LORIN VOLC
 
 

« Vous croyez, me dit-il, que le temps des légendes est révolu ? Vous vous imaginez que le vieux fonds des histoires fantastiques est bel et bien bouclé ? Et qu’il n’en peut plus naître aucune, à notre époque de lumière et de raison ? Quelle erreur ! La source des légendes est inépuisable – et multiple. Des légendes, mais, mon cher, il ne cesse de s’en former derrière nous, dans le passé, tout autant que jadis. Tenez, moi qui vous parle, j’en connais une qui ne date que de trente et quelques années. D’où sort-elle ? D’Allemagne, s’il faut en croire le nom d’un des héros, tel que le narrateur me l’a dit. Mais rien ne prouve que cette histoire n’a pas été modifiée selon les pays qu’elle a parcourus, et qu’il n’en existe pas de versions anglaise, danoise ou espagnole, dont l’une serait la leçon originale. L’homme qui me l’a contée l’avait entendue de la bouche d’un voyageur bavarois, qui causait, en wagon, avec une dame, là-bas, du côté de Munich. Mon conteur ne leur avait pas adressé la parole. Il s’était borné à retenir l’histoire. Et peut-être ne me l’a-t-il pas rapportée exactement. N’est-ce pas ainsi, d’ailleurs, que les légendes s’embellissent, chemin faisant, de tout ce qu’on y ajoute et aussi de tout ce qu’on en retranche ?

Une légende, oui, dans toute l’acception du mot. Une légende qui vient, après bien d’autres, enrichir le bagage d’un certain sire décidément éternel et dont le monde se plaira toujours à redouter la rencontre ; pour quoi ce même monde se plaît non moins, de temps en temps, à inventer, qu’on l’a revu et qu’il s’est conduit comme ceci et comme cela, toujours à sa façon, qui ne change guère.

Je commence.

Au début de ce XXe siècle, vivait un homme honnête, pieux et bon, appelé Ludwig Brehmer, qui habitait, l’été, un chalet dans la montagne.

Un soir d’orage, il vit un éclair aveuglant sillonner l’espace. La foudre était tombée non loin de là. Et aussitôt un lugubre cri s’éleva dans les ombres du versant couvert de sapins, de prés et de rochers.

Ludwig Brehmer sortit aussitôt de sa maison et se dirigea vers l’endroit où quelqu’un venait de crier si terriblement. Il faisait très chaud et très lourd. De larges gouttes commençaient seulement à tomber.

D’affreux blasphèmes guidèrent Ludwig. Il distingua bientôt une sombre forme humaine qui dévalait vers lui en boitant, en maugréant et en levant le poing vers les nuages.

« Pour Dieu et avant tout, supplia Ludwig bien haut, ne blasphémez pas ainsi ! Quelle utilité de vous en prendre au Seigneur, monsieur ? Mais dites : avez-vous été foudroyé ? »

L’autre se taisait. Un peu plus haut que lui, sur la pente, là même d’où il venait, l’herbe brûlait, pour avoir subi la décharge fulgurante du ciel. Ludwig Brehmer monta l’éteindre, en tapant avec sa canne.

« Aidez-moi, que diable ! » fit-il.

Mais l’homme sombre, toujours muet, se frottait les côtes. Quand Ludwig le rejoignit, il vit que ce promeneur nocturne avait la peau noire comme celle d’un nègre ; mais peut-être était-ce là une conséquence du coup de foudre ? Le malheureux sentait le brûlé comme au sortir d’un incendie ; au bord de sa longue pèlerine de touriste, un feston de feu rongeait l’étoffe ; une fumée, empestant le soufre, montait du personnage.

« Attention ! s’épouvanta Ludwig. Vous flambez ! »

L’homme ricana, et il étouffa de ses mains le liseré dévorant, sans paraître éprouver la morsure du feu.

Interloqué, Ludwig Brehmer ne lui dit pas moins :

« Vous avez reçu un terrible choc… Venez chez moi, vous remettre.

– Bah ! Ce n’est pas le premier ! maugréa l’inconnu.

– Vous avez fait la guerre, sans doute ? »

Seul un ricanement lui répondit encore.

« Appuyez-vous sur moi. Vous boitez…

– Je boite toujours, » fit l’homme avec un rire amer.

Il étendit une jambe. Ludwig aperçut confusément un maigre mollet pris dans un gros bas, entre une ample culotte et un brodequin de pied-bot.

« Excusez-moi, dit-il, je ne suis qu’un malappris. »

Il n’osait pas questionner davantage cet étrange infirme. Quand ils furent entrés dans le chalet, le pied-bot voulut demeurer à l’écart de la lampe. Il était vêtu de noir et sa peau était réellement noire aussi, sans toutefois que ses traits fussent ceux d’un nègre. Était-ce quelque Hindou ? Était-ce un phénomène ?

Ce malheureux dégageait une telle odeur de roussi que son hôte s’en trouva incommodé et qu’il fut soulagé lorsque le foudroyé se fut retiré dans la chambre d’amis, sans avoir accepté le moindre réconfort solide ou liquide.

Le lendemain, Ludwig Brehmer, levé dès l’aube, frappa à la porte du voyageur. Il le trouva devant un chevalet, en train de peindre un paysage. Une magnifique boîte de couleurs, une palette, toute une gerbe de pinceaux. Pourtant, Ludwig aurait parié que, la veille, l’homme ne portait aucune espèce de fardeau. D’où sortait donc cet attirail ? Il fallait qu’il l’eût dissimulé sous sa pèlerine…

L’odeur de roussi persistait. D’ailleurs, non seulement la fenêtre était close, mais les rideaux restaient à demi fermés, ce qui créait une lumière obscure fort peu favorable à l’exercice de l’art pictural.

« Bonjour, monsieur, comment cela va-t-il ? dit Ludwig, sans avoir l’air de rien.

– Admirablement ! lui fut-il répondu. Je vous suis reconnaissant de votre hospitalité, monsieur. Et voyez : je brosse une petite toile, pour vous en remercier. »

Ludwig crut alors s’apercevoir que l’homme était plus noir encore qu’il ne l’avait cru. On aurait dit que l’ombre de la nuit s’attardait sur sa face, et même sur tout son être. C’était bien curieux et inexprimable. Et cela faisait comprendre vaguement pourquoi il craignait la clarté.

« Qu’est-ce que c’est ? dit Ludwig en se penchant vers le tableau avec beaucoup d’empressement et d’amabilité.

– C’est, répondit le singulier peintre, la vue d’une belle cité que j’ai traversée au cours de mes voyages, et dont, soit dit en passant, je n’eus pas trop à me louer… Voici le tableau terminé. Acceptez-le. Je vous salue, monsieur !

– Quoi ! Partir déjà ? J’espérais vous garder ici durant quelques jours…

– J’ai trop à faire. Voyager, voyager, tel est mon lot !

– Adieu donc ! » regretta Ludwig en remarquant la grimace qui, sur ce mot, avait crispé le visage ténébreux de son interlocuteur. Il le reconduisit jusqu’à la porte. Le voyageur ne voulut pas qu’il allât plus loin, et s’en fut, cahin-caha, si noir, si noir qu’il semblait entouré d’ombre, comme on représente, rayonnant de lumière, le Seigneur Dieu.

Alors, Ludwig remonta dans la chambre d’amis.

Le tableau était placé sur la cheminée, car il n’y avait plus là ni chevalet, ni palette, ni couleurs, ni pinceaux.

Et Ludwig fut pris d’une grande épouvante en voyant que les rues de cette ville si bien peinte étaient animées ; que des gens y passaient ; qu’aux fenêtres des maisons, il y avait des hommes, des femmes, des enfants qui bougeaient en regardant dehors. Des arbres s’inclinaient sous la brise. Des nuages glissaient dans le ciel…

Terrifié, frémissant d’une horreur indicible, Ludwig Brehmer, d’un violent coup de poing, creva la toile diabolique…

Et ce fut juste à ce moment, le 8 mai 1902, que la ville de Saint- Pierre, dans l’île de la Martinique, s’écroula tout entière, comme si vraiment cette immense catastrophe eût été l’œuvre d’un poing gigantesque et destructeur. »
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » n° 19301, samedi 23 janvier 1937 ; illustration de Georges Lorin)