CHIM2
 

« PUISQUE TOUT N’EST RIEN QUE FABLE »
(VERLAINE.)

 

Je me reporterai d’abord à cette étrange promenade, faite un jour de fin d’été au bord d’une rivière. L’âme toute occupée du plaisir de caresser quelques chimères, je ne me doutais point qu’un peu plus tard j’en trouverais une véritable sur mon chemin. Et le paysage lui-même n’était-il pas légèrement chimérique sous son aspect accueillant et brumeux ?… Des chevelures de longs saules ouataient d’argent les bords que je parcourais. Avec une pâleur infinie, au vert se mêlaient des nuées d’azur qui venaient moins du ciel que de la buée même des arbres et des pelouses. Tout s’endormait paisiblement avec la suavité de certains rêves et des heures amies qui précèdent le crépuscule. Je ne voyais point de blanches toisons parmi les campagnes ; et je ne crois pas même que me fût nettement perceptible le tintement de vagues clochettes qu’il me semblait parfois deviner, et qui me faisait m’arrêter tous les dix ou vingt pas et me tourner vers la rivière, pour voir si je n’apercevais point de la vie sur l’autre côté. Si je n’entrevoyais rien de palpable, peut-être sentais-je cependant flotter, furtive, l’ombre de quelque berger.

J’aimais ce soir cette campagne tendre et mélancolique qui n’était point sans âme pour moi. Quoique tout tendu vers l’autre berge, je ne pouvais ne point regarder de temps en temps la rivière, pleine de frémissements verts et bleutés ; et quelquefois, des prairies embuées, je ramenais mon regard sur un secret tremblement de l’eau. Devais-je distinguer des poissons sous certaines transparences limpides, ou, l’esprit captivé encore par un chant de la Divine Comédie, n’inventais-je point d’imaginaires goujons qui me rapportaient l’heureuse image de Dante, comparant aux rapides apparitions que font parfois les marsouins au-dessus des vagues de la mer, les plongeons des damnés émergeant par éclairs à la surface d’un fleuve infernal ?

La campagne me montrait un peu la couleur de mon âme et je la regardais presque comme un miroir, mais toujours par-delà le fleuve, et c’est à peine si je m’apercevais de ce qu’il y avait sur ma rive ; j’en ai tout au moins perdu le souvenir, et je ne fais que supposer que je longeai parfois des pans de vieux murs.

Un clocheton parut sur l’autre bord, suivi d’un bâtiment que la largeur de certains groupes d’arbres m’avait jusque-là masqué. C’était de la vie enfin, mais qui semblait bien irréelle, et dans le silence de la soirée, la silhouette altière de ce château, emmaillotée de lierre et de vigne vierge, me parut une sorte de fantôme ou de muet vestige du passé. Je continuai ma route sans donner beaucoup d’attention à ce corps de briques, de tuiles et de feuillages, et mes yeux se perdirent à nouveau dans les sillons de quelque accueillante vallée, sur le duvet ombragé de quelque colline, ou parmi un infini de branches entrelacées, filet imprécis qui me faisait songer à des efflorescences tropicales au milieu de ces coteaux demi-boisés de la campagne de France.

Dans l’enchevêtrement des ramures, il y avait quel
que chose d’un peu mystérieux. Parfois j’entendais des 
claquements, j’apercevais de vagues lueurs rougeâtres,
 et voyais s’échapper d’une fissure, en chantant à tue-
tête, un coq empanaché et rutilant de plumes bariolées.
 Je remarquai plusieurs de ces explosions suivies de
fanfares, qui m’eussent fait penser à de discrets crépi
tements de balles ou de mitraille si j’y avais davantage
 fait attention. Mais j’oubliai très vite, et je marchai,
 je marchai un temps très long, toujours au bord de
 l’eau, sensible seulement à la blondeur de certains
 buissons qui parlait déjà d’automne, et à des batte
ments d’ailes inconnues, que je ne voyais point, mais
 pressentais dans l’air, douces et fugitives comme des 
ombres… Cette promenade était adorablement impré
cise, depuis mon âme somnolente et distraite, jus
qu’aux pâles nuances de bleu et de vert qui dans le
 paysage s’entremêlaient.

Tout à coup, mon regard s’arrêta sur le chemin de sable que je suivais, et fut frappé par un objet bizarre, aux couleurs précieuses. Je me penchai, mais ne distinguai point d’abord ce que pouvait être ce minuscule et exquis assemblage d’écailles, de plumes, de tulles et de duvets. Je ne connaissais aucun animal à quoi pût ressembler ce corps, fragile et délicat comme celui d’un oiseau, mais si riche de teintes et de substances variées.

En la soulevant dans mes mains, je constatai que cette curieuse bête était morte. Sa tête était aiguë, terminée par un bec effilé. De la taille d’un petit oiseau, elle n’en possédait point le poids ; j’en fus étonné, car un grand morceau de son corps était couvert d’écailles, lesquelles eussent dû peser davantage que les plumes, qui n’en ornaient qu’une assez faible part ; celles-ci avaient des reflets bleus et rougeâtres, tandis que les écailles étaient d’un vert étincelant et par places d’un beau doré. Les ailes, plus singulières que tout le reste, étaient faites d’une matière riche et solide que je n’aurais su nommer, et entourées d’un filet chatoyant, sorte de tulle, dont je ne pourrais mieux comparer l’aspect qu’à celui des ailes d’une libellule.

Plus je le regardai, plus je trouvai extraordinaire ce petit corps inanimé, qui me rappelait des figures de chimères, vues jadis sur les pages de quelque vieux livre.

Très intrigué et peu soucieux d’abandonner ma découverte, je m’avisai qu’assez près d’où j’étais, s’ouvrait la porte d’un jardin derrière les frondaisons duquel on devinait les murs d’une habitation.

Sans réfléchir à l’étrangeté de ma conduite, j’entrai délibérément. Je montai quelques marches et fus reçu par un homme d’aspect assez âgé qui semblait m’attendre, et m’introduisit dans une grande salle pleine de vieilles boiseries, dont l’atmosphère me fit songer à quelque conte ou à quelque féerie.
 

*

 

J’aurais assez de peine à définir mon hôte, car, au bout de quelque temps que j’étais là, je ne lui trouvai point la même physionomie qu’au premier abord. En entrant, j’avais songé à un type un peu conventionnel, et plutôt antipathique, de vieux savant bavard. Mais quand je le regardai mieux, il me parut que de sa peau très jaune et comme transparente, et de son regard aigu et lumineux se dégageait un singulier fluide. Son expression décelait une âme raffinée, et, au bout d’un moment, je trouvai qu’il ressemblait, avec son air très digne et son sourire bizarre, à quelque statue asiatique.

Comme je l’ai dit, il semblait m’attendre ; à peine fus-je entré qu’il me fit asseoir dans un large fauteuil, avec des manières prévenantes et des discours exagérément courtois. Je ne saurais me rappeler exactement ses premiers propos, mais ils n’eurent rien que d’ordinaire, et furent presque déclamés d’un ton doctoral et prétentieux.

C’est seulement lorsque je lui montrai ma petite chimère, que je perçus en lui un rayonnement et qu’il commença à m’intéresser.

Je lui racontai ma découverte et lui demandai s’il savait ce que cet étrange objet pouvait être.

« Certainement, me dit-il en la prenant délicatement entre ses doigts très fins ; c’est une petite Chimère morte. »

Il posa l’animal sur une très belle table d’un bois rougeâtre uni, et j’éprouvai une impression de merveilleux en regardant une fois de plus cette petite forme précieuse et en entendant mon hôte affirmer que c’était une chimère.

« Comment, lui dis-je, une Chimère ?… Cela existe
 donc ? »

Il eut un admirable sourire.

« C’est aujourd’hui seulement que vous l’apprenez ?

– Oui, répondis-je, en sentant sous son regard que je devais paraître bien naïf.

– C’est donc un heureux jour pour vous que celui-ci, le premier de votre vie, peut-être, où vous ayez su faire réellement attention.

– Jamais, lui répondis-je, je n’ai été cependant plus distrait que pendant la promenade qui m’a mené jusqu’ici et au cours de laquelle j’ai découvert cette petite… Chimère. Mon esprit errait au hasard d’une rêverie.

– Peu importe ; à la minute même de votre découverte, vous avez eu un éclair extraordinaire d’attention. Vous avez su regarder au moment où il fallait… Que de gens, continua-t-il, sur un ton très supérieur, mais serein et aimable, seraient passés à côté de cette petite merveille sans la remarquer ; que dis-je, seraient ?… sont. Vous-même jusqu’ici, et moi-même jadis, devant combien de mystères ne sommes-nous pas passés sans les voir ! »

Et, avec un rayonnement de son regard et de tous ses traits qui, restés jusque-là contractés, se déployèrent :

« Vous étiez aveugle, me dit-il, et maintenant vous commencez à voir un peu. »

Puis, montrant le petit animal mort avec une sorte de tendresse :

« Ceci, dit-il, est une parcelle de lumière, c’est une goutte de l’universel merveilleux que les barbares et épais de ce monde ne peuvent connaître, parce qu’ils ne savent pas regarder. Vous êtes déjà passé auprès de mille prodiges de cette sorte, mais c’est la première fois que vous en percevez un nettement. Jusque-là, vous n’aviez sans doute que des aspirations et une vague prescience. »

J’acquiesçai, en lui expliquant le trouble, l’attente mystérieuse de certaines minutes de ma vie.

« C’est cela, me dit-il, c’est bien cela ; aujourd’hui seulement vous voyez quelque chose de précis. Et regardez quel miracle est cette petite bête !… Quelle profondeur dans la beauté ! Quel infini dans les nuances !… Ne trouvez-vous pas ? »
 
VALEN3
 

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(Jean Bertrand, Valencianos, roman, Paris : Éditions des cahiers libres, 1932)