copley retour neptune
 

En ce temps-là, les marins qui naviguaient entendirent une voix courir sur la mer. Gémissante, elle annonçait que le grand Pan était Mort. Ces paroles frappèrent d’inquiétude tous ceux qui les saisirent, s’enfuyant au ras des flots, dans le vent, comme la proclamation d’un héraut invisible, hâtif et désolé. La plupart ne pénétrèrent pas leur sens mystérieux ; certains les traduisirent de travers ; mais d’autres comprirent pertinemment que c’en était fait, tout d’un coup, du paganisme et que les dieux antiques venaient de mourir, cédant au vrai Dieu l’empire du monde.

Or, longtemps après, il advint qu’une caravelle, faisant voile vers Rhodes, se perdit par gros temps entre la Sicile et la Grèce, et que nul n’échappa au naufrage pour le raconter. Qui l’eût bien narré, pourtant, c’eût été messire Petrus Benedictus, l’humaniste, grand voyageur de terre et d’onde, gentil philosophe, très docte savant et poète mélodieux. Il avait monté sur cette maudite caravelle afin de se satisfaire en l’avidité de parcourir, durant ses jours, autant de pays qu’il se pourrait ; et voici qu’il avait péri noyé par l’instrument d’une tempête.

Voire. C’était là seulement une croyance. Car, au bout de deux années qu’on l’avait pensé en paradis, et comme ses amis les meilleurs se faisaient raison de son trépas, représentez-vous l’aventure d’une certaine nef génoise s’en revenant de Constantinople qui rencontre chemin faisant la pire bourrasque, se voit forcée de fuir au hasard devant les rafales, et, par cette tribulation, se trouve tout soudain, quand la nature s’apaise, en vue d’une île que personne à bord ne sait nommer. L’un dit : « C’est telle. » Son voisin opine : « C’est telle autre. » Dispute il y a, mais bénigne, pour ce que l’esprit n’est pas querelleur au sortir du péril. Bref, les gens de la nef doivent confesser que voilà une île inconnue, ce dont nous aurions mauvaise grâce à nous étonner, car il y avait jadis plus de mystères, des Colonnes d’Hercule aux Échelles du Levant, qu’il n’en demeure aujourd’hui sur l’entière surface de tous nos océans. Mais revenons à cette île.

Elle était de taille modique, et le regard l’embrassait aisément dans l’ensemble. Contre le ciel redevenu d’un bleu ardent, au-dessus de la mer qui battait les rivages d’un flux d’émeraude et de saphir, elle élevait, cette île, des rochers couleur d’ambre, parés de verdures éclatantes et bien construites, encore embellies de lauriers-roses en fleur. Ces marbres et ces bois formaient une harmonie si parfaite que, de quelque côté qu’on les admirât en tournant autour de l’île, on croyait voir, surgie des flots, une acropole couronnée de temples et fleurie de jardins sacrés.

Ainsi la nef s’avançant le long de la rive avec force précautions marines et le fond de l’eau dûment tâté, elle revint à son point de départ, où le patron résolut de débarquer. En conséquence, on jeta l’ancre, qui mordit sur un banc de coquilles nacrées, à travers une profondeur d’azur et de sinople, cristalline à n’y pas croire. Puis, tandis qu’une partie de l’équipage demeurait à bord, une petite troupe s’engagea sur cette terre nouvelle, avec des armes qu’on emportait, de peur que ces magnificences à la fois augustes et riantes ne dissimulassent quelque repaire de Barbaresques.

Elles ne recelaient, quant au genre humain, qu’une seule créature vivante, en qui les matelots reconnurent non pas messire Petrus Benedictus, qu’ils n’avaient jamais vu, mais du moins un être inoffensif et, ce qui ne gâtait rien, des plus courtois.

Quand il leur eut enseigné que l’île était déserte, qu’il y avait abordé deux ans plus tôt à califourchon sur un mât rompu, et que, depuis lors, il avait mené là une existence frugale et méditative, ces hommes s’exclamèrent sans employer à cela plus de loisir qu’il n’était congru ; et puis ils proposèrent au naufragé l’octroi de vêtements décents.

L’humaniste, à demi couvert de hâillons, accepta leur offre avec indifférence. Mais, lorsqu’ils lui parlèrent de l’emmener avec eux afin qu’il regagnât sa patrie, ils virent, non sans surprise, que le solitaire ne s’y décidait qu’à regret. Non qu’il témoignât véritablement quelque hésitation ; mais une tristesse le tint, un instant, rêveur et silencieux, le regard troublé par une secrète contemplation.

Pourtant, ayant examiné les visages rustauds qui l’entouraient, il dit assez vite : « Çà, en route » comme si une hâte l’avait pris brusquement de s’en aller.

« Tout beau ! se récria le patron en riant. L’un de nous, messire, va vous escorter jusqu’au vaisseau. Moi, avec les autres, j’explorerai votre île, dont il me faut prendre possession. »

À ces mots, l’humaniste parut se résigner péniblement au sort inévitable.

« S’il en est ainsi, je vous guiderai, » dit-il.

Le patron n’y alla point par quatre chemins :

« On pourrait croire que cela vous fâche, de nous voir visiter l’endroit. Cache-t-il donc je ne sais quel secret ?

– Oui, dit Petrus bravement. Nonobstant quoi, je vous accompagnerai et vous montrerai moi-même, afin de le revoir encore, le tombeau de Neptune.

– Plaît-il ? fit le marin.

– Venez, » dit l’humaniste.

Lors, il les mena ; par des sentiers fort propres qui allaient contournant les rocs vermeils et les bosquets de lauriers ou autres arbres, vers une plage située au levant de l’île. Au vrai, ladite plage se montrait minuscule. Ils y débouchèrent d’une anfractuosité fendue dans l’une des masses rocheuses qui, à la semblance de deux murailles, conduisaient la pente du sable assez avant dans la mer, ainsi que l’on conditionne ces couloirs où les chevaux descendent au bain. Et une grotte ou caverne s’ouvrait dans la montagne, juste au bout de ce couloir que les lames du ressac lavaient sans cesse bellement. Et l’eau mouvante lançait ses nappes jusqu’au seuil de l’antre, à telle enseigne qu’on n’y pouvait pénétrer qu’en marchant à même l’onde amère.

Ainsi en usèrent Petrus Benedictus et ses compagnons, ceux-ci quittant leurs bottes et relevant leurs faussets, dont l’humaniste n’avait cure, allant pieds et jambes nus depuis belle lurette.

« Voyez, dit-il en approchant, ci est le sépulcre grandiose de Monsieur Neptune, roi de la mer, époux de Madame Amphitrite, et qui a pour sceptre un trident.

– Je ne vois rien, » fit le patron de la nef, en écarquillant les yeux pour distinguer ce que pouvait receler cette vaste et superbe caverne, non pas ténébreuse, mais très joliment éclairée par la lumière du jour, qui se glissait sous l’arcade bien large de l’ouverture, cependant que les vagues la rejetaient aux parois intérieures en mille reflets clairs et dansants.

« Oh ! oh ! oh ! s’écria l’humaniste, auquel on vit un air stupéfait. Dieu me pardonne ! Voici qu’il n’y a plus rien céans. Il faut que votre arrivée en soit cause. Un pareil spectacle n’était point destiné à la curiosité de tout un chacun.

– Mais quoi ? dirent-ils, l’examinant avec défiance.

– Quoi ? Ceci que, jusqu’à hier, cet habitacle contenait une bizarre, merveilleuse et terrifique apothéose. Au fond, se redressait, juché sur un char d’orichalque, la dépouille sèche d’un fort grand vieillard à barbe blanche, coiffé d’un bandeau d’or dentelé. Six chevaux, en ossements, gisaient au-devant, n’ayant point de sabots, mais des pattes de cygne à leur taille. Et tout alentour se tenaient quantité d’autres squelettes d’hommes et femmes, privés de jambes, mais de qui l’épine dorsale se prolongeait en arête de dauphin, de telle manière qu’on les reconnaissait d’emblée pour tritons et sirènes défunts. La mer n’a pas voulu que la tombe de son souverain fût profanée ; elle a tout repris, en considération de votre visite.

– Ouais ! fit le patron goguenard.

– En vérité. Mirez le lieu. C’est d’ici que Neptune, avec son cortège, prenait la mer doucement, pour parcourir à son de conque le royaume humide. C’est ici qu’il pensait dormir le sommeil des dieux morts.

– Partons, ordonna l’autre. Nous n’avons pas de temps à perdre. »

Les nautoniers sortirent de la grotte diaprée, sans plus se soucier de l’humaniste, qui les suivait maintenant comme un pauvre hère inutile. Ce n’était pas la première fois qu’ils recueillaient un naufragé de la sorte, c’est-à-dire n’ayant sauvé du naufrage qu’une partie de lui-même.
 
 

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(Maurice Renard, in Le Matin, « Les Mille et un matins, » quarante-huitième année, n° 17352, mardi 22 septembre 1931 ; John Singleton Copley, « Le Retour de Neptune, » huile sur toile, 1754)