Il y avait une fois un village de Montmartre…. Comme j’aime ces commencements d’histoire ! Il y avait une fois !…. Est-ce que nous allons voir le roi et la reine, la fée, la baguette magique, de pauvres bûcherons, qui finiront par avoir beaucoup d’enfants…. et qui ne seront pas du tout malheureux, parce que la vie chère ne les tourmentera pas le moins du monde ? Est-ce que nous verrons des nains et des souris, des équipages traînés par des papillons, des géants, et des poissons à figure humaine, et des palais merveilleux que les magiciens dresseront en une nuit ? Nous ne saurons pas si le conte a une fin, et le début était si joli… On a presque envie d’ignorer la fin des contes, quand on a dépassé la quarantaine, quand les cheveux grisonnent, quand les maisons des villes sont semblables au gratte-ciel type de la laide et désolante Amérique. L’Amérique a bouffé Montmartre, et je me demande si le village dont je voulais parler a existé… si je l’ai vu en rêve, si je suis allé voir le chiffonnier qui perdurait dans sa tanière de gravats, si la tour du philosophe et les petites amies du Lapin Agile ont traversé ma nuit, mon cauchemar, mon adolescence, etc., etc. Il n’y a point d’utilité à mettre un peu d’ordre. Je n’aime pas les romans trop bien agencés, je passe des pages, et je suis arrivé au dénouement…. Le plaisir est fini. L’auteur nous vole. À bas l’auteur !!!

   Montmartre était un village, les gens se disaient bonsoir, ou bonjour, et le printemps était adorable.

   Le Lapin Agile de maintenant est une « affaire » et les guides savent le boniment. Je ne sais pas si le père Frédé a fait fortune, on le dit, et mes griefs sont sans importance….

   Il y avait dans ce Lapin Agile qui n’était déjà plus le Lapin à Gill, mais qui possédait Mac Orlan et Dorgelès, et le comédien Olin, et le comédien Dullin qui jouait de l’accordéon, et savait tout Villon par cœur, et Jeanne, Marie, Lise, et des grisettes et des jeunes hommes aux cheveux longs. Il y eut aussi un peu plus tard le poète Bannerot qui chantait les plaines et les moissons, et qui était un vrai poète, et son ami Charles Carrau, qui a été tué à la guerre,  et qui était myope, et nous disait « Mon vieux… » avec une petite voix douce, qui vous pince drôlement quand on évoque tout à coup la figure de l’ami disparu. Il y avait la rue déserte, le chat gris qui filait en miaulant, et le petit jour sur Montmartre, après une nuit héroïque où on avait clamé des vers d’amour et de gloire, dans un petit café comique. Il y avait la légende, les vieux peintres qui fumaient de courtes pipes dans les jardinets, et la maison de Berlioz qui nous rendait romantiques, et le très compliqué dédale des venelles, et le petit épicier qui vendait du bon vin blanc, et la mère Adèle, et le domaine des chats !

   Celui-ci existe encore, et je crois que c’est le seul, le dernier coin intact de Montmartre qui me fut cher. Les chats ont élu cet enclos, les marches de cet escalier ont encore des minets, les descendants de Mlle Poupée, qui a été ma chatte noire et qui est morte pour avoir vécu près du poêle à pétrole…. Il y avait la place du Tertre qui était une place très différente des autres places de la ville de Paris, et qui sentait l’Auvergnat, les frites, la bohème et… mon cœur ! Des vers de Carco ont assez bien silhouetté le Montmartre de cette période de notre vie cahotée. Je suis un peu gêné parce que des surimpressions embrouillent, déforment les images de Delaw, celui qui se nomma l’Imagier de la Reine, et qui fit de si charmantes petites choses, animées de la vie Montmartroise, une vie à la Jammes, mais un Jammes qui aurait connu Montmartre… Comme c’est difficile à expliquer, et puisque Jammes a été le poète des Pyrénées, je ne saisis pas le rapport.  – Mais tout simplement parce que nous aimions beaucoup Jammes et que nous voulions mettre du Jammes un peu partout. Influences littéraires ! Poison sans danger très grave, mais poisons des lectures qui se digèrent… plus tard, et qui, en somme, ont été douces… Jammes, Lapin Agile, Berlioz. Quelle salade ! On trouvait de la salade dans les champs… de la campagne montmartroise, et le Moulin de la Galette avait des galettes, et la rue Ravignan avait Max Jacob, qui vendait ses bouquins (pas ceux qu’il écrivait, ceux que ses amis lui offraient, et que le brocanteur mettait à l’étalage, sans avoir la pudeur de gratter les dédicaces). Je garde un fascicule de la revue Les Bandeaux d’or, (Castiaux et le grand Théo Varlet, poète notoire, à juste titre,) une revue que Max Jacob recevait et… qu’il bazardait, non sans avoir enjolivé de trois ou quatre binettes de camarades. Au prix actuel, je suis en possession d’un trésor ! Mais je feuillette sans ennui ces vieilleries, et je ne vends pas les revues. Maniaque !!!

   L’Hôtel du Poirier a été célèbre. Je ne ferai pas d’histoire. Je ne conterai pas ce soir le roman des artistes qui sont devenus riches ou qui crèvent de faim. Il y avait aussi un drôle de type, qui vit encore (en province, dit-on), et qui vous invitait. Pas de meubles, chez Lec… mais l’orgue ; le plus magnifique des musiciens, ce raté de génie… Soirées d’art ! Chacun déclamait sa dernière « production » et… de se congratuler ! Nous avions moins d’appétit de la réclame, certes…

   Il y avait le très vieux Théâtre Montmartre (qui ne se nomma l’Atelier que bien plus tard.) Le Théâtre croulant et populacier montait des drames horrifiques et la mère Pascal Delagarde n’attachait pas ses chiens avec des saucisses. Trente francs par semaine pour jouer Monte-Cristo ! Une carte de famille permettait aux amateurs d’émotions fortes de jouir du spectacle pour dix sous, en semaine. Les bougnats et leur progéniture, aux fauteuils d’orchestre. Les marrons, ordinaire de nos repas. Les parfums forts… Les haleines fortes. Cousettes aux doigts piqués d’aiguilles, amourettes ébauchées pendant l’entracte : « Vous connaissez celui qui fait d’Artagnan ? Il demeure rue des Trois-Frères, dans la maison face à la mienne. » Ma chère… ah ! la glace est vite rompue… Et pour que les fastes soient inoubliables, on s’offre une tournée de bière fraîche à la Chope de la rue d’Orsel. Elle n’existe plus, rassurez-vous, cette Chope des Artistes ! – On descendait aussi sur les Boulevards (mais le Rat mort et l’Abbaye ne nous amusèrent jamais, ces boîtes-là sont pour le snobisme et la sottise des gens qui ne connaissent pas le vrai Montmartre).

   Boulevard Rochechouart. Le banc qui vit l’agonie de Gervaise, souvenirs de Zola, du drame, pas très bien joué, pas fameux, mais célèbre, et le premier rôle ! Coupeau, terrifiant ! Le bal, la fête, les lions qui rugissaient toute la nuit, pendant la fête. Je dormais peu, mais j’avais vingt ans… Et le Cirque Medrano a-t-il encore cette bonne odeur de crottin ?

   Voici que je suis à bout de rouleau et je m’aperçois que je n’ai pas raconté d’histoires. Il est trop tard. Il est trop tard, et le conte n’a ni queue ni tête. Montmartre est mort… Paix à ses cendres… Le reste est littérature…

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(Marcel Millet, Le Chariot de Thespis, Paris : Les Écrivains indépendants, Bibliothèque de l’artistocratie, février 1933, tirage limité à 350 exemplaires)