Les à-côtés de la littérature réservent parfois d’heureuses surprises. En parcourant il y a quelque temps les colonnes d’un journal littéraire fin-de-siècle, Les Romans inédits, mon attention a été attirée par un texte d’un certain Gustave Guirou, intitulé La Légende anglaise de Kill et Murde.
 
GUIROU0
 

Présentée comme une « nouvelle inédite, » c’est l’histoire de deux gardiens de phare découvrant l’épave de la « frégate merveilleuse » de Jules César et une peuplade d’hommes marins. Or, ce texte ne m’était pas inconnu ; je n’ai pas tardé à me rendre compte qu’il s’agissait en fait de la réédition d’un conte de Gustave Le Rouge, Le Navire de Jules César, initialement paru dans La Revue d’un passant en novembre 1896.

Les Romans inédits, édités par Fayard, contiennent trois autres nouvelles réalistes ou historiques signées Gustave Guirou :
 
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Le Trésor du cerisier [4e série, n° 65, 1899]

 
 

GUIROU3

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Idylle Louis XV [4e série, n° 94, 1899]

 
 

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Le Loup et le masque [4e série, n° 114, 1899]

 

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Une recherche rapide m’a permis de localiser deux autres nouvelles de Gustave Guirou, alias Gustave Guitton et Le Rouge :
 

Le Maître, dans L’Express de Lyon illustré, paraissant le dimanche [4e année, n° 28, dimanche 15 juillet 1900].
 
LE ROUGE LE MAITRE IMAGE
 

Une seconde nouvelle, La Maison du calvaire, est parue en feuilleton dans le Supplément illustré de la Dépêche tunisienne ; elle est annoncée dans les pages de la Dépêche tunisienne à la date des samedis 18 et 25 novembre 1899 et précède donc le premier séjour de Le Rouge en Tunisie.
 

Avis aux amateurs de curiosités ; il reste certainement d’autres textes de Gustave Guirou à découvrir… En attendant, qui sait ? de vous présenter un jour un roman oublié de Gustave Le Rouge, je vous engage à lire cette seconde version légèrement remaniée du Navire de Jules César.
 

MONSIEUR N

 
 

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LA LÉGENDE ANGLAISE DE KILL ET MURDE
 
 

NOUVELLE INÉDITE
 
 
 

Kill et Murde s’étaient, toute leur vie, bercés du rêve de pêcher un trésor.

La colonne de granit du phare de Righte qu’ils gardaient, surgit, en pleine mer, d’un réseau d’écueils et de stroms dont les gouffres, dit-on encore maintenant, recèlent quelques-uns des navires de la légendaire Armada.
Maintes fois, d’ailleurs, des indices indubitables étaient venus fortifier leurs croyances.

Un jour, Murde ramena, entre les mailles de sa drague, un grand gobelet d’argent. Kill prétendait distinguer par les temps où l’eau était claire, la carcasse d’un vaisseau de mille tonneaux d’un gabarit inconnu. Souvent, les tempêtes jetaient à la base du phare des pièces de bois, des bouteilles endentellées de concrétions et de coquilles, et jusqu’à des barriques et des coffres.

Mais ils ne trouvaient point de trésor.

Cependant, plus ils vieillissaient, plus ils s’entêtaient dans leur espoir.

Chaque soir, après avoir lu la Bible, ils allumaient leurs pipes et vidaient un bol de grog au genièvre, en faisant des projets.

Murde – quand il aurait trouvé un trésor dans la mer – acheterait aux entours de la ville un cottage de briques coloriées. Il y aurait un parloir de chêne comme celui de l’officier des douanes. Et sa nièce Effie, celle qui tenait un cabaret sur le port, devenue grande dame, verserait le thé d’une bouilloire d’argent.

Kill, plus ambitieux, voulait habiter Londres et voyager sur le continent. Il s’habillerait comme un gentleman, porterait une bague d’or et se ferait construire un yacht.

Les deux gardiens du phare étaient d’accord sur un point, c’était de se partager fidèlement le trésor, et de vivre toujours en bonne amitié quand ils seraient devenus riches.

Quelquefois, Kill faisait la lecture à son compagnon, dans de vieux livres que leur prêtait le capitaine du cutter qui, chaque semaine, ravitaillait le phare. C’étaient les histoires des boucaniers anglais et français, avec d’autres récits tout aussi surprenants. Ainsi ils connurent les exploits de Montbars, l’exterminateur – de sir Hughes – de Pol d’Olonnois – et de Walter Raleigh… Ils apprirent l’existence indubitable du Poisson d’or, qu’on ne pêche qu’une fois l’année, dans la nuit du vendredi-saint, avec un hameçon garni de chair de chrétien – de l’Évêque-de-mer, qui fut capturé sur la côte de Norwège au temps de l’archevêque Olaüs et qui, présenté au pape, lui parla latin.

Mais ni le Krabor, ni les Sirènes, ni le dragon de mer Zedraack ne les intéressèrent autant que l’histoire du navire de Jules César.

C’était, au dire du livre, une frégate tout en or, sur laquelle Jules César était parti de Gaule, avec ses chevaliers, pour conquérir l’île des Bretons. Quatre-vingts boucliers d’argent fin étaient suspendus au-dessus du banc des rameurs, et les fanaux de combat avaient des vitres de pierres précieuses.

Ce merveilleux navire avait péri, corps et biens, sur les récifs de la côte anglaise. L’empereur seul avait réussi à joindre le reste de sa flotte, sur la barque d’un pêcheur. Depuis, nombre d’aventureux plongeurs avaient essayé de retrouver les épaves d’or de la frégate. Nul n’y avait réussi. Et le chroniqueur ajoutait qu’ils avaient tous trouvé la mort « d’une façon singulière. » Une menace aussi vague ne déconcertait point les deux amis.

Comme ils avaient gardé, de leurs navigations, la connaissance des récifs et des amers, ils remarquèrent que beaucoup de courants se rencontraient près de l’îlot où s’élevait leur phare, et que les raz de marée avaient dû, peu à peu, entraîner vers les gouffres voisins les épaves de toute la mer. De là, ils en vinrent à supposer, puis à croire fermement, que le navire d’or devait se trouver tout près d’eux. Il ne s’agissait plus que de savoir la place exacte où il s’était abîmé.

Ils employaient à cette recherche tout le temps que leur laissait le soin de leur lampe.

Inlassablement, ils scrutaient l’eau verte et, s’aventurant jusqu’auprès des tourbillons, raclaient les bas-fonds de leur drague.

Quand revenaient les marées d’équinoxe, alors qu’un vaste espace de rochers reste à sec, ils se livraient, avec plus d’enthousiasme encore, à leurs sondages.

Vers ce temps, Murde, en nettoyant un congre qui s’était pris à leur ligne de fond, trouva un anneau éblouissant, fait d’une pierre qu’il ne connaissait pas. Il mit l’anneau à son doigt, tirant de cette trouvaille un nouveau et sérieux présage de succès.

Un matin qu’ils s’étaient éloignés de leur phare, un brouillard jaune tomba subitement. Et sur la mer de la couleur livide du vieux plomb, ils ne surent plus s’orienter.

Puis, le ciel s’assombrit encore, sembla rouler des fleuves de cendre et des traînées de fange. Le brouillard, plus doux, se résolvait en pluie. La brise fraîchit. Des vagues monstrueuses et blanches d’écume s’enflèrent.
Bien qu’ils eussent replié toutes leurs voiles, ils filaient avec une rapidité vertigineuse, entraînés dans le rugissement de la tempête.

Ils n’avaient point emporté de boussole ni de vivres. Affamés et transis, au fond de leur canot, ils se reprochaient mutuellement leur folie… Pour la chimère d’un hypothétique trésor, ils étaient perdus ! Même si, par fortune, quelque navire les recueillait, ils seraient déshonorés et condamnés à la potence, pour avoir abandonné le feu confié à leur soin.

Comme le soir tombait, une pluie abondante abattit la violence du vent. Des vagues peu à peu calmées, émergeait un archipel de rochers noirs grotesquement contournés, laissant en son centre une petite baie tranquille où aboutissaient des antres basaltiques.

Ils dirigèrent leur barque de ce côté, dans l’espoir de glaner sous les algues quelques coquillages nutritifs.

Ils amarraient le grappin de leur bateau, lorsqu’une apparition les cloua sur place de stupeur… Un être étrange, et semblable de tout point aux monstres de leurs livres, s’avançait vers eux en nageant. Il aurait parfaitement ressemblé à un homme trapu sans ses moustaches de poils rudes, disposées en éventail comme celles des phoques, et sans ses yeux de poisson protubérants et ronds.

Kill et Murde remarquèrent, lorsqu’il approcha, que les doigts de ses mains étaient palmés, et que tout son corps couvert d’écailles argentées ; ses dents et ses ongles étaient de la plus étincelante nacre verte.

« Je n’ai pas l’intention de vous nuire, dit-il, d’une voix gutturale et sourde. Rendez-moi seulement l’anneau que vous avez au doigt, et qui m’appartient. Il ne vous arrivera point de mal. »

Tout tremblant, Murde donna l’anneau.

Alors, la nuit se fit moins sombre. Un courant rapide les saisit. Consternés et transis, ils se retrouvèrent, presque sans savoir comment, à la base de leur tour. La lampe de leur phare, allumée par des mains invisibles, brillait comme chaque soir, sur la mer immensément bleue où se reflétait la pleine lune.

Cette aventure ne laissa pas calmes les deux amis. Leur mélancolie devint profonde. D’avoir entrevu un coin du mystère de la mer, ils devinrent, ainsi que Faust, ambitieux des choses surnaturelles.

Ils continuèrent à côtoyer, pour leurs pêches, le flanc des roches, en gardant toujours, et plus que jamais, l’espoir de découvrir la frégate en or. Mais la crainte des êtres extraordinaires qui hantent les profondeurs les avait rendus prudents. Ils ne s’éloignaient plus, maintenant, qu’à de faibles distances.

Un soir, par un même ciel pluvieux, par une mer pareillement jaune et pâle, Murde, que l’insuccès de leur pêche avait rendu furieux, s’écria :

« Nous menons, à présent, une existence tout à fait ignoble, indigne d’hommes libres… Pour moi, j’aimerais mieux vivre à la façon des poissons comme l’Homme-de-Mer à qui j’ai rendu la bague, plutôt que de végéter jusqu’à la mort, ainsi que nous le faisons, sans connaître les trésors du fond de l’eau verte. »

Son camarade l’approuva de bon cœur. Il ajouta qu’il sacrifierait tout, seulement pour voir la frégate de l’empereur César. Mais, il s’arrêta au milieu de ses jurons, en apercevant à fleur d’eau, au milieu d’une masse de plantes marines, le crâne aplati et les yeux protubérants et glauques de l’Homme-de-Mer, qui les avait tant effrayés une première fois…

Le monstre nagea vers leur barque ; et, d’un sourire singulier que complétaient des gestes gauches de ses bras courts, il leur fit comprendre que leurs vœux allaient être réalisés.

Comme la première fois, leur barque fut emportée parmi un courant… Et, dans la nuit devenue complète, où s’allumait inexplicablement, à leurs yeux, l’étoile du phare déserté, ils furent contraints de s’abandonner à l’aventure. Ils se tenaient très près l’un de l’autre, afin de se porter secours en cas de péril.

Bientôt, une grotte inconnue suspendit sur eux son pendentif de stalactites. Le monstre, qui nageait à l’avant du bateau, s’arrêta. Son corps et ses yeux, de même que tous les objets d’alentour, phosphoraient, d’une tiède lueur bleue qui emplissait toute la grotte.

Au fond de cette grotte, au milieu d’immenses bouquets de coraux, au milieu de guirlandes, toutes frissonnantes sous la vague, et faites de lianes sous-marines, la merveilleuse frégate rutilait de pierres précieuses, dans une brume dorée !

C’était elle, la frégate de Jules César !

Ils s’approchèrent tout palpitants.

Hélas ! de près, le miraculeux navire ne fut plus qu’une épave rongée par l’âge et les bêtes, une coque ridicule, dont le bois pourri s’effritait entre leurs doigts avides.

Les insectes phosphorescents qui s’attachent aux vieilles pièces de bois avaient causé leur illusion. Des crânes verdis, des pièces de monnaie oxydées, voilà tout ce qu’ils virent.

Mais ils poussèrent un grand cri, en se considérant mutuellement. Par leurs chevelures vertes, par la nacre de leurs ongles et par leur crâne aplati, ils étaient devenus pareils, de tout point, à celui qui les avait menés dans cet endroit, à l’Homme-de-Mer. Sous leurs vêtements, qui tombaient déjà d’eux-mêmes, leur corps luisait d’écailles argentées.

Leur souhait, réalisé à la lettre, les faisait, désormais, habitants de la mer.

Tout autour d’eux, des rictus narquois de monstres les narguaient ironiquement.

Ils cherchèrent un abri dans les feuillages, pour y cacher leur désespoir.

Maintenant, ils sont habitués à cette vie.

Tristes souvent, ils se plaisent à écouter, derrière le sillage des barques, la voix des pêcheurs chantant Rule Britannia ou Sweet Home. Et ils les récompensent de leur chanson, en poussant vers les tramailles le peuple effaré des poissons.

Quelquefois, ils nagent avec lenteur autour du phare, et ils guettent – tapis dans les végétations grasses de l’écueil – s’allumer le feu jadis confié à leurs soins.

Dans les tempêtes, alors que s’effarent les pilotes et que triomphent, dans le rugissement du vent, les clameurs de la mort souveraine, il leur arrive de préserver, d’une façon inespérée, les vaisseaux en péril. De leurs doigts écailleux, qui sont devenus pareils aux ailerons des morses, ils s’accrochent aux ferrures du gouvernail. Ils le maintiennent, et orientent, de toute leur puissance, le navire en danger vers les molles plages de sable ou vers l’entrée des ports.

Parfois aussi, ils profitent du brouillard des nuits d’hiver. Et, nageant silencieusement jusque tout près du rivage, ils contemplent, avec de grands soupirs et des regards mouillés de larmes, la rouge lueur qui brille aux fenêtres du petit cabaret sur le port, où Effie, la douce jeune fille à la peau de lait, aux tresses rousses, vend aux marins le porter et le gin, avec le blond tabac et les longues pipes de terre blanche, en narrant elle-même, ou en se faisant raconter les plus jolies légendes et histoires arrivées aux marins de la côte.

Les deux amis regardent longuement la petite lueur rouge de la taverne… Mais ils ne savent plus pleurer. Puis ils regagnent en silence les profondeurs marines, où sommeille l’amas des inutiles richesses.
 

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(Gustave Guirou [Gustave Le Rouge], La Légende anglaise de Kill et Murde, in Les Romans inédits, journal littéraire paraissant le mardi, mercredi, vendredi et samedi, 5e série, n° 2, 1900)