DEMETER

 

Lichtenberg, quoique professeur de physique, avait parfois des doutes sur la vérité des résultats obtenus par les méthodes expérimentales, vantées peut-être d’une manière un peu trop exclusive par ceux qui cultivent les sciences d’observations. Ce qui lui inspirait surtout de la méfiance, c’est la difficulté, et, dans quelques cas, la presque impossibilité de fixer la limite entre le monde organique et le monde inorganique, et le danger que court l’expérimentateur d’appliquer à l’un de ces mondes des méthodes qui ne sont destinées qu’à explorer l’autre. L’erreur qui résulterait inévitablement d’une semblable confusion serait d’autant plus fâcheuse que la confiance serait plus grande dans les résultats obtenus par la voie de l’expérience. Lichtenberg ne pouvait, en particulier, se défendre de son scepticisme à l’égard de notre théorie de la terre, et de la décomposition chimique des corps. Son sentiment, pour ne pas dire son opinion, à ce sujet, fut confirmé et renforcé, à ce qu’il dit, par un rêve qu’il raconte comme suit.

 

Un rêve.

 

Il me semblait que je planais bien au-dessus de la terre, en présence d’un vieillard entouré d’un mystérieux éclat, et dont l’aspect me remplissait d’une profonde vénération. Toutes les fois que je levais les yeux vers lui, j’étais pénétré d’un sentiment inexprimable de respect et de confiance, et j’allais me prosterner devant lui , lorsqu’il m’adressa la parole avec une voix pleine de douceur : « Tu aimes, dit-il, tu aimes à étudier la nature ; voici quelque chose qui pourra servir ta curiosité. » En disant ces mots, il me donna une petite boule d’un bleu verdâtre, qu’il tenait entre le pouce et l’index. Elle me parut avoir environ un pouce de diamètre. « Prends ce minéral, continua le vieillard, analyse-le, et fais-moi connaître le résultat de tes recherches. Tu trouveras là, derrière toi, tout ce qu’il faut pour cette opération. Je te laisse maintenant, mais tu me reverras bientôt. » En me retournant, je fus surpris de voir une belle salle munie de toute sorte d’appareils pour les opérations chimiques, et où je trouvai facilement tout ce qui m’était nécessaire. Je me mis alors à examiner la boule avec attention, je la regardai de tous les côtés, je la tâtai, je la portai à mon nez ; j’enlevai ensuite, avec un linge propre, la poussière, et une sorte de dépôt presque imperceptible qui était à la surface ; puis, après l’avoir chauffée, je la frottai contre ma manche pour savoir si elle devenait électrique ; je l’éprouvai par l’acier, le verre et l’aimant ; enfin, je recherchai sa pesanteur spécifique, que je trouvai, si je ne me trompe, entre 4 et 5. Le résultat de toutes les opérations fut de me convaincre que ce petit minéral n’avait rien de particulier, et ne valait pas grand-chose. Je me souvins même fort bien d’avoir acheté dans mon enfance de semblables boules à la foire de Francfort, où on en avait trois pour un sol.

Je procédai néanmoins à l’analyse chimique, mais sans en obtenir rien de remarquable. Je trouvai un peu d’argile, un peu de chaux, une proportion beaucoup plus forte de silice, une petite quantité de fer, du sel commun, et un faible résidu d’une matière inconnue, qui avait certaines propriétés particulières, et d’autres communes à la plupart des corps. Ce qui me prouva d’ailleurs que mon opération avait été parfaitement bien conduite, c’est que l’addition totale des quantités obtenues me donna juste cent parties.

Je venais d’achever mon calcul, lorsque le vieillard parut devant moi. Il me prit des mains mon papier, et le lut avec un léger sourire , puis, se tournant vers moi avec une expression grave mais pleine d’une céleste bienveillance, il me dit : « Sais-tu bien, mortel, ce que tu viens de soumettre à ton analyse ? » – Le ton de ses paroles, et tout son aspect, trahirent soudain sa céleste nature. Je m’écriai, en me prosternant devant lui : « Non, être immortel, je ne le sais point. » Car je n’osais plus en appeler à mon chiffon de papier.

 

Le génie. « Sache donc, que ce n’était rien moins que le globe terrestre en miniature.

 

Moi. Le globe terrestre ? – Grand Dieu ! et l’Océan, où est-il donc avec tous ses habitants ?

 

Le génie. Il est là-bas dans la serviette ; tu as tout emporté en essuyant la boule.

 

Moi. Et l’atmosphère, et toute la magnificence de la terre ferme ?

 

Le génie. L’atmosphère ? elle sera restée sans doute dans l’eau distillée de cette tasse. Que parles-tu de la magnificence de la terre ferme ? Ce n’est là qu’une poussière impalpable. J’en aperçois quelques traces sur la manche de ton habit.

 

Moi. Mais je n’ai trouvé aucun vestige de tout l’or et l’argent qui jouent un si grand rôle dans le monde terrestre.

 

Le génie. C’est vraiment dommage ; mais je vois bien qu’il faut que je vienne à ton aide. Sache donc que, d’un seul coup de ton briquet, tu as emporté toute la Suisse, la Savoie et un grand morceau de la Sicile ; et, de plus, bouleversé en Afrique plus de mille lieues carrées de pays, depuis la Méditerranée jusqu’au cap de Bonne-Espérance. En essayant de rayer la boule par le verre, tu as détaché toute la chaîne des Cordillères, et le petit fragment qui t’a sauté dans l’œil était le Chimborasso. »

 

Je compris, et je gardai le silence ; mais j’aurais donné neuf-dixièmes du temps que j’ai encore à vivre pour ravoir cette terre en miniature, détruite par mon analyse chimique. En demander une autre, avec le sentiment d’avoir si peu su profiter de la première, c’est à quoi je ne pus me résoudre ; mais une nouvelle demande, pensai-je, ne sera peut-être pas rejetée. « Ô être immortel ! m’écriai-je, qui que tu sois, je sais que tu peux m’accorder ma prière. Donne à un grain de millet les dimensions du globe terrestre, et permets-moi d’en explorer les montagnes et la superposition des couches jusqu’au germe, pour étudier les révolutions. – À quoi bon ? répondit le génie. N’as-tu pas déjà ce que tu demandes, dans la planète que tu habites. Examine à ton aise. Mais, ni sur ce grain de poussière, ni sur aucun autre de la création, tu ne parviendras, avant ta transmutation, à soulever le rideau au-delà duquel ton regard voudrait pénétrer. Tiens, prends cette bourse, analyse ce qu’elle contient, et fais-moi connaître le résultat. » Puis il ajouta en s’éloignant, et avec un sourire légèrement moqueur : « Tu m’entends bien mon fils, analyse chimiquement le contenu de cette bourse. Mon absence, cette fois-ci, sera plus longue. » – Ma joie fut grande d’avoir de nouveau quelque chose à analyser, car maintenant, pensai-je en moi-même, j’aurai soin de me tenir sur mes gardes. Si je vois briller quelque chose dans la bourse, ce sera assurément le soleil, ou une étoile fixe. J’ouvris enfin l’enveloppe mystérieuse, et je fus assez sot de n’y trouver qu’un livre d’une apparence toute ordinaire. Les caractères, et la langue dans laquelle il était écrit, me parurent entièrement inconnus. La seule chose que je pus lire sur la feuille du titre n’était qu’une répétition des paroles du génie. « Analyse ceci, mon fils, mais chimiquement, et fais-moi connaître le résultat. » J’avoue que je me trouvai fort embarrassé au milieu de mon riche laboratoire. « Quoi ! m’écriai-je, analyser chimiquement le contenu d’un livre ? Mais ce contenu, c’est le sens du livre, et que me donnera l’analyse, si ce n’est des haillons et un peu d’encre ? » – Je réfléchis quelques instants, puis une lueur subite éclaira mon esprit, et en même temps je sentis mon front se couvrir de rougeur. « Oui, m’écriai-je à haute voix, je comprends, je comprends maintenant. Être immortel, pardonne-moi ! je comprends le reproche que tu m’adresses d’une manière si douce, et je remercie le ciel de ce que je puis le comprendre ! » – J’éprouvais une émotion inexprimable, et je m’éveillai.

 

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(« Mélanges, » in Bibliothèque universelle des sciences, belles-lettres et arts, tome XLIII, 1830)