Ce fut avec une volubilité extraordinaire que mon ami Cardaroul, rencontré après des années de séparation, me confia ses projets électro-magnétiques. Son usine, nouvellement créée à Passy sur les débris d’un parc séculaire, massacré à cet effet, ses dynamos perfectionnés à outrance, ses générateurs primés par les expositions, ses indélébiles bobines de cuivre, ses merveilleux isolateurs, ses ouvriers impeccables et jusqu’à sa houille elle-même, qui lui paraissait un chef-d’œuvre géologique, tout s’écoulait avec fracas dans ses phrases ronflantes qui trahissaient dans leurs rythmes et leurs sonorités la magnificence orgueilleuse de son état mental.

Bien plus, non content d’aveugler Paris des ruissellements bleus et crus de sa lumière, de réduire à l’extrême mendicité la Compagnie du gaz, et de transformer le soir les routes pelées et ténébreuses des banlieues en rubans de clarté, il allait exporter en province les fruits métalliques de son génie.
 

Les forces des fleuves et des torrents, les poussées du vent dans des ailes gigantesques de moulin, il devait utiliser tout cela pour actionner de vastes machines rotatoires destinées à générer la lumière et la chaleur. Les moindres villages, les plus chétifs hameaux, placés près ou loin des cours d’eaux ou situés à proximité raisonnable de points topographiques connus comme parti-culièrement ventilés, étaient, dans son esprit, destinés à recevoir, par des réseaux de fils hiérarchisés savamment, la plus grande somme d’éclairage nécessaire et même au-delà. (Cardaroul se comportait en prince soleil avec une aisance de dieu.)

Le problème de la cuisson des aliments dans des fourneaux brevetés et patentés, tous pareils, était résolu également par l’électricité, et les paysans des inaccessibles montagnes ou des sombres vallons n’auraient, dans leurs solitudes inviolées, qu’à presser le cuivre poli de petits boutons pour illuminer a giorno leurs étables et mettre en train leurs soupes dans les marmites réformatrices de la compagnie. Dans son délire hypothétique, Cardaroul en vint même à l’idée possible d’une application de ses courants voltaïques à la maturité des vignes et des blés, excités dans leur sève et leur verdure par des fils bien combinés ; il vit plus encore : le transport, en pleine campagne, des êtres et des choses dans des voitures édisoniennes vives comme l’éclair, le foudroiement des gibiers dans des pièges électriques, et, au bout de tout cela, un âge d’or non prévu par les poètes, un épanouissement magnétique du vieil univers, les fruits venus sans culture, les questions sociales mortes, le travail anéanti. Et il finit de la sorte : – Dieu a dit à l’être humain : « Tu gagneras ton pain à la sueur de ton front et tu enfanteras dans la douleur. » Moi, je lui crie maintenant : « Ton pain te viendra de lui-même pendant ton sommeil, et, pour ce qui regarde l’enfantement, nous avons la certitude de réaliser, hors de la femme, par des courants électrico-copulateurs appliqués aux éléments de la fécondation, par des cultures intensives et des chimies compliquées, la genèse merveilleuse et complète de l’enfant… J’ai reconquis l’Éden, et j’enfoncerai Dieu ! »
 

Cardaroul ne riait pas. Pour moi, j’étais cruellement lésé dans mes fibres intimes, et, avant toute chose, avant la génération spontanée de l’homme et la floraison magnétique des campagnes, je songeai avec désespoir à ce simple et possible phénomène : la mort de la nuit.

Car, il n’y avait pas à concevoir un seul doute, c’était là le premier des fléaux pratiques déchaîné par la brutalité mathématique de l’ingénieur.

La nuit, bienfaisante et tranquille, la nuit, envahie par les âmes flottantes des gramens, des parfums des roses et des lilas et toujours belle du mystère des pénombres ; la nuit, chère aux phalènes et aux contemplateurs, dont le baiser assouvit les dormeurs et verse l’extase aux amoureux errants, cette nuit-là était frappée de mort par des milliers de fils aboutissant dans les villages et dans les hameaux, et illuminant aussi ces routes sombres de la campagne que tout être pensant sait aimer pour leur attirance ténébreuse et leur charme.

Qui de nous, le plus comptable, le plus négociant,
 le plus châtré d’idéal qui se puisse concevoir, ne nourrit pas au fond de lui-même un culte pour les ténèbres 
tranquilles, qu’elles soient fuligineuses et amorphes
 comme le chaos, ou pailletées de bleu et duvetées par
les effluves lunaires ?

Fiacres roulant aux bois suburbains, chemins de fer à voix aiguës fuyant vers les banlieues, bondés de foules, tous ces véhicules sombres emportent l’âme humaine, en été, non seulement pendant le jour vers les splendeurs vertes des campagnes, mais aussi le soir vers la nuit, vers la paix, vers cet idéal intangible qui mêle aux âmes et aux corps le miel divin de l’apaisement.

Oui, partout, sur toute la terre, je la vis, en esprit, morte et disparue, cette nuit tant aimée ; je gravis par la pensée les montagnes de mon pays et, là où j’étais habitué à contempler après les longs soirs de juillet et d’août les bois et les villages à mes pieds et plus haut, dans les buées exquises des éloignements, l’immensité violette des horizons infinis, là je ne vis plus qu’un fourmillement stupide de clartés, des villages étincelants, des plaines et des collines semées de mille yeux inutiles ; je sentis mon cœur, qui avait été un moment apaisé par la tombée bienfaisante du jour, jeté tout à coup en plaine fièvre industrielle, en plein rayonnement électrique ; des voix, en moi, appelaient avec désespérance l’occulte douceur des solitudes d’ombre et des espaces illimités ; c’en était fait de vous, repos du regard, extase de la pensée !

Bien plus encore, mon oreille, qui croyait trouver dans la vastitude de la nuit la douceur énorme du silence, percevait de toutes parts les ronflements prodigieux et les âpres grincements des générateurs électriques et des roues à aubes où des cours d’eau irrités engouffraient sans trêve le poids toujours renouvelé de leurs nappes écumantes.
 

*

 

Va, paysan ! Brise tes fourneaux de fonte dont par les soirs d’automne, traversant les rues du village, je voyais les gueules rouges pointer dans l’ombre des cuisines ; la gastronomie électrique à feu couvert, et foudroyante peut-être, va t’apparaître comme un chef-d’œuvre de la démocratie.

Concasse pour le bric-à-brac tes lampes de cuivre, tes chandeliers à suif : Edison, Jablockoff et bien d’autres mécaniciens en koff et en son vont illuminer les fumiers bruns qui suintent devant ta porte et chasser de tes rues solitaires, peut-être aussi de tes champs et de tes vignes, les ténèbres si chères aux étreintes fécondes des amoureux et aux songes des derniers poètes. Les tulipes aveuglantes de verre incandescent à fil de platine vont poignarder le mystère de tes bois les plus sauvages et piquer de grands cercles d’or tes routes pierreuses, où l’ombre étalait la transparence de ses velours.
 

Et pourquoi gémirions-nous ? Pourquoi refuserions-nous à la meute grossissante des électriciens et des ingénieurs de violer les ténèbres et d’assassiner la paix de la nuit ? Ces merveilles de clarté, ces feux d’artifice ininterrompus semés à travers les champs labourés, les bois inspirateurs et mille solitudes divines, tout cela, est, pour user des formules saintes de la politique, non seulement obligatoire, mais gratuit ; c’est la vieille mère nature elle-même qui, avec ses fleuves et ses vents, est forcée de faire accomplir à des machines les mouvements giratoires qui te donnent, dans mille candélabres, de l’aurore en détail et du soleil en fausse monnaie ! Car l’humanité, disent les philosophes néo-philanthropes, évolue à la synthèse intégrale. Cette synthèse, ce sera simplement l’uni-formisation oppressive et le nivellement désespérant des choses, la distribution à heure fixe de nourriture, de lumière, de chauffage et de denrées multiformes dans tous les domiciles de notre sphère abêtie ; l’avenir est voué à un caporalisme féroce de l’industrie et de la machine, à l’écrasement des initiatives individuelles et des rêves, au rasement des forêts et à la gangrène psychique des races ; et l’aube de cet âge d’or phalanstériel, le frisson avant-coureur de cet Éden, c’est la mort de la nuit, frappée en plein cœur par la lumière électrique ; et ce que l’imbécillité béate des multitudes prend pour le prélude d’une vie nouvelle, c’est le prodrome d’une immense agonie morale et les affres dernières de l’âme du monde.
 

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(Charles Grandmougin, in La Revue politique et littéraire, tome XLVI, 27e année, 23 août 1890)