CHARME
 
En souvenir de Jonas, le baleinier.
 
 

Machinalement, mon ami et moi, débouchant du premier tournant de cette grand-route fade, et en en voyant un second qui la ramenait en S, dans le sens opposé, nous portâmes les yeux sur la gauche, cherchant par où couper court.

Il y avait un taillis extrêmement serré, rendu plus dense encore par l’amoncellement des feuilles d’automne. Ce taillis venait se tasser, se comprimer contre un énorme mur qui tombait perpendiculairement, un peu devant nous. Un autre mur pareil bordait la route : enceinte, sans doute, de quelque château dont nous aurions trouvé la grille, en poursuivant.

Nous eûmes une première hésitation : savoir si nous contournerions le château par la route, ou si nous couperions à travers le taillis.

Lorsque nous fûmes dans le taillis, nous en eûmes une seconde. Près du mur, le taillis était épais, sombre. À l’opposé, il semblait n’éclaircir. Là coulait, peut-être, quelque ruisseau. Devions-nous rester près du mur pour marcher plus sûrement, ou obliquer vers l’éclaircie pour marcher plus commodément ?

Nos réflexions n’étaient pas résolues que nous étions déjà empêtrés en plein taillis. Un étique sentier, au prix de mille contorsions, se débattait à travers la foule de méchantes verges dépouillées dont la peau formait, à terre, une masse jaunâtre et gluante. Le mur, écaillé de son crépi, était couvert de larges taches jaunes, comme si cette peau végétale, en tombant, l’avait éclaboussé. Nous faisions effort pour ne pas perdre le sentier qui s’écorchait, à chaque pas, aux raides paquets d’arbustes et se prenait dans leurs détritus.

Nous marchions avec répulsion. Nous ne pouvions, cependant, nous empêcher d’avancer. Nos pieds s’empoissaient dans l’amalgame collant des feuilles mortes. Déjà, nous ressentions une affreuse fatigue qui nous enlevait toute parole.
 

*

 

Tout à coup, j’entendis mon ami me dire (et, déshabitué de sa voix, je tressaillis) :

« Tiens ! Il n’y a pas d’oiseaux, mais il y a des rats. »

Nous nous arrêtâmes. Je prêtai l’oreille.

En effet, au-dessus du sol, aucun bruit. Les rêches faisceaux de bois maigre étaient muets comme nous. De temps en temps, seulement, ils s’entrechoquaient ; des brindilles cassaient et tombaient.

Mais, à ras de terre, à intervalles assez longs, quelque chose remuait. Cela ressemblait, comme l’avait dit mon ami, à la précipitation des rats. Pas tout à fait, cependant. On avait l’impression que les feuilles étaient foulées par un corps plutôt que touchées par des pattes. J’eus l’idée des serpents. Mon ami protesta avec colère :

« Ce sont des rats. »

Juste à ce moment, le bruit recommença tout près de nous. Non, ce n’était pas le glissement de traîne des serpents ; ce n’était pas non plus le piqué des rats. C’était un glissement bref et massif produisant l’effet d’un bondissement, parce que le corps devait se ramasser lourdement, à chaque embardée.

« Ce ne sont pas des rats, » fis-je en haussant les épaules.

Mon ami me regarda avec une telle expression de mépris que je m’obstinai aussitôt, tant il me paraissait ridicule et injuste.

Et j’eus un éclat de rire insultant en lui montrant, soudain, entre les branches, à quelque distance, le long du mur, se confondant presque avec les jaunes décombres du feuillage, un étrange animal.

Ce n’était pas un serpent ni une salamandre ni un poisson. Il tenait des trois.

Arrêté, aux aguets, nous tournant le dos, nous le prîmes, d’abord, pour un écureuil, à cause de l’espèce de queue en panache qu’il faisait battre de droite et de gauche. Mais cette queue n’était que l’extrémité de son corps comme la queue d’un poisson.

Il perçut le bronchement de notre vie, bien que nous fussions immobiles. Par un preste serpentement, il nous fit face. Nous le vîmes tout entier.

Petit, renflé, sans pattes, la peau tachetée de jaune et de noir comme certains poissons, luisante comme celle des phoques ; une tête de grosse anguille, en prolongement direct du corps, avec deux yeux à peine différents des taches de la peau, deux points noirs au centre de cercles jaunes, absolument fixes, sans un battement, sans une onde, d’une effroyable obstination.

Une fois planté devant nous, il ne bougea plus. On eût dit une pierre après le vif débattement pesant qui l’avait fait se retourner.

Nous restâmes nous-mêmes perclus. Notre cœur battait. Tout en nous, sauf le cœur, était mourant.
 

*

 

L’animal avait les points noirs de ses yeux droit rivés sur mon ami.

Celui-ci, subitement, détendit ses muscles figés, lança sa main sur un des arbustes voisins, le cassa net et brandit cette matraque vers la bête qui ne fit pas un mouvement.

Ils se dévisagèrent. Mon ami avait gardé le bras levé.

Puis, d’un pas automatique, il avança. La bête, presque à ses pieds, déplaça ses yeux de manière à le conserver exactement dans leur champ. Pas un mouvement de frayeur, pas un frémissement, pas une intention visible.

Devant cette apathie formidable, mon ami perdit contenance. Il asséna son bâton sur ce corps qui rendit un son plein de caoutchouc. Les yeux ne vacillèrent pas. Le gourdin frappa plus durement. À deux reprises, à trois, à dix, à vingt. Aucune blessure.

Mon ami cessa, essoufflé. Un laborieux geste écourté de la tête, de mon côté, comme si une ankylose le gênait. Voulait-il me prendre à témoin que, sans doute, la bête était morte, sur place, de ses coups ou de peur ?

J’étais, à présent, assez en arrière. Son effort vers moi dura quelques secondes. Une force ramena presque aussitôt sa tête dans l’autre direction.

À ce moment, un froissement lourd nous fit tressaillir. La bête était à une vingtaine de mètres sur la gauche, gagnant la partie la plus claire du bois, de nouveau immobile, de nouveau, de son œil atone, fixant son bourreau.

Abasourdi, un instant, la fureur le reprit. À demi trébuchant, il courut sur la bête, défit et jeta au loin sa manchette, retroussa sa manche.

Il courut si fort que je crus qu’il allait la piétiner. Il n’osa pas. Elle l’attendait comme la première fois. Comme la première fois, prenant son temps et sa distance, il la roua. Son cou, en se congestionnant, fit éclater la boutonnière de son col. Il arracha le col.

Les coups s’étouffaient sur l’animal insensible. Ce n’était qu’un être fragile, qu’une réduction de monstre : on devait pouvoir l’assommer. Suffoquant, mon ami partageait ses regards égarés entre sa victime triomphante, son bâton fendu et échardé et ses mains qui commençaient à saigner.

Devais-je lui dire quelque chose, lui porter secours, l’appeler, l’appeler à tue-tête pour qu’il renonçât ? En eus-je l’idée ? Je ne pouvais absolument rien faire ni de mes jambes ni de mes lèvres. Je suivais les deux petits points noirs. La bête ayant accompli un nouveau saut du côté de l’éclaircie, ils avaient mécaniquement rectifié leur angle pour demeurer attachés aux yeux de mon ami.

Titubant, soufflant, la chemise dépenaillée, suant, les cheveux défaits, il se repréparait au combat, soupesait sa matraque. Comme un automate, je les suivis. Une fois de plus, le rebondissement des coups impuissants. Sans me rendre compte, j’avais ramassé la manchette restée accrochée dans un des paquets de tiges du boqueteau et je la tendais à mon ami.

De ce nouvel engagement, rien ne résulta, pas une égratignure. Selon sa tactique, le monstre se posta plus loin.
 

*

 

J’aperçus un autre homme que celui qui était mon ami. Toutes les veines de la figure ressortaient, résille violâtre. La face paraissait occupée, à fleur de peau, par une nichée de reptiles. Le teint était boueux. De grosses rides descendaient des fosses des yeux à travers les joues. Les yeux bombaient comme des œufs et rougissaient, sanguinolents caillots. Plaqués par la sueur, les habits, le linge ressemblaient, sur le corps émacié et voûté, à une mauvaise peau mal attachée, durant la mue.

De ses ongles, il ratissa sa chevelure poisseuse et parut s’interroger. Sa trique ébréchée, lancée au loin, il serra les poings, puis détendit les doigts et se rassembla… Je pensai qu’il allait foncer contre la bête, l’empoigner, la lacérer, la mordre. Il eut une impulsion en avant, suivie d’un haut-le-corps pétrifié. Indécis, il chercha à se détourner. J’aurais voulu lui tendre les bras. Je ne pouvais que bêtement jouer avec sa manchette.

La lisière du taillis était atteinte. Dans le plein jour, non loin du ruisseau que l’on devinait, la bête avait l’air d’un jouet mal peint oublié par un enfant.

Arracher, de nouveau, un arbuste, tirer de sa poche un couteau, ébrancher l’arbuste et le tailler en épieu, lancer son couteau sur le sol, dépouiller sa veste, son gilet, sa chemise et, dépoitraillé, se précipiter, l’épieu en avant, voilà ce qui fut fait. La pointe toucha la bête au cou. Elle ne s’enfonça pas. L’élan fut arrêté net. Puis la peau qui avait fléchi se redressa, comme fait une balle gonflée et refoula lentement l’épieu, sans qu’il y eût le moindre trou.

Plaie saignante, tous les coups qui n’avaient même point contusionné l’animal, semblaient avoir porté sur la figure de l’homme.

Il reprit sa poursuite. La lutte allait se livrer au bord même du ruisseau, sur l’arête bourbeuse de la rive où pas une herbe ne poussait, où il n’y avait pas un caillou, bourrelet découpé dans de la pâte.

Je tâtonnai jusqu’à la lisière où je ramassai le couteau et la veste. Mais, détrempée de froide sueur, la veste me fit grelotter ; je la rejetai avec dégoût.

L’épieu était tombé de la main flasque. Soit que l’inutilité en fût évidente, soit que les nerfs n’obéissent plus, elle ne se baissa pas pour le ramasser.

Désarmé, en haillons, deux globes rouges liés aux deux petits points noirs…

Il bondit encore. S’aplatir, de tout son poids, sur l’animal et l’écraser ? L’enjamber, fuir ? L’animal l’évita d’un bref saut à droite. Je vis un soulier graver ses clous dans la boursouflure molle de la berge et disparaître dans le ruisseau.

Non. Le ruisseau n’était qu’un pain de vase qui affleurait. Je me dressai sur la pointe des pieds pour mieux voir. L’animal avait fait volte-face dans le même but.

Sans doute que l’homme avait pivoté en tombant, car il se trouvait couché sur le dos, comme un mort dans son cercueil. La vase l’encadrait, si souple et si collante, qu’il ne pouvait faire un geste. Il tâchait. Les muscles de ses jambes et de son ventre se gonflaient ; il respirait avec violence. Il ne s’enlisait pas. Après avoir fléchi sous le choc, cette vase ne cédait plus au poids. Elle portait le corps ligoté dans une matrice.

Alors, d’un coup de détente, la bête, de la berge, sauta sur la poitrine, puis sur la figure qu’elle se mit à sucer, sangsue géante.
 

*

 

Je raidis et bandai tous mes tendons pour prendre la fuite.

Auparavant, mes yeux observèrent que le cours de cette auge de limon était jonché de débris, pierres, morceaux de branches, à première vue. C’était des ossements, les ossements de tous les animaux, quadrupèdes, oiseaux, qui s’étaient laissés prendre à ce piège.

N’était-il pas légitime qu’un aussi heureux artifice fût consacré par la prise d’un homme ?

Mais cette réflexion ne suffit pas à me consoler de la perte de mon ami, conséquence d’un stupide instant d’orgueil.
 
 

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(Henri Hertz, Sorties, neuf histoires, Paris : F. Rieder et Cie, « Prosateurs français contemporains, première série, » 1921)