NERVAL PORTRAIT VALLOTTON

Le chef-d’œuvre de Gérard de Nerval, le conte qui donne la clef de ses rêves, Sylvie, je l’ai lu pour la première fois en 1882.

J’étais cuirassier de deuxième classe et je revenais, avec mon régiment, de la Beauce, où nous avions manœuvré quinze jours, parmi force dragons, hussards et artilleurs, sous les ordres du marquis de Galiffet. Nous regagnions, d’étape en étape, Angers, notre garnison et nous traversions la petite ville de Bonneval. J’étais en pointe d’avant-garde. Comme nous nous engagions, le brigadier de tête, trois camarades et moi, dans la rue principale, nous fûmes forcés de nous arrêter à cause d’un encombrement de charrettes produit par des paysans qui se hâtaient vers la place du Marché.

Ma jument frôlait la devanture d’un petit bouquiniste qui exposait sur un tréteau, en plein air, des volumes d’occasion. – De l’imprimé, cela ne pouvait que m’attirer. Jugeant qu’il se passerait bien un quart d’heure avant que nous fussions à même de repartir, je mis pied à terre, sous prétexte de resangler, et j’inventoriai l’étalage.

Il y avait beaucoup de romans-feuilletons, coupés dans des journaux et réunis à la colle de façon à former des rouleaux portatifs ; je lus, avec le respect qui convient, les noms de MM. de Montépin, Richebourg, Georges Ohnet sous des titres formidables tels que : La Duchesse fatale, Une Fleur aux enchères, L’Ingénieur sanglant, etc. Chose étrange, tant d’invites à me repaître de littérature émouvante ne me séduisirent point. J’écartai tout ce papier, qui aurait fait le bonheur de quarante trottins, et je découvris un mince volume à couverture grise qui s’intitulait : Sylvie, par Gérard de Nerval.

J’avais lu, étant encore au collège, le Voyage en Orient de Gérard, et j’avais gardé un souvenir ébloui des Nuits du Ramazan, et de l’Histoire de Balkis reine du matin, et de Soliman prince des génies. Car, de tout temps, les récits merveilleux, les légendes parées d’arc-en-ciel ont eu le privilège de m’illuminer l’âme de leurs clartés multicolores. J’aurais donné – et je donnerais – tous les réalismes du monde pour une fable féerique où je puisse trouver à cueillir la fleur non pareille du songe.

J’acquis donc Sylvie, moyennant la modeste somme de six sous, très certain que cette plaquette me procurerait des joies égales à celles que j’avais goûtées en suivant Nerval à Constantinople.

Cependant, je ne pouvais garder Sylvie à la main. Je défis donc la courroie de ma cuirasse, je glissai le volume sous la matelassure, contre mon cœur, puis je rebouclai et je remontai à cheval. La rue s’était déblayée ; nous repartîmes.

Le soir, l’escadron s’arrêta dans un village à blé où se trouvait une vaste grange dont le sol disparaissait sous une couche de paille. On y logea les chevaux de mon peloton et je fus désigné pour prendre la garde d’écurie.

Quand je me fus installé dans la paille, ma jument près de moi, la lanterne de veille posée sur un banc, crainte d’incendie, mon coude sur ma selle et le corps bien enveloppé dans mon manteau, je pris Sylvie et je me mis à lire.

Comment décrire l’impression que je ressentis ?… Dès les premières phrases, ce fut comme si j’entrais dans l’atmosphère bleuâtre, vaporeuse, musicale du pays où règnent Obéron et la fée aux lucioles : Titania. Je vis cette ronde de jeunes filles au crépuscule évoquée par Nerval dès les premières pages de sa nouvelle. Je saluai « Sylvie, avec ses yeux noirs, son profil régulier et sa peau légèrement hâlée. » Je m’extasiai quand parut Adrienne « blonde, grande et belle. » Et lorsque Nerval nous la peint chantant une vieille légende, à travers la nuit qui monte et le clair de lune, je crus, moi-même, prendre part à cette fête ingénue.

Mais il faut citer, car la rencontre d’Adrienne a influé sur toute la vie du poète. Elle explique son talent, tels de ses actes qualifiés de bizarres par les positifs et, peut-être, la possession qui le conduisit à la mort.

N’oubliez pas qu’au temps de cette ronde Adrienne et Gérard étaient deux enfants et lisez :

 

Tout d’un coup, suivant les règles de la danse, Adrienne se trouva placée, seule avec moi, au milieu du cercle. Nos tailles étaient pareilles. On nous dit de nous embrasser, et la danse et le chœur tournaient plus vivement que jamais. En lui donnant ce baiser, je ne pus m’empêcher de lui presser la main. Les longs anneaux roulés de ses cheveux d’or effleuraient mes joues. De ce moment, un trouble inconnu s’empara de moi. La belle devait chanter pour avoir le droit de rentrer dans la danse. On s’assit autour d’elle et aussitôt, d’une voix fraîche et pénétrante, légèrement voilée, elle chanta une de ces anciennes romances, pleines de mélancolie et d’amour, qui racontent toujours les malheurs d’une princesse enfermée dans sa tour par la volonté d’un père qui la punit d’avoir aimé…

   À mesure qu’elle chantait, l’ombre descendait des grands arbres, le clair de lune naissant tombait sur elle seule, isolée de notre cercle attentif. Elle se tut et personne n’osa rompre le silence. La pelouse était couverte de faibles vapeurs condensées qui déroulaient leurs blancs flocons sur les pointes des herbes. Nous pensions être en paradis. Je me levai enfin, courant au parterre du château, où se trouvaient des lauriers plantés dans de grands vases de faïence peints en camaïeu. Je rapportai deux branches qui furent tressées en couronnes et nouées d’un ruban. Je posai sur la tête d’Adrienne cet ornement dont les feuilles lustrées éclataient sur ses cheveux blonds aux rayons pâles de la lune. Elle ressemblait à la Béatrice de Dante qui sourit au poète errant sur la lisière des saintes demeures…

Adrienne se leva. Développant sa taille élancée, elle nous fit un salut gracieux et rentra en courant dans le château. C’était, nous dit-on, la petite-fille de l’un des descendants d’une famille alliée aux anciens rois de France ; le sang des Valois coulait dans ses veines. Pour ce jour de fête, on lui avait permis de se mêler à nos jeux. Nous ne devions plus la revoir, car, le lendemain, elle repartit pour son couvent où elle était pensionnaire…

 

En effet, Nerval ne la revit jamais. C’est en vain qu’il tenta de l’oublier ; cette image d’un soir – qui fut pour lui ce que la Sylphide était pour Chateaubriand – demeura la figure même de son idéal. C’était elle qu’il croyait retrouver sous les traits de l’actrice Jenny Colon ; elle aussi, cette fille d’un cheik druse qu’il manqua d’épouser, elle enfin qui le faisait s’écrier, quand il eut perdu toute espérance de la reconnaître :

 

 Ma seule étoile est morte et mon luth constellé

    Porte le soleil noir de la mélancolie…

 

Revenons un peu sur les femmes qui, sans qu’elles s’en doutassent ou qui, le sachant et s’en dépitant, manquèrent d’incarner pour lui la belle Illusion perdue.

 

*

 

D’abord Sylvie. – Elle est devenue une jeune fille ; elle habite à Loisy, gai village de ce doux pays du Valois et elle a une grand-tante à Othys. Gérard ne cherche pas en elle la ressemblance d’Adrienne, mais elle lui rappelle le soir d’enfance et de songe où il s’éprit de cette vision. Un jour où Jenny Colon l’a rabroué, il va revoir sa petite amie de naguère pour retrouver auprès d’elle un peu de la félicité passée.

Sylvie l’accueille assez bien tout en lui reprochant de la négliger pour d’autres. Ensemble, ils vont visiter la grand-tante qui leur fait des crêpes et les laisse s’habiller, elle avec ses propres habits de noces, lui avec le costume de marié de son défunt mari. Les voilà tous deux transformés en époux du XVIIIe siècle. Pendant quelques heures, Nerval vit une idylle à la Greuze qui endort son souci d’amour.

De même, chaque fois que le fantôme d’Adrienne devient trop présent, il retourne auprès de Sylvie. Mais le charme se dissipe peu à peu. Sylvie se fiance, Sylvie se marie, Sylvie devient une demi-bourgeoise qui soigne son ménage et qui trouve Gérard bien romanesque… Adieu le songe : il faudra chercher ailleurs l’image adorée.

J’ai insisté sur cette nouvelle de Sylvie, parce qu’elle est une de celles où Nerval a mis le plus de lui-même. Et puis quel style adorable, tout en nuances chatoyantes et en rythmes chuchoteurs ! C’est limpide et frais comme l’onde d’un ruisseau où se mireraient des fleurs amoureuses et les rayons argentés d’un soleil d’avril. Nerval, bien que fort mêlé au mouvement romantique, n’a rien de l’école. S’il procède de quelqu’un, c’est de Rousseau : non pas du pédagogue gourmé de l‘Émile ou du déclamateur utopique qui croit à la bonté des hommes, mais du promeneur solitaire que la campagne inspira délicieusement et de l’adolescent timide qui cueillait, en soupirant, des cerises pour Mlle Galley.

Il y a une parenté certaine entre ces deux esprits, sans toutefois qu’on puisse taxer Nerval d’avoir imité Rousseau.

Où les différences s’accusent, c’est dans la passion de Nerval pour Jenny Colon, qui, certes, ne rappelait nullement Mme de Warrens.

Cette Jenny était une chanteuse de l’Opéra-Comique, blanche de peau, grassouillette, avec des cheveux blonds tirant sur le roux. Gérard la vit de son fauteuil d’orchestre et crut aussitôt retrouver en elle les traits d’Adrienne. Il lui fit une cour respectueuse qui, comme l’a dit Maxime Du Camp, étonna passablement « cette Dulcinée dont le Toboso n’était pas inaccessible. »

Il ne manquait pas une seule représentation. Il se ruinait en bouquets, et plus il la voyait, plus il se persuadait qu’elle était bien l’élue de son rêve : « Je me sentais vivre en elle, a-t-il écrit ; elle vivait pour moi seul. Son sourire me remplissait d’une béatitude infinie ; la vibration de sa voix, si douce et pourtant fortement timbrée, me faisait tressaillir de joie et d’amour ; elle avait pour moi toutes les perfections ; elle répondait à tous mes enthousiasmes, à tous mes caprices. »

Il ne faut pas oublier, en lisant ces lignes, que Gérard cherchait surtout dans l’amour un sentiment passionné, épuré des préoccupations de la chair. Il ne fut jamais un sensuel. Le platonisme le possédait. Il suffit de se remémorer les pages ferventes qu’il consacra au Songe de Polyphile pour s’en tenir assuré (1).

Mais Jenny Colon ne comprenait rien du tout à l’amour platonique. Bonne fille, très ouverte à quiconque la pressait un peu, elle s’ébahissait de cet amant qui se contentait de lui tresser des guirlandes, de lui serrer les mains en la comparant à Juliette, à Léonore et à Bianca Capello et de lui écrire des lettres où il n’était même pas question d’obtenir la faveur d’un baiser.

Enfin Nerval s’expliqua. L’occasion lui fut fournie par une série de représentations que la troupe dont Jenny Colon faisait partie alla donner à Senlis et à Chantilly, c’est-à-dire dans le pays où il avait connu Adrienne. II emmena l’actrice dans le parc du vieux château où il avait dansé la ronde avec sa bien-aimée et il l’adjura d’avouer qu’elles ne faisaient qu’une.

 

Je lui racontai tout ; je lui dis la source de cet amour entrevu dans mes nuits, rêvé plus tard, réalisé par elle. Elle m’écouta sérieusement et me dit : « Vous ne m’aimez pas. Vous attendez que je vous dise : la comédienne est la même que la religieuse. Vous cherchez un drame, voilà tout, et le dénouement vous échappe. Allez, je ne vous crois plus. »

Cette parole fut un éclair. Ces enthousiasmes bizarres que j’avais ressentis si longtemps, ces rêves, ces pleurs, ces désespoirs et ces tendresses, ce n’était pas l’amour ? Mais où donc est-il ?…

 

Si Gérard avait été moins absorbé par son rêve, il aurait compris qu’il n’existe pas de femme qui fasse assez peu de cas d’elle-même pour accepter d’incarner simplement le souvenir d’une autre. Jenny Colon était et devait être piquée au vif. Elle rompit pour épouser un flûtiste et Gérard n’eut plus que la ressource de la transfigurer en Aurélia.

C’est alors surtout qu’il se livra tout entier à cette existence vagabonde qui devait le mener jusqu’au Liban et le porter à solliciter la main d’une princesse druse.

C’était la fille d’un cheik retenu prisonnier à Beyrouth, par les Turcs à la suite d’une révolte où il avait joué le principal rôle. Nerval, lors d’un séjour au Caire, avait acheté une Javanaise du nom de Zeynab, qui l’avait accompagné en Syrie. Il se souciait peu de conserver cette esclave de qui ni le type ni les mœurs ne lui plaisaient. Il résolut de la placer chez une Française qui tenait, dans la ville, une sorte de refuge où l’on recueillait le plus possible de musulmanes pour les convertir au christianisme.

C’est en entrant dans ce pensionnat qu’il aperçut la jeune druse Saléma. Elle avait d’épais cheveux blonds et son visage rappela tout de suite au poète celui d’Adrienne. Il reçut le coup de foudre :

 

En sortant de chez Mme Carlès, dit-il, j’ai emporté mon amour, comme une proie, dans la solitude. Oh ! que j’étais heureux de me voir une idée, un but, une volonté, quelque chose à rêver, à tâcher d’atteindre !…

 

Et de fait, il se mit tout de suite en relations avec le cheik captif et lui demanda Saléma en mariage. Le druse, fort étonné, fit des objections tirées principalement de la différence de religions. Cependant qu’il réfléchissait, Nerval, tout hors de lui, ne vivait plus. En vain, il allait et venait, tentait des excursions dans le Liban, sa pensée restait avec Saléma – tant il se croyait sûr de trouver en elle l’idéal si passionnément poursuivi.

Le cheik finit par consentir. Mais alors, il se produisit un incident si singulier qu’il ne s’explique guère que par un de ces troubles d’esprit dont Gérard commençait à ressentir les atteintes. Un escarbot traversa le chemin qu’il suivait pour aller voir sa fiancée. Son imagination surmenée s’enflamma ; il crut voir là un présage de malheur imminent, et, rendant au cheik sa parole, il s’enfuit à Constantinople.

À partir de ce moment, c’en est fait : Nerval désespère d’incarner son idéal dans le réel. Le rêve le prend de plus en plus ; et il mêle en des évocations – qui sont de purs joyaux littéraires – la reine de Saba, représentant Saléma, Aurélia, où se transpose le souvenir de Jenny Colon et l’image toujours triomphante d’Adrienne. Il crée un fantôme qui l’accompagne sans cesse et ne le quittera plus jusqu’à sa mort.

Une dernière fois, pourtant, il lui arriva de croire qu’une femme possédait quelque chose de la bien-aimée perdue. Il dînait avec un ami, sous une treille, dans un petit village des environs de Paris.

 

 Une femme, dit-il, vint chanter près de notre table et je ne sais quoi, dans sa voix usée mais sympathique, me rappela celle d’Adrienne. Je la regardai : ses traits mêmes n’étaient pas sans ressemblance avec ceux que j’avais aimés. On la renvoya et je n’osai la retenir, mais je me disais : – Qui sait si son esprit n’est pas dans cette femme ? Et je me sentis heureux de l’aumône que j’avais faite…

 

C’est tout : Balkis-Aurélia-Adrienne ne vivra plus désormais que dans des proses aux splendeurs mystérieuses et dont les phrases semblent descendre, parmi des rayons inconnus, d’une étoile lointaine et dans les vers dont nous allons parler.

 

*

 

Comme poète, Gérard est très inégal. Il a produit force pièces insignifiantes, et tombées justement dans l’oubli. Mais, cinq ou six fois, sous l’empire de l’amour ou d’une exaltation qui lui révélait, par-delà les apparences mouvantes, l’essence même des choses, il a chanté merveilleusement.

Citons d’abord le délicieux poème où il transporte dans le lointain des siècles accomplis le souvenir d’Adrienne et du vieux château qu’elle habitait :

 

Il est un air pour qui je donnerais

   Tout Rossini, tout Mozart et tout Weber,

   Un air très vieux, languissant et funèbre,

   Qui pour moi seul a des charmes secrets.

 

   Or chaque fois que je viens à l’entendre,

   De deux cents ans mon âme rajeunit :

   C’est sous Louis treize. Et je crois voir s’étendre

   Un coteau vert que le couchant jaunit,

 

   Puis un château de brique à coins de pierre,

   Aux vitraux teints de rougeâtres couleurs,

   Ceint de grands parcs, avec une rivière

   Baignant ses pieds, qui coule dans les fleurs.

 

   Puis une dame à sa haute fenêtre,

   Blonde aux yeux noirs, en ses habits anciens,

   Que dans une autre existence, peut-être,

   J’ai déjà vue et dont je me souviens !

 

N’y a-t-il pas dans ces vers comme un accent verlainien – avant Verlaine ? C’est la même grâce aérienne, la même musique indécise et flottante. Et puis quelle atmosphère de songe règne autour de ces strophes ! Une fois de plus, ainsi que dans Sylvie, le cor d’Obéron résonne et des flûtes l’accompagnent en sourdine, par la langueur baignée de clair de lune d’une tiède nuit d’été.

Son amour enfin, il en a donné la synthèse presque tragique dans le fameux sonnet des Chimères intitulé Artémis. Il suffit d’en citer la première strophe :

 

La treizième revient… C’est encor la première

   Et c’est toujours la seule – ou c’est le seul moment ;

   Car es-tu reine, ô toi, la première ou dernière ?

   Es-tu roi, toi le seul ou le dernier amant ?…

 

Est-il rien de plus poignant que ce rythme brisé où il nous montre Adrienne survivant à travers tous ses avatars ?

En ce qui concerne la philosophie de Nerval, – cette doctrine à la fois idéaliste et panthéiste,– on en trouve l’expression dans les Vers dorés. Ils sont célèbres d’abord à cause de leur beauté formelle et de leur concentration de pensée et ensuite parce qu’avec le poème de Baudelaire : la Nature est un temple… ils ont été l’un des exposés de principes dont se réclama le symbolisme à ses débuts. Les voici :

 

Homme, libre penseur, te crois-tu seul pensant

   Dans ce monde où la vie éclate en toute chose ?

   Des forces que tu tiens ta liberté dispose,

   Mais de tous tes conseils l’univers est absent.

 

   Respecte dans la bête un esprit agissant ;

   Chaque fleur est une âme à la Nature éclose ;

   Un mystère d’amour dans le métal repose ;

   Tout est sensible et tout sur ton être est puissant.

 

   Crains dans le mur aveugle un regard qui t’épie :

À la matière même un verbe est attaché…

Ne la fais pas servir à quelque usage impie.

 

   Souvent dans l’être obscur habite un Dieu caché ;

   Et, comme un œil naissant couvert par ses paupières,

   Un pur esprit s’accroît sous l’écorce des pierres.

 

En transcrivant ces strophes, je constatais que M. Hæckel et d’autres qui crurent découvrir le monisme n’avaient rien inventé, puisque, bien avant eux, un poète en donna la formule. D’ailleurs, rien d’étonnant à cela : tout ce qui vaut la peine d’être retenu a été dit, l’est ou le sera par des poètes…

 

*

 

En Nerval, non seulement le poète et le prosateur charmaient quiconque, mais encore l’homme ne comptait que des amis. Sa conversation, pleine d’imprévu, semée de citations bizarres et d’aphorismes doucement malicieux, séduisait les salons comme les cénacles littéraires. Il avait de l’esprit, et du plus fin, mais jamais il ne l’employait à blesser, car il ignorait l’envie et cette « rosserie » qui offusque chez tant d’écrivains dont on voudrait admirer le caractère autant que le talent.

Aussi tout le monde l’aimait, eût voulu le garder et le fixer. Chose impossible, nul n’étant de tempérament plus vagabond que Nerval. C’est ce que Théophile Gautier et Arsène Houssaye ont fort bien noté dans des préfaces qui sont à consulter.

 

 Si Gérard n’a pas été riche, dit Gautier, c’est qu’il ne l’a pas voulu et qu’il a dédaigné de l’être. Les louis lui causaient une sorte. de malaise, et semblaient lui brûler les mains ; il ne redevenait tranquille qu’à la dernière pièce de cinq francs. Comme artiste, il avait bien, de temps à autre, quelque velléité de luxe : un lit sculpté, une console dorée, un morceau de lampas, un lustre à la Gérard Dow le séduisaient ; il déposait ses emplettes dans une chambre ou chez un camarade et il les y oubliait. Quant au confort, il n’y tenait en aucune façon et il était de ceux qui, en hiver, mettent leur paletot en gage pour acheter une épingle de turquoise ou un anneau cabalistique… Qui de nous n’a arrangé dix fois une chambre avec l’espoir que Gérard y viendrait passer quelques jours, car nul n’osait se flatter de quelques mois, tant on lui savait le caprice errant et libre ? Comme les hirondelles, quand on laisse une fenêtre ouverte, il entrait, faisait deux ou trois tours, trouvait tout bien, tout charmant, puis s’envolait pour continuer son rêve dans la rue. Ce n’était nullement insouciance ou froideur mais, pareil au martinet des tours, qui est apode et dont la vie est un vol perpétuel, il ne pouvait s’arrêter…

 

De son côté, Arsène Houssaye écrivait :

 

Depuis son enfance, que de fois il a fait l’école buissonnière ! Il n’a jamais posé tout un jour au même coin du feu. C’était le merle dans la ramée, l’hirondelle sur l’étang, l’alouette dans les blés, la grive dans les vignes. Je l’ai connu pendant vingt ans ; je ne l’ai jamais vu prendre pied. Je ne parle pas de la maison que nous habitions ensemble avec Théophile Gautier, car Gérard n’y venait pas deux fois par semaine ; s’il y couchait quelquefois, c’était entre minuit et le point du jour. Nul ne connaissait mieux que lui « l’Aurore aux doigts de rose ouvrant les portes du soleil… »

 

Et où allait-il ? Tantôt en Allemagne, tantôt à Vienne ou en Orient. Quand ses ressources ne lui permettaient pas de tels déplacements, il zigzaguait dans Paris, fréquentait les forts de la Halle, les chiffonniers de la rue Mondétour, les carriers de Montmartre ou de Montrouge. Car il aimait, comme tous les friands de sentiments simples et d’expressions pittoresques, à causer avec les gens du peuple.

À propos de ces courses, Hetzel dit dans une lettre citée par Mme Arvède Barine :

 

« Je me rappelle qu’un jour un petit journal avait raconté que, M. Hetzel étant l’homme de Paris qui rentrait le plus tard se coucher et que Gérard de Nerval étant celui qui se levait le plus tôt, il leur arrivait souvent de se rencontrer à deux heures du matin sur le boulevard. On nous prêtait alors cette intéressante conservation :

Moi : – Où diable vas-tu, mon bon Gérard ? Et Gérard me répondait : – Voilà (te rappelles-tu son Voilà ?), j’ai acheté du mou pour mon chat et à présent je vais chercher mon chat pour lui donner ce mou. Cela lui fera plaisir.

Gérard, ayant lu cette piquante révélation, me dit quelques jours après : – Quelles bêtises on écrit pourtant ! Si j’avais un chat, aurait-il eu du mou ? J’ai donc l’air d’un capitaliste ? On me croit donc établi ou portier ?… »

D’autres fois, Nerval explorait longuement les environs de Paris. Il allait de Saint-Germain à Pontoise ou de Meaux à Senlis, soit en patache, soit à pied. Il lui arrivait des mésaventures. Des gendarmes en tournée lui demandaient ses papiers. Comme il oubliait toujours de s’en munir, on le conduisait devant quelque commissaire de police ou quelque substitut qui, bien entendu, lui faisait rendre aussitôt la liberté.

Et, cependant, il travaillait, car il a beaucoup produit. Sur du papier à lettres, pris au buvard des auberges, au dos de ses quittances de loyer ou des notes de ses fournisseurs, il écrivait force articles de critique, maintes fantaisies, même ses contes et ses nouvelles.

Il avait, comme on sait, débuté dans la littérature par une traduction du Faust de Gœthe et il citait avec fierté cette phrase de la lettre que l’Olympien de Weimar lui écrivit à cette occasion : « Je ne me suis jamais si bien compris qu’en vous lisant. »

De fait, il possédait l’allemand à fond et il a traduit, d’une façon parfaite, une grande partie des œuvres d’Henri Heine.

Quant à ses écrits personnels, outre les récits de voyage, les contes fantastiques comme la Main enchantée et cette étonnante Aurélia où il analyse avec une perspicacité prodigieuse le dédoublement de son Moi, ils comprennent des études sur des écrivains peu connus ou mal connus, remarquables par l’originalité de leur talent : Restif de la Bretonne et ce Cazotte dont la science en occultisme le ravissait.

Car Gérard fut un occultiste déterminé. Persuadé que toutes les religions n’expriment que les préceptes exotériques d’une doctrine supérieure dont la connaissance est réservée à quelques initiés, il recherchait, sous les symboles, les vérités qui les avaient motivés. Et c’était un prétexte à cent digressions charmantes ou profondes ou à des notices comme celle qu’il écrivit sur Cagliostro.

L’œuvre de Nerval comprend une trentaine de volumes et pourtant elle n’est pas complète : quantité d’articles non signés ou perdus dans des recueils obscurs attendent encore un éditeur (2). Il ne voulait travailler qu’à ses heures et rien ne l’indignait plus que d’être relancé par les directeurs de journaux ou de revues qui lui réclamaient une « copie » souvent en retard. Un jour qu’il avait promis un article à la Revue des Deux-Mondes et que, loin de s’en occuper, il flânait avec persévérance sur les quais de la rive gauche, il fut rencontré par Buloz, homme sévère qui entendait que ses rédacteurs fussent exacts. « Et mon article ? » demanda Buloz. Gérard avoua qu’il n’était pas fait, puis tenta de s’esquiver. Mais l’autre, le prenant par le bras, le conduisit à la Revue, l’enferma sous clef et ne le remit en liberté que quand l’article fut fini.

Pour se venger de cette contrainte, Gérard, quelque temps après, s’introduisit chez Buloz, une après-midi où il n’y avait personne, ouvrit tous les robinets de la maison et prit la fuite.

Cette libre vie errante où l’art et le rêve tenaient toute la place, cette production uniquement soumise aux caprices de la Muse, c’eût été le bonheur si, à la longue, Nerval n’avait subi les attaques de plus en plus graves de la maladie mentale dont il souffrait depuis son retour d’Orient. Peu à peu, il s’assombrit, s’isola et inquiéta ceux qui l’aimaient et ne le rencontraient plus que de loin en loin, car il se cachait d’eux, par des propos incohérents.

 

 Il n’était plus heureux, a dit Saint-Victor, que dans la liberté du rêve, loin des visages connus et des questions irritantes ; il allait songeant tout haut, rêvant les yeux ouverts, attentif à la chute d’une feuille, au vol d’un insecte, au passage d’un oiseau, à la forme d’un nuage, au jeu d’un rayon, à tout ce qui passe par les airs de vague et de ravissant.

 

Des hallucinations survinrent et Gérard commit en pleine rue quelques excentricités qui le menèrent à la maison de santé du docteur Blanche. Il y fit deux séjours d’où il revint guéri en apparence. Mais la folie guettait, le rêve se changeait en cauchemar et l’impuissance venait.

 

 Je suis désolé, écrivait-il à un ami, me voilà aventuré dans une idée où je me perds. Je passe des heures entières à me retrouver. Croiriez-vous que c’est à peine si je puis écrire vingt lignes par jour tant les ténèbres m’envahissent…

 

Oui, les ténèbres envahissaient ce charmant esprit qui avait donné tant d’œuvres finement lumineuses. On sait le drame affreux qui termina son existence.

 

Le 20 janvier 1855, Maxime Du Camp causait, à la Revue de Paris, avec Théophile Gautier, quand Gérard entra. II faisait un froid épouvantable et la neige couvrait Paris.

 

Gérard portait un habit noir si chétif, dit Du Camp, que j’eus le frisson en le voyant. Je lui dis : « Vous êtes bien peu vêtu pour affronter un froid pareil. » Il me répondit : « Mais non, j’ai deux chemises, rien n’est plus chaud. »

 

Gautier insista pour lui faire accepter un paletot. Mais il n’écoutait pas ; il divaguait les yeux égarés et insista pour que ses amis admirassent le cordon d’un tablier de cuisine qu’il tira de sa poche et qu’il affirma être la ceinture portée par Mme de Maintenon quand elle faisait jouer Esther à Saint-Cyr. Tous deux tentèrent en vain de le retenir. Il s’échappa et s’enfuit à travers la ville glacée.

Le 26 janvier, au matin, Gérard fut trouvé pendu à la grille d’une bouche d’égout, rue de la Vieille-Lanterne. Un corbeau sautillait autour du cadavre en croassant…

Je ne sais pourquoi, chaque fois que j’ai relu ce détail, j’ai pensé au Corbeau d’Edgar Poe. Quel « nevermore »  proféra-t-il, l’oiseau funèbre qui vit mourir Nerval ? Lui avait-il répété que jamais, jamais plus, pas même dans les brumes du Hadès, il ne reverrait Adrienne ?

L’émotion fut violente, parmi les lettrés, quand on apprit ce suicide. Mais était-ce bien un suicide ? Maxime Du Camp dit avoir fait une enquête minutieuse et que toute autre hypothèse était inadmissible. Cependant, tout le monde ne fut pas de cet avis. Mme Judith Gautier, dans le Collier des Jours, écrit ceci :

 

Le chagrin causé par la mort tragique de Gérard ne s’effaçait pas. Mon père et ma mère en parlaient souvent entre eux, avec de vagues idées de recherches et de représailles, car ils n’avaient jamais cru au suicide. N’ayant pas de preuves suffisantes, mon père n’osait pas écrire ce qu’il pensait, mais il le disait. D’après lui, Nerval n’aurait matériellement pas pu se pendre là où il était accroché. On l’avait assassiné pour lui voler le prix d’un travail qu’il avait touché la veille…

 

Quoi qu’il en soit, la forme était détruite de l’écrivain exquis dont la plume avait enfanté tant de gracieuses merveilles. Mais l’œuvre restait, et c’est l’essentiel.

Gérard de Nerval fut une de ces intelligences originales qui vivent et produisent en marge du groupe littéraire auquel on les accole. Ami des romantiques, il ne subit l’influence d’aucun des chefs du mouvement : il était lui-même, rien que lui-même. Son style demeure dans la tradition classique. Sa façon de composer procède du XVIIIe siècle. Et il est arrivé ceci, c’est que, ne s’étant jamais préoccupé que d’exprimer naïvement ses propres façons de voir, il nous ravit parce que nous trouvons dans son œuvre le reflet des images les plus fraîches et les plus suaves dont se parent, aux jours d’innocence, les empires profonds de notre âme.

C’est pourquoi Sylvie, les Filles du Feu, le Voyage en Orient vivront tant qu’il y aura des lettres françaises.

 

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(1) Voir le Voyage en Orient, tome I, pages 64 et suivantes.

 

(2) Sous le titre de : Collection des plus belles pages : Gérard de Nerval, le Mercure de France vient de publier un choix fort bien fait des meilleurs écrits du poète.

 

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(Adolphe Retté, in Mercure de France, 15 mars 1905)