HOMME-CHIEN2

À Monsieur le baron du Potet.

 

Monsieur le baron,
 

J’ai longtemps médité votre savant et remarquable livre La Magie dévoilée ; si je n’ai pas encore une croyance ferme et bien arrêtée, je ne suis pas éloigné d’admettre des forces intelligentes, causes de tous les faits magnétiques, magiques ou miraculeux, quoique je ne puisse comprendre clairement leur nature et leur fin.

La pensée, l’âme humaine, est-elle un fluide invisible, une sorte d’électricité épurée, transformée par le cerveau et sécrétée par cet organe, dont le mécanisme serait mis en mouvement par la circulation du sang et le jeu compliqué de la vie ? Dans cette hypothèse toute matérialiste, l’homme ne serait qu’une machine électrique perfectionnée, dont la mort briserait pour toujours les merveilleux rouages.

Le principe vital qui nous anime est-il répandu partout dans l’air que nous respirons aussi bien que les êtres vivants ; et, à la dissolution des éléments divers dont l’ensemble constituait l’individu, retourne-t-il à son principe, à sa source intarissable, pour s’en séparer peut-être de nouveau et animer des milliers d’autres existences, mais sans conserver le souvenir de ses vies passées ? Cette croyance panthéiste ne serait pas plus consolante que la première : ce serait toujours le néant sous une autre forme ; car il ne peut y avoir d’immortalité si l’individualité est détruite.

Ou bien, enfin, sommes-nous doubles ? Y a-t-il, sous notre enveloppe de chair un être fluidiforme, quintessence de la matière, indivisible, immortel, et qui, après sa séparation du corps, continuerait son existence dans le temps et dans l’espace ? Pour cela, il faut admettre que l’âme est simple, et non un composé de fluides différents ; car, dans ce dernier cas, elle ne pourrait échapper à la loi qui régit les choses matérielles : la désunion de leurs parties.

Si j’ai bien compris, on agit dans les œuvres magiques sur des essences spirituelles dont les atomes, si je puis m’exprimer ainsi, sont autant de germes que le fluide du magicien fait éclore. Il en résulte des créations mixtes, probablement semblables à celles des magiciens de Pharaon, mais qui sont étrangères aux esprits des morts. C’était l’opinion de saint Augustin et d’autres écrivains ecclésiastiques, comme on peut le voir dans L’Encyclopédie de Diderot, au mot MIRACLE.

Je ne vois donc, au fond de tous ces prodiges, qu’un agent de la nature, bien merveilleux sans doute, puisqu’à lui seul il suffirait peut-être pour expliquer l’inexplicable création ; mais l’âme comme je la conçois, une, indivisible, reste encore à trouver, si elle existe.

Cependant, il faut vous le dire, j’ai un doute sur la réalité elle-même de ces créations magiques. En déposant le fluide sur une surface préparée, l’opérateur a l’intention bien arrêtée de produire des phénomènes surnaturels ; sa pensée, je l’admets, n’a précisé aucune forme particulière, mais cette volonté générale ne suffit-elle pas pour agir sur l’esprit du patient par un magnétisme indirect et pour produire une transmission de pensée, sinon quant aux détails, du moins quant à l’ensemble et à la nature des objets ainsi perçus ? Dans cette supposition, il n’y aurait là, peut-être, qu’un fait de fascination ou d’hallucination magnétique.

Trois personnes sur quatre ont vu dans des disques que j’avais préparés en me pénétrant de l’esprit de votre livre. Elles ont vu avec surprise, mais sans effroi, sans accidents ; rien, en un mot, ne paraissant changé dans leur état ordinaire. L’une de ces personnes a parfaitement distingué un grand nombre de figurines qui remuaient, changeaient de place et s’effaçaient pour en laisser paraître de nouvelles. La tête seule était visible dans ces apparitions, mais elle avait beaucoup d’expression ; les yeux étaient ordinairement levés vers le ciel avec un sentiment de douleur et de privation. Quand le voyant en formulait tacitement l’ordre, elles fixaient sur lui un regard où se peignait la colère ou la contrariété. Les deux autres n’ont vu dans mes miroirs magiques qu’une petite figure de satyre à laquelle j’étais loin de penser en les formant, et qui avait été perçue aussi par le premier voyant. Ces êtres, regardés comme fabuleux, existeraient-ils donc ?

J’ai fait aussi tous mes efforts pour voir moi-même, mais je n’ai pu y réussir : les facultés extatiques me font, je crois, complètement défaut.

C’est sans doute à l’aide du miroir magique, mais en dehors de sa surface, que vous avez obtenu ces images animées et agissantes, mais encore vagues et ne pouvant être vues que dans une semi-clarté. Je désirerais bien savoir si vous êtes parvenu à rendre ces apparitions visibles au grand jour pour toute une assemblée, ce serait une preuve plus grande, sinon péremptoire, de leur réalité.

En effet, si pour voir il faut être magnétisé directement ou indirectement, si les purs voyants doivent eux-mêmes cette seconde vue à une sorte de somnambulisme naturel, il sera toujours très difficile de démêler la vérité de l’erreur.

Mais en admettant que ces créations magiques existent par elles-mêmes, rien ne prouve que ce soient les âmes des morts. La croyance à l’esprit n’emporte pas nécessairement celle aux esprits ; j’avoue que j’ai la compréhension difficile à l’endroit de ces derniers.

Voici cependant un fait qui m’a été raconté, il y a peu de temps encore, par un vieux parent, homme d’un jugement très sain, très droit, et dont il m’est impossible de suspecter la véracité et la bonne foi.

 

*
 

« C’était par une matinée de septembre, entre huit et neuf heures, il faisait donc grand jour ; j’avais alors neuf ans, et j’étais encore couché, mais parfaitement éveillé. La servante qui me donnait ses soins était en ce moment debout devant son miroir, occupée à sa toilette. Tout à coup, et sans que je l’y eusse vu entrer, j’aperçus dans la chambre un être étrange, revêtu d’une longue robe de chambre à ramages. Sa figure s’allongeait vers le bas, en museau de chien ; une sorte de tic nerveux faisait contracter sa face et clignoter ses yeux ; il bâillait fréquemment et laissait voir une langue pendante. Saisi de terreur à cette vue, je m’enfonçai dans mon lit et tirai vivement la couverture par-dessus ma tête. Mais, la curiosité l’emportant sur la peur, je risquai aussitôt un œil pour épier les démarches de ce singulier visiteur. Il s’avança en sautillant jusqu’à ce qu’il fût près de la servante ; celle-ci l’aperçut en se retournant, et, sans dire un mot, lui appliqua plusieurs coups sur les jambes avec la serviette qu’elle tenait à la main. Le battu recula, toujours en sautillant, et arrivé au bout de l’appartement, il disparut au travers d’une boiserie. Je vois encore la place.

« C’est incroyable, dis-je après avoir entendu ce récit.

– Rien cependant n’est plus vrai, reprit le narrateur.

– Vous étiez bien jeune alors, et…

– Si la même chose m’arrivait aujourd’hui, vous diriez que je suis bien vieux, n’est-ce pas, et que je radote ?

– Je voulais dire que, dans la jeunesse, les rêves laissent parfois des impressions si profondes, qu’il est possible de les confondre avec la réalité. Si ce n’est point un rêve que vous avez fait, comment se fait-il que la servante n’ait point montré d’effroi à la vue de cette effrayante apparition, n’ait point crié, appelé au secours, au lieu de se contenter de chasser silencieusement cet escogriffe avec une simple serviette ?

– J’ai toujours pensé que cette fille avait été initiée par ses maîtres aux œuvres cabalistiques dont la maison même avait été le théâtre, comme je l’ai su plus tard, ce qui m’explique pourquoi elle ne cessa d’être hantée par les esprits depuis ce moment.

– En avez-vous donc revu depuis ?

– Jamais ; mais mon frère aperçut un jour, dans le salon, une forme d’animal que nos parents ne voyaient pas. Vous savez que l’enfance jouirait d’une seconde vue, si l’on en croit certains auteurs. Enfin tous ceux qui ont habité cette maison, aujourd’hui détruite, y ont entendu des bruits dont la cause leur est toujours restée inconnue.

– Votre père était élève de Mesmer, il avait pour amis plusieurs cabalistes de cette époque ; il a dû apprendre d’eux, peut-être de Mesmer lui-même, bien des choses touchant les sciences occultes ?

– Mon père m’a toujours dit que le courage lui avait manqué pour une initiation complète. Je sais seulement que les opérateurs traçaient un cercle autour d’eux, et que, pour plus de sûreté, ils étaient armés d’un sabre ou d’une épée ; car les esprits, m’a-t-on dit, craignent les pointes, et, enfin, qu’ils faisaient une sorte d’évocation. Ces opérations n’étaient point sans danger. Un gentilhomme des environs, doué d’une force musculaire peu commune, qui assistait à une de ces expériences, sortit du cercle malgré ses amis et marcha vers l’apparition ; mais il fut terrassé à l’instant, et faillit payer cette témérité de sa vie. Un des amis de mon père me racontait que, dans une de ses évocations magiques, il avait vu apparaître devant lui un être si effroyable, et qui lui avait demandé d’une voix tellement formidable ce qu’il lui voulait, qu’il en avait été d’abord terrifié. Il paraît que c’était, au dire du cabaliste, un habitant de Saturne. »

 
*
 

Où est la vérité dans tous ces récits ? je n’en sais rien, et j’attendrai, pour avoir une opinion à ce sujet, le résultat de vos dernières découvertes.

Je finis cette trop longue lettre en réclamant votre indulgence pour mon bavardage, et en vous priant de m’accorder encore un peu de vos lumières, dont j’ai grand besoin.

Agréez, monsieur, l’hommage de mon respect et de mon entier dévouement.
 

D*** fils.

 

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(in Journal du Magnétisme rédigé par une Société de Magnétiseurs et de Médecins, sous la direction de M. le baron Du Potet, tome quatorzième, 1855)