NECRO2
 

ÉVOCATIONS

 
 

Un savant de notre temps, et, ce qui est bien plus rare, un kabbaliste, un nécromancien Éliphas Lévi Zahed, a écrit un très curieux livre, que nous croyons dangereux, et dont nous ne prononcerons pas le titre, mais un livre assurément d’une force et d’une audace peu communes. Éliphas Lévi Zahed avait étudié pour être prêtre, mais, par l’effet de circonstances que nous ne connaissons pas, il a renoncé au sacerdoce ; ou plutôt, au lieu de se livrer à la science de Dieu, il a étudié celle du diable – ce qui ne veut pas dire qu’en étudiant l’un il n’ait pas acquis sur l’autre de très profondes et très hautes notions.

En sa qualité de magicien, Éliphas Lévi a évoqué, dit-il, et il a vu.

L’évocation, telle est, en effet, la pierre de touche du pouvoir magique. Mais, ayant tout, quelques notions générales sur les doctrines du maître sont indispensables au lecteur.

Ainsi, Éliphas Lévi, qui ne manque pas de puissance dans sa hardiesse à poser des axiomes, affirme dès le principe ceci : « Rien ne peut entrer dans le ciel que ce qui vient du ciel. Après la mort donc, l’esprit divin qui animait l’homme retourne seul au ciel et laisse sur la terre et dans l’atmosphère deux cadavres l’un terrestre et élémentaire, l’autre aérien et sidéral ; l’un inerte déjà, l’autre encore animé par le mouvement universel du monde, mais destiné à mourir lentement, absorbé par les puissances astrales qui l’ont produit. Le cadavre terrestre est visible ; l’autre est invisible aux yeux des corps terrestres et vivants et ne peut être aperçu que par les applications de la lumière astrale ou translucide, lequel communique ses impressions au système nerveux, et affecte ainsi l’organe de la vue jusqu’à lui faire voir les formes qui sont conservées et les paroles qui sont écrites au livre de la lumière vitale, « ce grand-livre où, comme dit l’Écriture, sont mentionnés tous nos actes. »

Ce sont ces cadavres aériens que l’on peut évoquer, paraît-il, par la nécromancie. Mais pour voir ces formes étranges, il faut se mettre dans un état exceptionnel qui tient du sommeil et de la mort, c’est-à-dire qu’il faut, au moyen de certaines préparations, se magnétiser soi-même et arriver à une sorte de somnambulisme lucide et éveillé.
La nécromancie obtiendrait donc des résultats réels, et ses évocations, pratiquées selon la formule, peuvent produire des apparitions, des visions véritables. La science moderne n’admet pas ces procédés empiriques ; mais comment en contester la puissance après ce qui va suivre ?

Éliphas Lévi, l’auteur même du livre dont nous avons parlé plus haut, était venu à Londres pour échapper à des chagrins d’intérieur et pour se livrer sans distraction à la science. J’avais, dit-il, des lettres d’introduction pour des personnages éminents, curieux d’obtenir des révélations sur le monde surnaturel. J’en vis plusieurs et je trouvai en eux, avec beaucoup de politesse, un grand fonds d’indifférence ou de légèreté. On me demandait tout d’abord des prodiges. J’étais un peu découragé, car, à vrai dire, loin d’être disposé à initier les autres aux mystères de la magie cérémonielle, j’en avais toujours craint, pour moi-même, les illusions, les fatigues et les dangers ; d’ailleurs ces cérémonies exigent un matériel dispendieux et difficile à rassembler. Je me renfermais donc dans l’étude de la haute cabale, et je ne songeais plus aux adeptes anglais, lorsqu’un jour, en rentrant à mon hôtel, je trouvai un pli à mon adresse. Ce pli contenait la moitié d’une carte coupée transversalement, et sur laquelle je reconnus tout d’abord le caractère du sceau de Salomon, et un papier fort petit sur lequel était écrit au crayon : « Demain, à trois heures, devant l’abbaye de Westminster, on vous présentera l’autre moitié de cette carte. »

Je me rendis à ce singulier rendez-vous. Une voiture stationnait sur la place. Je tenais sans affectation mon fragment de carte à la main ; un domestique s’approcha de moi et me fit signe en m’ouvrant la portière. Dans la voiture était une dame en noir dont le chapeau était recouvert d’un voile très épais ; elle me fit signe de monter près d’elle en me montrant l’autre moitié de la carte que j’avais reçue. La portière se referma, la voiture roula et la dame ayant relevé son voile, je pus voir que j’avais affaire à une personne âgée ayant, sous des sourcils gris, des yeux noirs extrêmement vifs et d’une fixité étrange ; cette dame paraissait d’ailleurs du meilleur monde.

« Sir, me dit-elle avec un accent anglais très prononcé je sais que la loi du secret est rigoureuse entre les adeptes ; une amie de sir B… L…, qui vous a vu, sait qu’on vous a demandé des expériences et que vous avez refusé de satisfaire cette curiosité. Peut-être n’aviez-vous pas les appareils nécessaires ; je veux vous montrer un cabinet magique complet – mais je vous demande, avant tout, le plus inviolable secret. Si vous ne me faites pas cette promesse sur l’honneur, je vais donner l’ordre qu’on vous reconduise chez vous. »

Je fis la promesse qu’on exigeait de moi, et j’y suis fidèle en ne révélant ni le nom, ni la qualité, ni la demeure de cette dame, que je reconnus bientôt pour une initiée, non pas précisément du premier ordre, mais d’un grade très élevé. Nous eûmes plusieurs longues conversations pendant lesquelles elle insistait toujours sur la nécessité des pratiques pour compléter l’initiation.

Elle me montra une collection de vêtements et d’instruments magiques, me prêta même quelques livres curieux qui me manquaient ; bref, elle me détermina à tenter chez elle l’expérience d’une évocation dans les règles, d’une évocation complète, à laquelle je me préparai pendant vingt et un jours, en observant scrupuleusement les pratiques indiquées au treizième chapitre du Rituel.
 
 

LE CABINET MAGIQUE

 
 

Tout était terminé. Il s’agissait d’évoquer le fantôme du divin Apollonius de Tyane et de l’interroger sur deux secrets : l’un qui me concernait moi-même, l’autre qui intéressait cette dame. Elle avait d’abord compté assister à l’évocation avec une personne de confiance ; mais, au dernier moment, cette dame eut peur, et comme le ternaire ou l’unité sont rigoureusement requis pour les rites magiques, je fus laissé seul. Le cabinet préparé pour les évocations était pratiqué dans une tourelle. On y avait disposé quatre miroirs concaves, une sorte d’autel dont le dessus, en marbre blanc, était entouré d’une chaîne de fer aimanté, et sur lequel était gravé et doré le signe du pentagramme ; le même signe était tracé, en diverses couleurs, sur une peau d’agneau blanche et neuve qui était tendue sous l’autel. Au centre de la table de marbre il y avait un petit réchaud de cuivre avec du charbon de bois d’aulne et de laurier ; un autre réchaud était placé devant moi sur un trépied. J’étais vêtu d’une robe blanche assez semblable aux surplis de nos prêtres catholiques, mais plus ample et plus longue, et je portais sur la tête une couronne de feuilles de verveine, entrelacées dans une chaîne d’or. D’une main je tenais une épée neuve et de l’autre le Rituel. J’allumai les deux feux avec les substances requises et préparées, et je commençai, à voix basse d’abord, puis en élevant la voix par degrés, les invocations du Rituel. La fumée s’étendit, la flamme fit vaciller tous les objets qu’elle éclairait, puis elle s’éteignit. La fumée s’élevait blanche et lente sur l’autel de marbre ; il me sembla sentir une secousse de tremblement de terre, les oreilles me tintaient et le cœur me battait avec force. Je remis quelques branches et des parfums sur les réchauds, et lorsque la flamme s’éleva, je vis distinctement devant l’autel une figure d’homme plus grande que nature, qui se décomposait et s’effaçait. Je recommençai les évocations, et je vins me placer dans un cercle que j’avais tracé d’avance entre l’autel et le trépied ; je vis alors s’éclaircir peu à peu le miroir qui était en face de moi, derrière l’autel, et une forme blanchâtre s’y dessina, grandissant et semblant s’approcher peu à peu. J’appelai trois fois Apollonius en fermant les yeux et, lorsque je les rouvris, un homme était devant moi, enveloppé d’une sorte de linceul, qui me sembla gris plutôt que blanc. Sa figure était maigre, triste et sans barbe, – ce qui ne se rapportait pas précisément à l’idée que je m’étais faite d’abord d’Apollonius, mais ce qui était sans doute une preuve que mon personnage était plus vrai que celui dont j’avais rêvé. J’éprouvai une sensation de froid extraordinaire, et lorsque j’ouvris la bouche pour interpeller le fantôme, il me fut impossible d’articuler un son. Je mis alors la main sur le signe du pentagramme, et je dirigeai vers lui la pointe de l’épée, en lui commandant mentalement, par ce signe, de ne point m’épouvanter et de m’obéir. Alors la forme devint plus confuse, et il disparut tout à coup. Je lui commandai de revenir alors ; je sentis passer près de moi comme un souffle (1), et quelque chose m’ayant touché la main qui tenait l’épée, j’eus immédiatement le bras engourdi jusqu’à l’épaule. Je crus comprendre que cette épée offensait l’esprit (2), et je plantai l’arme par la pointe dans le cercle, auprès de moi. La figure humaine reparut aussitôt, mais je sentis un si grand affaiblissement dans mes membres et une si prompte défaillance s’emparer de moi, que je fis deux pas pour m’asseoir. Dès que je fus assis, je tombai dans un assoupissement profond, accompagné de rêves dont il ne me resta, quand je revins à moi, qu’un souvenir vague et confus. J’eus cependant plusieurs jours le bras engourdi et douloureux.

La figure ne m’avait point parlé, mais il me sembla que les questions que je voulais lui faire s’étaient résolues d’elles-mêmes dans mon esprit. Ainsi, à celle de la dame qui m’avait chargé de consulter Apollonius sur la destinée d’un homme dont elle voulait savoir des nouvelles, une voix intérieure répondait en moi : « Mort ! » Quant à moi, je voulais savoir si le rapprochement et le pardon seraient possibles entre deux personnes auxquelles je m’intéressais, et le même écho me répondait impitoyablement : « Mortes ! »

Je raconte ici avec la plus grande exactitude les faits tels qu’ils se sont passés, je ne les impose à la foi de personne. L’effet de cette expérience sur moi fut quelque chose d’inexplicable. Je n’étais plus le même homme, quelque chose d’un autre monde avait passé en moi ; je n’étais plus ni gai, ni triste, mais j’éprouvais un singulier attrait pour la mort, sans être, cependant, aucunement tenté de recourir au suicide.

Je réitérai deux fois, à quelques jours seulement d’intervalle, et malgré une répugnance nerveuse très accentuée, la même épreuve. Le récit des phénomènes qui se produisirent diffère trop peu de celui-ci pour que je doive déjà l’ajouter à cette narration déjà longue. Mais le résultat de ces deux autres évocations fut pour moi la révélation de deux secrets cabalistiques, qui pourraient, s’ils étaient connus de tous, changer en peu de temps les bases et les lois de la société tout entière.

Conclurai-je de tout ceci que j’ai réellement évoqué, vu et touché le grand Apollonius de Tyane ? Je ne suis ni assez halluciné pour le croire, ni assez peu sérieux pour l’affirmer. J’affirme seulement, sans expliquer par quelles lois physiologiques, que j’ai vu et que j’ai touché, que j’ai vu clairement et distinctement – sans rêve ; – et cela suffit pour croire à l’efficacité réelle des cérémonies magiques. J’en estime d’ailleurs la pratique dangereuse et nuisible. La santé, soit morale, soit physique, ne résisterait pas à de semblables opérations, si elles devenaient habituelles.

Depuis cette évocation, j’ai relu avec joie la vie d’Apollonius, que les historiens nous représentent comme un idéal de beauté et d’élégance antique. J’y ai remarqué qu’Apollonius, vers la fin de sa vie, fut rasé et tourmenté longtemps en prison. Cette circonstance aura déterminé sans doute la forme peu attrayante de ma vision. J’ai vu deux autres personnages – qu’il importe peu de nommer – et je les ai trouvés différents par leur costume et leur aspect de ce que je m’attendais à les voir. Dois-je en inférer que ce sont les véritables individus que je voulais voir, que j’ai vus ?

Je ne saurais trop recommander, d’ailleurs, la plus grande réserve aux personnes qui tenteraient de se livrer à de semblables expériences : il en résulte de grandes fatigues, des troubles cérébraux et souvent des ébranlements assez profonds pour occasionner des maladies. (3)

Je ne terminerai pas sans signaler l’opinion assez étrange de certains cabalistes qui distinguent la mort apparente de la mort réelle, et croient qu’elles viennent rarement ensemble. À leur dire, la plupart des personnes qu’on enterre seraient vivantes, et beaucoup d’autres que l’on croit vivantes, seraient mortes.

La folie incurable, par exemple, serait pour eux une mort incomplète mais réelle, qui laisse le corps terrestre sous la direction purement instinctive du corps sidéral. Lorsque l’âme humaine subit une violence qu’elle ne peut supporter, – chagrin, effroi, désespoir, – elle se séparerait ainsi du corps, et laisserait à sa place l’âme animale ou le corps sidéral – ce qui fait de ces restes humains quelque chose de moins vivant que l’animal lui-même. On reconnaît, disent-ils, les morts de cette espèce à l’extinction complète chez eux du sens affectueux et moral ; ils ne sont pas méchants, ils ne sont pas bons ; ils sont morts. Ces êtres, qui sont les champignons vénéneux de l’espèce humaine, absorbent autant qu’ils peuvent la vie des vivants. C’est pourquoi leur approche engourdit l’âme et donne froid au cœur.

Ces êtres cadavéreux – si tant est qu’il en existe – réaliseraient tout ce que l’on affirmait autrefois, tout ce que l’on raconte encore aujourd’hui dans certains pays des brucolaques et des vampires.
N’est-il pas des êtres près desquels on se sent moins intelligent, moins bon, quelquefois même moins honnête ?

N’en est-il pas dont l’approche éteint toute croyance et tout enthousiasme, qui vous lient à eux par vos faiblesses, vous dominent par vos mauvais penchants, et vous font lentement mourir au moral, dans un supplice pareil à celui de Mézence ?

Ce sont des morts que nous prenons pour des vivants ; ce sont des brucolaques et des vampires, que nous prenons pour des amis !
 
 

ÉDOUARD L’HÔTE

 

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(1) Un souffle semblable se faisait sentir dans les évocations de Dunglas Home.
 

(2) Les esprits craignent le fer et particulièrement les épées. Voyez l’histoire du berger de Cideville, racontée par M. de Mirville dans son savant ouvrage : Des Esprits et de leurs manifestations fluidiques. Énée, dans sa descente aux Enfers, écartait les âmes avec son épée. (VIRGILE.)
 

(3) « Je fus un jour, pendant mes opérations magnétiques, dit le célèbre Dupotet, peloté, roulé, bousculé par une puissance invisible, dans tous les coins de ma chambre comme une véritable balle élastique ; ne connaissant pas le terrain sur lequel je m’aventurais, je m’arrêtai et coupai court à ces opérations, et pourtant vous savez que je n’ai pas peur. »
 

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(in La Grande Revue. Paris et Saint-Pétersbourg, n° 14, 25 avril 1891)