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La Bête du Gévaudan a vu sa descendance se continuer avec la Bête d’Orléans, qui devait, à son tour, laisser de la postérité. On la trouve dans un placard-image, imprimé à Chartres, en 1811, chez la veuve Deshayes. C’est toujours l’apparition d’un monstre, mais d’un monstre ne décimant pas les populations et s’acharnant seulement sur les cadavres.

 

 

DÉTAIL D’UN ÉVÉNEMENT

EXTRAORDINAIRE

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Le 7 avril 1810, un orage affreux se manifesta depuis Boulogne jusque sur le rivage du Portée. La force des vagues de la mer jeta sur les sables un animal dont la nature était de vivre sur la terre comme dans l’eau. Cet animal amphibie vint dans le village du Portée, où, cherchant à se cacher, il entra dans la cabane d’un pêcheur qu’il remplit d’effroi. Alors plusieurs pêcheurs, voisins du premier, vinrent à son secours, et entourèrent de loin sa cabane, en poussant des cris épouvantables.

Ces cris effrayèrent l’animal, qui sortit avec impétuosité et s’élança dans une avenue, pour se rendre dans une garenne profonde, où il se cacha. Attiré par l’odeur des corps morts enterrés, il se rendit dans le cimetière, où il exerça ses ravages.

 

 

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COMPLAINTE À CE SUJET

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 Près de Boulogne, dans le Portée,

Le 7 avril, on vit la bête,

Qui sur les sables étant jetée,

Par une terrible tempête,

Étant d’une énorme grosseur,

Il dévora plusieurs pêcheurs.

 

 L’animal fuit, mais en chemin,

Entra dans une chaumière,

Une famille y trouva soudain,

Quatre enfants, aussi la mère ; 

Ses ravages il exerça, 

Et la famille dévora.

 

 Par les cris que chacun poussait,

On vient, et de suite on entoure

La cabane qu’il habitait, 

S’écriant : Que Dieu nous secoure ;

Tout le monde lui fait quartier,

Et se sauve sans plus tarder.

 

 Étant morte d’accouchement,

Une femme étant enterrée,

La nuit, la mère et son enfant,

Par le monstre fut dévorée,

Au même instant il déterra

Le corps d’un homme gisant là.

 

 C’était la nuit du samedi,

Le Dimanche on vint à la messe ;

Tout le monde fut bien surpris,

Voyant ces cadavres en pièces :

Chacun pleurant sur leur destin

Soupçonna le monstre marin.

 

 On fit grande procession

Pour renterrer tous ces cadavres,

Et le maire de ce canton 

La nuit y fit placer des braves,

Aguerris et très bien armés,

Dans le cimetière pour veiller.

 

 Envers une heure du matin,

Le monstre revint à la charge :

Sitôt qu’on l’aperçut, soudain

Sur lui on fit une décharge ;

Atteint de plusieurs balles au corps,

Le monstre amphibie tomba mort.

 

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(J.-M. Garnier, Histoire de l’imagerie populaire et des cartes à jouer à Chartres, suivie de recherches sur le commerce du colportage des Complainte, Canards et Chansons des rues, Chartres : Imprimerie de Garnier, 1869 ; tiré à 624 exemplaires)