VEBER LA BOUCHERIE 1897
 

Jean Veber, La Boucherie, 1897
 
 
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L’ŒIL DU MORT
 
 

Dans nos civilisations raffinées mais bégueules, m’est avis qu’on ne sait peut-être pas tirer complètement parti des cadavres… J’entends des cadavres humains, car, pour ce qui est des dépouilles mortelles des « frères inférieurs, » il n’y a plus guère, jusqu’à nouvel ordre, à en remontrer de ce chef à l’ingéniosité moderne.

Ce qui se gaspille ainsi de bonne matière première à usage d’industrie est inimaginable. Songez plutôt à tout ce qu’on pourrait faire, seulement à Paris, rien qu’avec la corne, l’ivoire et le cuir des mille ou douze cents personnes qui, chaque semaine que Pluton donne, y passent de vie à trépas ! Je sais bien que rien, au fond, ne se perd. Une fois réintégrés au sein de la terre, notre mère commune, les « macchabées » ont tôt fait de se transmuer en engrais supérieur, – phosphate transcendant et azote intensif, – et c’est un peu de leurs squelettes effrités et de leurs chairs putréfiées que, de par la loi de l’universel circulus, naissent les fleurs et les fruits, l’herbe grasse et le blé, les truffes et les roses. Ce n’est là, cependant, qu’un vague placement à trop longue échéance, et il n’en est pas moins loisible au philosophe de rêver d’utilisations plus immédiates.

Mais, sur ce terrain, on se heurte tout de suite à un tas de préjugés tyranniques et de superstitions incœrcibles. Personne n’a oublié, par exemple, la mésaventure de certain magistrat de mes amis, le plus populaire et le plus justement estimé de la police parisienne, qui fut, il y a quelques années, traîné aux gémonies philistines et faillit être disqualifié pour avoir accepté de loger ses cartes de visite dans un carnet découpé sur le derme d’un vulgaire assassin.

Plus pratiques, ou moins dégoûtés, les sauvages n’y mettent pas tant de façons, et, chez eux, le plus mince cadavre a plus d’un emploi.

Il en est tout d’abord qui, par pure friandise ou par économie, font leurs choux gras de la chair de leurs ancêtres décrépits et de leurs ennemis vaincus… Il va de soi que je ne cite le fait que pour mémoire, sans avoir l’outrecuidance de l’offrir en exemple à nos compatriotes et contemporains. Sans doute, je suis de ceux qui pensent que si, comme disait déjà ce polisson de Saint-Paul, « mieux vaut concubiner que brûler, » mieux vaut aussi manger de l’homme, du bourgeois gras et tendre, parfumé d’avance aux toxines du farniente, que crever de faim.

Sans doute Swift a déjà démontré l’intérêt sociologique et humanitaire qu’il y aurait à ce que les classes dirigeantes mangeassent les petits prolétaires – les prolétaires de fait – à la broche ou à l’étuvée, au lieu de les laisser grandir dans la misère, l’objection et la révolte. Sans doute je connais un médecin de Paris qui jadis a mangé, à la croque-au-sel, sans scrupule, ni répugnance, du garçon épicier, et qui l’a trouvé fadasse… Cependant, je doute qu’on puisse arriver jamais à faire de la viande humaine une denrée courante et marchande.

Je n’insisterai pas davantage sur les services variés, artistiques ou utilitaires, ornementaux ou industriels, que les diverses races barbares d’autrefois et d’aujourd’hui, Peaux-Noires, Peaux-Jaunes et Peaux-Rouges, n’hésitent pas à demander aux dents, aux cheveux et aux ossements de leurs morts… Ces choses-là ne sont plus dans nos mœurs et ne paraissent avoir que peu de chances d’y rentrer. Dieu sait pourtant combien de râteliers artificiels sortent de bouches défuntes, combien de faux chignons d’Amérique et d’Europe ont pour base des queues coupées in extremis (et même post extrema) sur des têtes chinoises !! Combien de joujoux et d’outils en os proviennent, sans qu’on s’en doute, non pas de l’abattoir, mais du cimetière !!!

Mais la peau, la peau humaine, « ce soyeux parchemin sur lequel s’inscrivent de droit les diplômes de beauté, » pourquoi donc la jeter improductivement au pourrissoir ? Convenablement tannée, elle donne le cuir le plus souple et le plus solide qu’on puisse voir, – une basane idéale pour culottes et reliures. Les deux plus merveilleuses blagues à tabac que j’aie jamais eues entre les mains provenaient, l’une du sein d’une jeune fille morte à la suite d’un accident de voiture, à l’hôpital Lariboisière, l’autre – sapristi ! comment dire ça ? – de… du… des…, mettons des œuvres basses d’un nègre taillé en Hercule (en Hercule avant Omphale et les douze travaux), de la côte occidentale d’Afrique. Il n’est point de vache ni de veau, de chevreau, de phoques, de crocodile ni d’hippopotame qui puisse donner un vélin comparable.

N’est-ce pas dommage que cette richesse gratuite soit condamnée à ne faire jamais, sous prétexte de civilisation, que de la bouillie pour les vers ?

Il n’est pas jusqu’aux yeux éteints des cadavres qui ne puissent tenir leur place et jouer leur rôle dans une esthétique rationnelle bien entendue. Les vieux Incas du Pérou ne s’y étaient pas trompés. On en peut voir la preuve à l’Exposition de Chicago, où un négociant américain fabuleusement riche, comme le sont les Yankees quand ils s’y mettent, exhibe un collier unique au monde, composé de trois rangées d’yeux humains desséchés et sertis d’or. Ces yeux, dont rien n’égale, à ce qu’il paraît, le charme macabre et la surnaturelle douceur, ont été empruntés (à fonds perdus), par un savant explorateur du nom de Curtus, aux légions de momies qui peuplent en une telle abondance les immenses nécropoles des environs d’Arica, qu’il suffit de gratter légèrement le sol pour en exhumer des douzaines.

Certains naturalistes tatillons prétendent bien que les perles de ce fantastique collier ne sont pas en réalité des yeux humains, mais des yeux de poissons ou de mollusques, plus probablement des yeux de seiches. Par contre, M. Ramondi (du British Museum), et le docteur Tschudi (de Vienne), l’éminent collaborateur de Humboldt, persistent à croire et se font fort de prouver – ils vont faire le voyage de Chicago tout exprès pour ça – que les yeux de M. Curtus sont parfaitement d’authentiques prunelles humaines, ayant effectivement cligné, pleuré, vécu. Il n’importe guère, au demeurant…

Le seul point intéressant, c’est celui de savoir s’il est vrai que les Péruviens de la préhistoire savaient déjà, il y a des centaines d’années, fabriquer des bijoux avec des yeux humains. Or, ce point paraît désormais irrévocablement établi.

Faut-il ajouter qu’il n’y a rien d’extraordinairement surprenant ? Somme toute, le globe de l’œil, si délicat en apparence, est loin d’être aussi fragile qu’il en a l’air. Composé de trois enveloppes membraneuses emboîtées l’une dans l’autre, la sclérotique, la choroïde et la rétine, dont la première, l’extérieure, épaisse d’un millimètre, est inextensible et tenace comme un ongle, il possède, au contraire, une résistance relativement considérable. Si bien que, si l’on réussit à fixer les liquides et les gelées qu’il contient, ou à les remplacer par des substances antifermentescibles, rien ne s’oppose à ce que, même après énucléation, il se conserve indéfiniment.

Dans ces conditions, à l’état brut, l’œil mort est d’un jaune de bronze et absolument opaque. Mais, en mettant à jour le cristallin – la lentille transparente qui constitue, avec la rétine et le nerf optique, l’essence même de l’appareil visuel – et en le polissant avec soin, on obtient une gemme originale, une manière d’opale ou d’« œil de chat, » translucide, lustrée, d’une pâleur laiteuse, nuancée d’orangé, d’un effet des plus suggestifs et des plus curieux.

Mais ce que pouvaient réaliser déjà les Incas avec leurs procédés rudimentaires et leur grossier outillage, la joaillerie moderne, avec les raffinements et les subtilités que mettent à sa disposition les nouvelles méthodes chimiques et mécaniques, le microscope et l’antisepsie, le réaliserait bien mieux encore et dans des conditions autrement avantageuses, précises, rapides et parfaites. Je livre à qui de droit, pour le prix qu’elle me coûte, c’est-à-dire gratis pro Deo, cette idée inattendue, qui pourra peut-être, avant la fin du présent siècle, avoir révolutionné le Palais-Royal et la rue de la Paix.

Avoir à sa chaîne de montre ou à sa cravate, en guise d’épingle ou de breloque, les yeux de sa belle-mère – avec, au fond, peut-être, l’image photographique, latente, mais évocable, des derniers objets entrevus par la moribonde – quel rêve ! Sans compter que si la mode venait de ces reliques ophtalmologiques, cela ne laisserait point d’influer à la longue sur la moralité elle-même des futures générations. On ne fait pas volontiers le mal, on ne trahit pas volontiers les honnêtes traditions de sa race lorsqu’on se sent surveillé par les yeux – même pétrifiés – des êtres qu’on a aimés, lorsque
 

Les yeux de votre aïeul sont pendus au plancher

 
et pèsent sur votre tête et sur votre conscience… C’est l’histoire de la statue du Commandeur !

… Et surtout, de grâce, qu’on ne crie pas au sacrilège, à la profanation… Je ne vois, en vérité, ni comment ni pourquoi le fait d’arracher l’œil d’un crâne inerte pour en faire une pomme de canne ou un chaton de bague serait plus attentatoire à la religion, à la justice ou à la solidarité humaine, que le fait de vider le ventre d’un cadavre pour l’embaumer secundum artem, ou que le fait, familier aux virtuoses du bistouri, de trancher sur le vif, sous le prétexte de soulagement ou… d’exploration, les ovaires, les reins ou la rate, pour déposer à la place un torchon aseptique ou une éponge désinfectée. Dixi !
 
 

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(Raoul Lucet, in Le XIXe Siècle, vingt-troisième année, n° 7914, vendredi 15 septembre 1893)