APO VLAMINCK
 
 

Je connus Guillaume Apollinaire aux environs de 1903.

La mère de Guillaume demeurait à Chatou en face de chez mon père. La maison appartenait à la catégorie des villas somptueuses : murs et grille, pelouses et grands arbres contribuaient à donner à cette demeure un air cossu, douillet et…. prétentieux.

Les milieux que fréquentait Apollinaire étaient bizarres. Il était de bon ton de paraître anormal, étrange. On fumait l’opium, on mangeait du haschich, on absorbait de l’alcool, de l’éther… Peintres, poètes et littérateurs étaient pauvres et il n’était pas question de gros prix ni de forts tirages. En revanche, il était indispensable de se montrer férocement spirituel, même si cet esprit devait ridiculiser ou tuer ce qu’il y a de meilleur dans la nature humaine.

On jonglait avec le paradoxe. On répudiait le sens commun.

Guillaume Apollinaire était un homme fin, un intellectuel intelligent. Il y avait en lui un fond de naïveté contre laquelle il se prémunissait en se donnant l’attitude d’un sceptique. Il était attiré, troublé par l’étrange…

Guillaume venait le samedi soir pour passer le dimanche chez sa mère. Il apportait, dissimulé dans un paquet élégamment ficelé, son linge sale qu’on lavait à la maison : il économisait ainsi le prix du blanchissage.

Il était de taille moyenne, un peu rondouillard, mais de traits fins, et ses yeux intelligents remblaient inspecter sans cesse les choses et les êtres.

Quand je fis sa connaissance, il avait environ vingt-cinq ans. Il vivait de petits travaux littéraires, de traductions et de besognes mal rétribués qui lui permettaient, tout juste, de ne pas crever de faim et ne lui laissaient jamais un sou en poche.

Sa mère lui reprochait son inaptitude à gagner de l’argent. Il encaissait rebuffades et engueulades avec dignité et ne s’en plaignait pas plus que de son habituelle impécuniosité.

Il vivait dans un manque d’argent continuel ; cependant, je ne l’ai jamais vu se plaindre.

Il était toujours de bonne humeur ; il riait et s’amusait de tout. Jonglant avec les paradoxes, les fantaisies de l’esprit lui faisaient oublier les difficultés matérielles de la vie. Seules l’inquiétaient les formes nouvelles de la pensée et il n’avait, à cette époque, aucun souci de l’avenir… Chaque dimanche, il venait déjeuner chez moi. Je le voyais arriver à pas lents, tenant à la main une feuille imprimée, qu’il lisait tout en marchant : Nick Carter faisait ses délices et il n’en ratait jamais un numéro.

Quand je fis sa connaissance, il revenait d’Allemagne où il avait été précepteur dans une famille.

Un jour, à la fin d’un repas, je lui tendis un superbe et succulent camembert. Il fit le geste de le repousser :

« J’ai horreur du camembert !… je ne peux plus en voir un, me dit-il en riant. Le jour de mon arrivée en Allemagne, quand j’allais rejoindre mon poste de précepteur, il ne me restait, après avoir payé le prix de mon voyage, que quelques sous tout à fait insuffisants pour me permettre d’entrer dans une brasserie et de déguster une choucroute en buvant un demi. J’achetai donc du pain et un camembert que je dévorai en entier. La nuit je fus affreusement malade… Alors, tu comprends… le camembert !… »

Cependant, Guillaume avait un solide appétit. C’était même un gros mangeur.

Un matin, nous étions venus à Paris ; il voulut me rendre mes invitations en m’offrant à déjeuner au « Chartier » de Montmartre. Tout en racontant des histoires, je commandai et absorbai successivement plusieurs bœufs gros sel, deux côtelettes de mouton, quatre tomates farcies. Tout à coup, le visage de Guillaume me parut empreint d’inquiétude. Le montant de l’addition lui donnait de graves appréhensions et lui coupait l’appétit. Il se demandait comment il allait faire…

J’avais compris et le rassurai.

« Ne t’en fais pas, Guillaume !… c’est moi qui paie : mange… mangeons !… »

Sa figure s’éclaira d’un bon sourire et nous redemandâmes des bœufs gros sel, des entremets et des desserts.

Guillaume aimait la marche, les promenades sans but au cours desquelles les moindres sujets lui étaient autant de motifs à lâcher la bride à son imagination, à son lyrisme, et, durant des après-midi, nous errions à l’aventure, sur les bords de la Seine, de Chatou à Bougival, entrant dans les guinguettes, au bal des canotiers ou à La Grenouillière. C’était un charmant compagnon, aimant boire, manger, faire l’amour, adorant la vie pour la vie, en dépit du peu de facilités que pouvait offrir à un poète une société organisée en vue de luttes uniquement prosaïques.

C’est presque un truisme que de dire que Guillaume Apollinaire était poète !…

Poète, Apollinaire l’était comme le ciel de la Méditerranée est bleu… Poète, il l’était essentiellement, mais, de poésie, il n’en parlait jamais ; seulement, il la faisait entrer partout et dans tout. Ses poèmes étaient, comme son esprit, empreints d’une originalité où le bizarre et l’inattendu frôlaient parfois un réalisme drolatique.

Il y a des fleurs des champs, des bois, il y a aussi des fleurs de serres aux formes et aux couleurs étranges… des fleurs aux couleurs chimiques et vénéneuses comme celles qui éclosent subitement, quand on laisse tomber, dans un verre d’eau, une certaine poudre japonaise.

Guillaume transposait la vie sur un plan personnel, original, celui qui convenait à la sensibilité du poète qu’il était exclusivement, car les autres arts ne l’inspiraient guère.

Son oreille était rebelle à la musique et il riait lui-même de son inaptitude à distinguer « La Marseillaise » d’un « Clair de lune. » Il ne concevait la peinture que comme une manifestation de l’esprit littéraire, et ce, depuis la plus simple imagerie jusqu’aux divagations cubistes et surréalistes.

Ce qui faisait sa force, c’était son adresse dans la fantaisie, une adresse d’équilibriste ou de professeur de charleston, inventeurs de danses que, seul, il pouvait danser. Encouragé, flatté par tous ceux qui espéraient, à la faveur d’une époque troublée, se tailler une petite part de gloire et de bénéfices, il devint le pilier qui soutenait tout l’édifice cubiste. Arrivé à ce stade, il ne savait plus très bien si tout cela l’amusait encore. Peut-être, simplement, du haut de cette tour de Babel qu’était devenu l’Art français, était-il pris de vertige ?

La veille de la déclaration de guerre, le 2 août 1914, j’étais avec Guillaume. Nous avions déjeuné ensemble.

« Cela durera trois ans, me dit-il, et le mieux, c’est d’être soldat !… »

Pauvre Apollinaire ! Le jour de la déclaration de la guerre, il n’était possesseur que de quelques francs. Il voyait l’avenir avec angoisse ! Qu’allait-il advenir de ses traductions, de ses petits travaux littéraires ?…. Les éditeurs allaient fermer boutique.
 
 

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Les trois ans qu’il avait prévus passèrent, et même quatre !… Je le rencontrai en 1917, rue d’Enghien, lieutenant d’infanterie et trépané. C’était quelques mois avant l’armistice. Il allait au journal « Excelsior, » faire son « Pont des Arts. »

Nous étions heureux de nous être retrouvés, et, presque quotidiennement, il venait me voir à l’atelier que j’occupais rue du Départ, à Montparnasse. Les soirées que nous passâmes ensemble à cette époque sont demeurées pour moi inoubliables. Apollinaire avait conservé son merveilleux appétit. Je lui trouvai un état d’esprit plus réaliste. Il riait de tout ce que je lui rappelais. Il riait de lui-même.

Il riait de la confusion, du gâchis qu’il avait contribué à créer, comme si cela n’avait été d’aucune conséquence. Il n’y attachait pas plus d’importance qu’à des dettes de bistrot restées impayées, pas plus d’importance qu’aux mets qu’il avait préparés un soir, pour un dîner : des poires à la moutarde, des pissenlits à l’eau de Cologne.

Il oubliait qu’il avait encouragé le doute par une surenchère gratuite, qu’il avait rendu plus incertains, d’une expression plus confuse, les rapports de la pensée et de l’Art et qu’il avait, ce faisant, engendré la méfiance. Il oubliait qu’il avait donné à l’impuissance l’attitude du génie…
 
 

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Dans Paris, la grippe faisait rage et les enterrements faisaient suite aux enterrements. Apollinaire tremblait devant ce fléau…

Rescapé de la guerre, il avait peur de mourir.

Huit jours avant sa mort, sa femme et moi, nous déjeunions chez lui. Du sel fut renversé sur la nappe. Il en demeura attristé et inquiet. Car il était, par ailleurs, superstitieux. Il rendait visite aux somnambules, croyait à l’avenir dévoilé par les cartes, évitait de passer sous les échelles. Pendant le déjeuner, je ne sais pour quel détail de service, sa femme et lui se disputèrent. Nous sortîmes ensemble ; il allait à « Excelsior » et nous accompagna un bout de chemin. Le soir, il rentra malade et se coucha avec 40 de fièvre.

Je devais faire les décors de sa pièce « Couleur du Temps, » dont la représentation allait avoir lieu une quinzaine de jours plus tard, au « Théâtre Lara. » Malade, brûlé de fièvre, il ne faisait qu’y penser.
 
 

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En matière d’art, comme dans la vie, Guillaume Apollinaire était, ainsi que Picasso, toujours assis entre deux selles. Si l’un divaguait du cubisme à Ingres, l’autre errait dans le domaine du classicisme et de la fantaisie excentrique. Durant toutes ces dernières semaines où j’avais vu Guillaume presque quotidiennement, j’avais perçu, malgré le soin extrême qu’il mettait toujours à dissimuler, son angoisse de ne pouvoir trouver « la matérielle » avec ses poèmes, ses épigrammes, ses épitaphes.

Au fond de lui-même, il savait fort bien qu’on ne danse pas indéfiniment sur un fil de fer sans se casser la gueule et que ce n’était pas la poésie surréaliste qui pouvait nourrir son homme. Car, sous ses allures de bohème, Guillaume Apollinaire aimait ses aises, la bonne chère, son confort, son intérieur, ses bibelots, et, chose paradoxale, il était dans sa vie privée fort ordonné. S’il avait vécu, je ne doute pas que donné. S’il avait vécu, je ne doute pas que Guillaume fût devenu académicien, tout comme Paul Valéry !

Apollinaire mourut le 11 novembre 1918, le jour de l’armistice. Dans la rue, la foule, délirante de joie, hurlait, chantait et criait : « À bas Guillaume ! »
 

Malgré les oppositions violentes de ses disciples et de ses amis, « Couleur du Temps » fut joué au jour dit. En dépit de toute une campagne de presse et des pressions exercées sur Mme Apollinaire pour faire remettre à plus tard cette manifestation littéraire, je fis respecter les volontés de Guillaume dont j’étais le dépositaire. « Couleur du Temps » fut joué en matinée.

À la fin de la représentation, Mme Rachilde s’écria : « Mais c’est du Victor Hugo !… »
 

La naïveté de Guillaume, son ignorance des choses de la vie ordinaire, son inaptitude à tout travail manuel étaient quelque chose de stupéfiant. Apollinaire était incapable de planter un clou, de scier un bout de bois.

Un jour, je l’ai vu regarder un maçon qui montait un mur de briques. Il s’extasiait sur la façon dont l’homme posait le petit tas de mortier, mettait la brique en place, la tapotait du manche de sa truelle pour la mettre d’aplomb.

« Regarde, me dit-il. C’est étonnant ! »
 
 
APOLLINAIRE PHOTO
 

Il me fit le récit de sa blessure à la tête.

Il avait tendu une toile de tente, et, se croyant à l’abri, il se tenait, pendant un bombardement, couché sous une illusoire cuirasse.

Quelques éclats de shrapnels ou d’obus, éclatés trop loin, tombaient du ciel sur la toile sans la transpercer…

« J’étais convaincu, me dit-il en riant, que cette toile qui ondulait au vent, y ferait une protection à laquelle personne n’avait encore pensé… »

Cette illusion de poète valut à Apollinaire d’être trépané !

Guillaume Apollinaire, sous le tonnerre des explosions et, tandis que le canon gronde, couché sous un morceau de toile qu’agite le vent : comment ne pas retrouver dans cette vision la poésie naïve et charmante du « Poète assassiné » !
 
 

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(Maurice de Vlaminck, in Comœdia, hebdomadaire des spectacles, des lettres et des arts, nouvelle série, n° 20, samedi 1er novembre 1941. Portrait de Guillaume Apollinaire par Maurice de Vlaminck, 1903 ; la photographie est extraite de l’article.)