécision du rêve ou de la réalité. Et j’entendis un coup de carabine : mon fils qui tirait à la cible dans le jardin… C’était là l’artère qui avait fait explosion, me faisant retomber des merveilles aux proses.
Et ces merveilles, sont-elles tout à fait impossibles ?
Théoriquement non ; rien n’y est contraire aux principes de la Science. L’avenir réalisera-t-il quelque organisation analogue ? Comme tous, je l’ignore. Et, qu’importe, du reste, ce n’était qu’un rêve… (1)

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(1) On a beaucoup songé, dans ces derniers temps, à utiliser les chutes naturelles d’eau, le charbon blanc. Il semble qu’on a trop peu songé à utiliser les chutes naturelles de température. Sans recourir à l’application de notre rêve, il serait dès à présent possible de creuser des puits verticaux aboutissant aux sommets très froids de hautes montagnes, d’une part, et, d’autre part, à un tunnel horizontal au niveau de la plaine. Les communications deviendraient dès lors possibles avec le sommet, et l’installation des machines serait aisée.
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(P. de Heen, in La Revue, ancienne Revue des Revues, quinzième année, n° 23, jeudi 15 décembre 1904 ; Judit Reigl, « Ils ont soif insatiable de l’infini, » huile sur toile, 1950)
Le 3 floréal 1979, le yacht sous-marin Vélocéan, conduit par l’ingénieur Kissemon, aborda une plage verdoyante située par 32° de latitude sud et 147° de longitude est.
Comme les cartes les mieux dressées n’indiquaient en ces parages qu’une immense nappe marine, Kissemon et ses quatre compagnons de voyage, les frères Baduquoy, le docteur Ane et le mécanicien Chiavoli, conclurent judicieusement qu’ils se trouvaient en présence d’une île inconnue et peu étendue.
« Si nous l’explorions ? fit Chiavoli, comme les cinq voyageurs venaient de terminer leur « réconfortant » du matin, composé de pastilles de houille à l’essence de violette.
– Je suis de cet avis, » répondit l’ingénieur, en arrosant ce mets vingtième siècle d’une coupe d’élixir de nénufar.
Le Vélocéan, comme tous les navires dus à l’industrie japonaise, était de fabrication parfaite. Un ingénieux système d’électromoteurs, dont je suis, du reste, impuissant à donner la description, permettait, sans l’aide d’hélice ou de palettes, de le propulser dans tous les sens. Il évoluait avec la même facilité à la surface ou dans les profondeurs de l’océan.
Kissemon n’eut qu’à appuyer le doigt sur un bouton, pour qu’immédiatement l’ancre du Vélocéan mordît dans un pâté de roches sous-marines, en un lieu qui formait une haie protectrice.
Et, chaussés de leurs souliers de mer qui permettaient de renouveler en plein Pacifique le miracle de Jésus marchant sur le lac de Génésareth, les cinq voyageurs se dirigèrent d’un pied ferme vers la terre.
Qu’on se figure une sorte de jardin naturel où s’épanouissaient les larges feuilles du bananier, à côté des buissons de roses. Le laurier bleu, espèce très rare, qu’on n’obtenait guère en Europe que depuis un quart de siècle, y fraternisait avec le réséda arborescent et des fleurs jaunes aux suaves senteurs de violettes. Les globes pourpre et or de la tomarange se détachaient sur la verdure claire des fougères et le feuillage sombre des figuiers-dattiers.
« La vieille légende chrétienne du Paradis terrestre serait-elle une réalité ? s’exclama le docteur Ane. Serions-nous arrivés au jardin d’Éden ?
– Ou à celui des Hespérides ? répondit Platon, l’aîné des frères Baduquoy, en montrant le délicieux fruit d’or, issu du mariage de la tomate et de l’orange.
– Cette terre enchantée, bien que minuscule, fit à son tour Kissemon, doit être habitée par des gens, nos égaux en civilisation. »
Comme réponse à cette question, se fit entendre la formule de salutation en harmonieuse langue maorie :
« Ia orana. »
Et, surgissant, superbe dans une fière et gracieuse nudité, un homme de haute taille et d’environ 35 ans, émergea d’un fouillis de verdure.
Il présentait tous les traits caractéristiques de cette superbe race polynésienne que, déjà au commencement du siècle, la malsaine civilisation des blancs avait à peu près exterminée.
À côté de lui, une vingtaine d’hommes et de femmes, un beau vieillard à barbe blanche et une demi-douzaine d’enfants, nus comme lui, offraient les mêmes traits ethniques.
Kissemon et ses compagnons contemplèrent avec émotion ces épaves vivantes d’une race disparue. Bien qu’en 1979, l’ancien parler des indigènes polynésiens se fût complètement transformé par son mélange avec des mots anglais et français, l’ingénieur possédait à fond la vieille langue que parlèrent les Ta’atas et les Vahinés d’autrefois. Ses compagnons étaient presque de sa force.
Il leur fut donc à tous facile de s’entendre.
Arihi-Kiki, ainsi s’appelait l’insulaire qui avait salué les arrivants, leur apprit alors que, quarante-deux ans auparavant, son père, le vieux Raha-Tatouye, présent sur la plage, désespéré de voir la race polynésienne vouée à une disparition imminente, rassembla autour de lui une vingtaine d’insulaires rapas des deux sexes, sur trois grandes pirogues, et partit vers le Sud, en quête d’une terre non infestée par les blancs.
Ils n’eurent pas à naviguer beaucoup pour arriver à l’île, où les trouvaient les voyageurs du Vélocéan, et qu’ils avaient baptisée Rapa-Iti. Bonheur inespéré, cette terre, de formation mi-volcanique, mi-madréporique, surgie des profondeurs du Pacifique à une date toute récente, était complètement ignorée des navigateurs ! Et cependant, bien que petite, – à peine trois lieues de périmètre, – elle était, grâce à l’afflux des algues et des graines entraînées par les courants marins, d’une fertilité prodigieuse. Les arrivants eurent bientôt fait de la transformer en paradis terrestre.
Gardant les quelques notions utiles qu’ils avaient pu glaner dans la civilisation, mais se purgeant de tout ce qu’elle avait d’oppressif, de ridicule et de menteur, ne croyant non plus aux divins atouas, mais à la nature et à la liberté, ils arrivèrent à se faire, avec un certain acquit scientifique en plus, la même vie heureuse qu’avaient connue les habitants de Taïti, avant l’arrivée de Cook et de Bougainville.
Ils pratiquaient, en même temps qu’un matérialisme panthéiste, le communisme le plus fraternel et l’amour le plus libre : leur vie s’écoulait sous un beau ciel, devant un océan plus bleu que le rêve, comme un harmonieux chant de bonheur.
À son tour, Kissemon narra tous les changements qui, depuis près d’un demi-siècle, s’étaient accomplis dans la vie des civilisés : avec la transformation économique, la suppression de la misère, de la prostitution, de l’alcoolisme, du fanatisme religieux, de la guerre ; la liberté du cœur, l’humanité ayant, en quelque sorte, fait peau neuve.
Et Raha-Tatouye, Arihi-Kiki, tous leurs compagnons, profondément émus, s’écrièrent, en tendant les bras à leurs visiteurs :
« Enfants des monstres blancs, vous vous êtes régénérés. Vous êtes comme nous, fils de sauvages, devenus hommes libres. »
Vous le voyez, un peu de civilisation éloigne de la nature, beaucoup y ramène.
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(Charles Malato, « Contes et récits, » in La Bataille syndicaliste quotidienne, quatrième année, n° 1126, mercredi 27 mai 1914. Paul Gauguin, « L’Invocation, » huile sur toile, 1903 ; « Tahiti Girl Gathering Oranges, » gravure, 1872)
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(Narzale Jobert, in Le Sonnettiste, cinquième année, n° 1, jeudi 10 janvier 1878)
J’ai vécu plusieurs années à Rennes, cette antique capitale de la Bretagne. L’histoire que je vais raconter, je la tiens de Mme la baronne de Kerdaniel elle-même. Cette histoire est la sienne, et je voudrais trouver pour vous la redire, non seulement les paroles de Mme de Kerdaniel, mais jusqu’à ses gestes et ses inflexions de voix.
« J’étais jeune alors, me dit-elle avec un sourire ; je venais de me marier. Vous n’avez point connu mon époux, le baron Roger de Kerdaniel. Il était mort depuis deux ans lorsque vous êtes venu en Bretagne. Je n’ai jamais été, mon ami, de ces femmes inconséquentes et injustes envers la Providence, qui attendent la mort de leur mari pour s’apercevoir enfin de leur bonheur, au moment même où elles en sont privées. Je ne vous ferai pas la peinture de ce bonheur ; les regrets de la vieillesse ressemblent trop à des murmures.
Le premier jour où je me séparai de lui pour une absence qui devait durer vingt-quatre heures, est resté l’une des époques les plus mémorables de ma vie. Je ne puis songer sans frémir aussi bien au péril que j’ai couru qu’au moyen par lequel j’y ai échappé.
Nous avions un château à vingt-sept kilomètres de Rennes, dans une direction qu’il me serait bien difficile de faire retrouver dans votre mémoire par la simple indication des villages que nous avions à traverser. Malgré cette courte distance, les chemins étaient si mauvais et la route si peu fréquentée qu’il fallait partir de Rennes dès le commencement de la matinée, pour arriver au Grand Perron avant les premières ombres de la nuit. Ce trajet me parut court la première fois que je le fis avec Roger, dans la semaine de nos noces, et maintenant qu’il me fallait recommencer toute seule ce chemin pour aller l’attendre au château de Montbazan, j’éprouvais plus que l’ennui de le quitter, une véritable appréhension, comme une terreur secrète, pressentiment trop véridique des aventures que j’allais avoir à courir.
Nous étions en automne. Je m’étais attardée le matin à Rennes, un peu plus longtemps qu’il ne l’aurait fallu. Je vous ai dit déjà que je ne m’étais point encore séparée du baron de Kerdaniel. Nous prolongions à l’envi le charme et le trouble de ces premiers adieux. Il n’avait pas la force de me renvoyer, ni moi la raison de partir ; et cependant il devait me rejoindre au bout de trois semaines. Au reste, pour arriver au château de Montbazan avant la nuit, ne suffisait-il pas de presser un peu l’allure de nos deux vigoureux trotteurs ? Le chemin était mauvais, mais la calèche était tellement légère qu’elle s’enlevait d’elle-même sous le moindre effort de l’attelage.
Nous partîmes donc avec une rapidité de bon augure, et si notre voyage se continuait avec cette allure et cet entrain, nous ne devions pas manquer de regagner le temps que nous avions perdu. »
Ici, la baronne interrompit son histoire et, s’adressant plus particulièrement à moi, elle reprit :
« Ici, mon cher Francis, il faut absolument me promettre que je ne verrai pas sur vos lèvres l’ombre d’un sourire ou d’une ironie. Mon aventure tourne à l’opéra-comique, et comme dans les Voitures versées ou dans Maison à vendre, le ressort de ma calèche se brise juste à l’entrée d’un petit hameau que nous allions traverser. J’étais déjà à une vingtaine de kilomètres de la ville. Il y avait plus de deux heures que j’avais quitté les grandes routes pour me jeter dans les chemins de traverse dont notre voiture avait toutes les peines du monde à se tirer. C’était une succession indéfinie de ravines, de fondrières, de marécages, ou bien de rochers mis à nu qui formaient pour ainsi dire les degrés d’un escalier sur des pentes impraticables. Le baron n’avait guère fait cette route qu’à cheval avec le laisser-aller et l’insouciance d’un jeune homme auquel les obstacles offrent plus d’agréments que de difficultés. Mon seul étonnement fut que la voiture eût résisté si longtemps, et mon seul regret qu’elle nous eût conduit si loin.
En effet, ce malencontreux accident nous mettait tout à la fois dans l’impossibilité de continuer notre route aussi bien que de revenir sur nos pas. La nuit approchait. Je n’avais ni le loisir, ni les ressources nécessaires pour improviser quelques moyens de transport, et d’un autre côté où chercher un abri dans ce misérable village qui ne comptait pas plus de vingt ou trente maisons ?
En face même de l’endroit où une ornière plus profonde que les autres avait causé notre mésaventure, deux vieilles bonnes gens étaient assis à l’entrée d’une cour assez vaste, terminée dans le fond par quelques bâtiments d’assez maigre apparence.
Il fallait bien accepter l’hospitalité qu’ils s’empressèrent de nous offrir ou rester à la belle étoile, sinon coucher dans notre voiture dont les glaces avaient été brisées.
À neuf heures du soir, après un souper frugal servi par la bonne vieille en personne, lorsque je me vis seule dans la chambre où on m’avait conduite pour y passer la nuit, je me pris à regretter de n’avoir point gardé avec moi ma femme de chambre.
Quoiqu’elle fût à mon service depuis bien peu de temps, il m’eût été agréable de l’avoir auprès de moi, non point à cause des services qu’elle eût pu me rendre, mais à cause de la compagnie qu’elle m’aurait tenue ; je n’avais pas même la ressource d’apercevoir la campagne. Les fenêtres de la petite chambre que j’occupais donnaient sur la grande cour et je n’avais en face de moi qu’un grand mur blanc longeant le chemin avec, au milieu, une porte noire solidement fermée. Un gros chien de garde qu’on avait détaché de sa chaîne se promenait de long en large, la gueule à demi ouverte, et je me demandais malgré moi s’il était là pour me protéger contre les attaques ou bien pour me défendre de fuir.
Mon cocher, aussi bien que ma femme de chambre, avaient été emmenés l’un et l’autre pour passer la nuit dans d’autres maisons du village. En cas d’accident, je n’aurais pas même su juste où les envoyer quérir.
Il n’est pas de sentiments dans le monde qui se tiennent de plus près que la tristesse et que la peur. Ils viennent l’un et l’autre d’un abattement et d’une faiblesse de l’âme. Voilà pourquoi les femmes sont plus excusables que les hommes de se laisser aller à ces effrois sans motifs et sans cause, qu’il faut attribuer moins à la défaillance de notre raison que de notre tempérament.
Je ne connais pas de supplice plus grand et d’anxiété plus douloureuse que de se sentir gagné, malgré toute la fermeté qu’on peut avoir, par une de ces terreurs silencieuses qu’il est aussi impossible de combattre que d’expliquer.
J’en étais là de mes réflexions, ou pour parler plus exactement, j’avais fini par me perdre tout à fait dans la confusion de mes idées.
Je regardais machinalement ce que j’avais devant les yeux.
J’étais assise devant une petite table, sur laquelle j’avais déposé un petit nécessaire de voyage, quelques feuilles de papier, des lettres que j’avais emportées afin de mettre à jour ma correspondance dans ma prochaine solitude.

En face de moi, et à quelque distance au-dessus de ma tête, pendait, accroché à un clou, un petit miroir grossier, tel que les gens du village les emploient pour se faire la barbe. Ce miroir, un peu penché en avant, offrait à mes regards l’intérieur triste et nu de cette chambre à peu près vide qu’assombrissait encore la lumière de ma lampe bretonne.
Ce que je distinguais par-dessus tout dans ce miroir, c’était la porte blanche d’un grand placard en sapin adossé contre la muraille, à l’autre bout de la pièce, derrière moi.
Cette armoire était fermée ; il n’y avait pas de clé.
Je n’avais pas accordé d’autre importance ni d’autre attention à cette circonstance qui ne semblait pas faite pour m’intéresser.
Je continuais machinalement à regarder dans le miroir cette porte blanche qui ressortait dans l’ombre, lorsqu’il me semble tout d’un coup la voir osciller et s’entrouvrir.
Était-ce une illusion ? était-ce quelque jeu de l’ombre ou quelque trouble de ma vue ?
Avant que j’eusse achevé cette première réflexion et commencé mon mouvement pour me retourner, quelle ne fut pas ma stupéfaction d’apercevoir dans la glace fidèle la porte de l’armoire qui achevait de s’ouvrir en tournant sans bruit sur ses gonds.
Je n’avais pas besoin de faire aucun mouvement pour continuer d’apercevoir dans la glace tout ce qui pouvait se passer derrière moi ; je continuai à demeurer immobile ; aucun tressaillement ne trahit mon émotion.
L’armoire, autant que je pouvais m’en rendre compte dans cette demi-obscurité, était partagée comme il arrive d’ordinaire par un certain nombre de rayons placés à des hauteurs inégales. Le premier étage était beaucoup plus élevé que les autres, et je voyais distinctement à la lueur tremblante de la lampe, deux mains velues et nerveuses qui passaient en dehors et se plaçaient l’une après l’autre sur le plancher de briques rougies.
Ces deux mains furent presque aussitôt suivies d’une tête.
Je n’avais point encore vu cet homme. Il me parut offrir une vague ressemblance avec les deux vieillards dont les avances m’avaient fait agréer leur hospitalité perfide.
C’était leur fils sans doute, ou tout au moins quelqu’un de leurs parents, complice de la sanglante tragédie dont le dénouement lugubre allait s’accomplir.
L’assassin jeta à droite et à gauche des regards furtifs, sur le lit d’abord, qu’il parut s’étonner de trouver vide. Il avait compté sur les habitudes de la province ; il croyait sans doute me trouver profondément endormie de mon premier sommeil. Puis, ramenant les yeux, il ne tarda point à m’apercevoir. Après quelques moments d’hésitation, je le vois qui s’avance en rampant ; son corps et ses pieds ne tardent point à sortir du placard. Le voilà debout, et, autant que je puis le distinguer dans le miroir, il tient à la main une barre de fer, espèce de massue dont il s’était armé. »
En cet endroit du récit, et malgré le flegme dont j’étais armé, je ne pus m’empêcher d’interrompre la baronne.
« Vous étiez vraiment perdue, madame ! m’écriai-je malgré moi, et si je n’entendais pas ce récit de votre bouche, il me faudrait renoncer à deviner quelle intervention miraculeuse a pu vous tirer de ce péril.
– Aucune, mon cher Francis, reprit madame de Kerdaniel avec beaucoup de sang-froid. C’est à ce signe, mon ami, qu’il vous sera donné, si vous le voulez bien, de distinguer une histoire véritable d’un roman fait à plaisir. Il est très facile, dans les drames, d’inventer je ne sais quels incidents merveilleux qui dénouent toutes les situations. Il n’en va pas de même de la vie réelle. Je dirais presque le seul secours sur lequel nous puissions compter, c’est notre calme, notre sang-froid, notre esprit de résolution.
Vous vous figurez bien, Francis, la position dans laquelle je me trouvais, à demi renversée sur ma chaise de paille, les yeux naturellement dirigés vers ce petit miroir qui ne me laissait ignorer aucun des mouvements de l’assassin ; il n’avait plus qu’à étendre le bras pour me saisir et qu’à me frapper de son arme pour m’étendre inanimée sur le carreau.
À ce moment suprême, je saisis lentement, et d’un geste nonchalant et ennuyé, une des feuilles de papier qui se trouvaient étendues devant moi sur la table, et feignant de me relire à moi-même, à demi-voix, une lettre que j’aurais en effet écrite, j’improvisai à quelque chose près les paroles qui suivent :
« Mon cher Roger,
Il m’arrive une bien étrange aventure ; ma calèche est brisée, et me voilà tout d’un coup arrêtée aux milieu de mon chemin chez de braves gens qui m’ont offert l’hospitalité. Ce qu’il y a de plus piquant, c’est que je suis absolument sans argent. J’ai oublié ma bourse, et me voilà dans l’impossibilité de payer le charron aussi bien que de reconnaître les services qui me sont rendus. Envoie-moi donc de l’argent au plus tôt ; je suis condamnée à rester ici jusqu’à ce qu’il me soit parvenu… » J’ajoutai le nom du village. Je ne vous le dis pas, Francis, parce que vous y connaissez, je crois, quelques habitants.
J’avais à peine achevé de lire cette lettre imaginaire que je me penchai en avant pour la plier et y mettre l’adresse. L’assassin, qui ne se savait point observé de si près, laissait éclater l’un après l’autre les sentiments divers qui l’agitaient tour à tour. Immobile d’abord et hésitant, il semble se demander ce qu’il doit faire. À quoi bon commettre un meurtre inutile ! je n’avais sur moi aucune espèce de bijoux, pas même des boucles d’oreilles. Enfin, après une minute plus longue qu’un siècle, je le vois qui recule et qui regagne l’armoire avec le même silence et les mêmes précautions. La porte se referme ; j’étais sauvée !
Je n’ai pas besoin, mon cher Francis, de vous raconter ce qui suivit. Le lendemain, à la première heure, j’étais debout, et sous prétexte de me rendre à la messe, je me hâtai de gagner le bourg le plus voisin. Le bon vieux et la bonne vieille sont morts l’un et l’autre au bagne de Toulon. »
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(Anonyme, « Variétés, » in Le Courrier de la Lozère, onzième année, n° 57, jeudi 18 juillet 1878 ; repris, avec quelques modifications, sous la signature d’Antonin Rondelet, in L’Écho rochelais, journal des Charentes, soixante-deuxième année, n° 98, samedi 6 décembre 1890 ; anonyme, in Le Grand Almanach de la famille [Nancy],1903. Les illustrations sont tirées de cette dernière publication)
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(in Point de vue, Images du monde, dixième année, n° 331, jeudi 7 octobre 1954. Pour une meilleure lisibilité, n’hésitez pas à cliquer sur l’image pour l’agrandir)