CENTAURE2
 

Après avoir été décimés par les flèches d’Hercule, les centaures qui survécurent au massacre avaient été déportés par Neptune dans l’île des Sirènes. Mais d’autres représentants de la race, qui étaient restés à l’état primitif, et, qui n’avaient jamais vu ni une ville, ni une maison, ni un homme, existaient encore au fond des forêts impénétrables. Ils caracolaient dans les clairières, se nourrissant des produits du sol, de chair quand ils en trouvaient, et fuyant sous les frondaisons au moindre bruit.

Hippandre, qui appartenait à cette tribu sauvage, supportait malaisément la compagnie de ses semblables. Il souffrait confusément de voir les centaures se battre entre eux pour les raisons les plus futiles, et souvent sans aucune raison. D’obscures aspirations, plus subtiles, plus perspicaces, plus clairvoyantes que l’instinct qui les animait seul, le poussaient à éviter une société dont le contact le froissait à tout moment. Il s’en sépara pour toujours à la suite d’un incident qui fut, pour lui, gros de conséquences.

Comme il avait pris l’habitude de se tenir à l’écart, les centaures commencèrent à le regarder avec méfiance. Et bientôt, dans leurs cerveaux épais, cette méfiance se changea en hostilité. Un jour, avec cette soudaineté impulsive qui est le propre des brutes, ils interrompirent les luttes qui les poussaient les uns contre les autres, et s’unirent pour foncer tous ensemble sur Hippandre. Celui-ci, fit un bond énorme et s’enfuit au triple galop.

Il entendait derrière lui, sur le sol, le bruit des sabots de ses anciens compagnons devenus ses ennemis, et les cris rauques qui s’échappaient de leurs gorges. La peur d’être rejoint, déchiré, décupla ses forces. Il s’allongeait dans des foulées longues, puissantes, et de plus en plus précipitées. Les centaures ne tardèrent point à être laissés sur place, Mais Hippandre galopait toujours. Il ne s’arrêtait pas. Il était emballé. Une sorte de délire le possédait tout entier, accélérant le mouvement de ses pieds et les battements de son cœur. Pourtant, à la longue, sa tête se dégagea de l’ivresse qui le transportait. Il voulu modérer son allure, stopper. Mais son corps continuait à se déplacer avec une fougueuse impétuosité. Alors, inconsciemment, de petits cris sortirent de sa bouche :

« Ho !.. Ho !.. Ho là !… »

À sa grande surprise, son corps répondit à ces interjections, comme à des appels. Sa course affolée s’apaisa peu à peu. Il finit par s’arrêter. Et Hippandre démêla soudain qu’il y avait en lui deux êtres, dont l’un pouvait commander à l’autre. D’un geste naturel et spontané, il tapota familièrement son flanc arrière, et, pour la première fois, il se mit à réfléchir. Son intelligence s’ouvrait.
 
 

*

 
 

Hippandre commença à observer la nature et à en goûter les charmes. Les jeux du soleil à travers les branches, les splendeurs de l’aurore et du crépuscule, les couleurs dont se revêtaient toutes choses sous la caresse des rayons, attiraient et retenaient ses regards. Il restait de longues heures à écouter le murmure des sources et à suivre, d’un œil humanisé, leur course vagabonde et invariable. Peu à peu, il se dirigea vers les régions où la forêt se faisait moins dense, s’éclaircissait, et au-delà desquelles il pressentait tout un monde inconnu.

Un jour, sa nouvelle faculté de réfléchir le plongea dans une profonde perplexité. Un spectacle étrange l’arrêta net derrière un abri feuillu qui le dissimulait. Devant lui, des chevaux étaient en train de paître dans un pré. Hippandre ne put s’empêcher de trouver que ces êtres étaient pitoyablement difformes, avec leur corps normal dépourvu de buste et de bras, remplacés par un long cou surmonté d’une tête horrible. Il les considérait avec une extrême attention, se demandant quels pouvaient être leur existence et leurs moyens d’action, quand un des chevaux leva les naseaux et poussa un long et strident hennissement. Hippandre fut terrifié et détala à toute vitesse. Pourtant, il ne tarda pas à se gourmander sur sa timidité. Il revint sur ses pas jusqu’à la lisière du pré, pour mieux observer ces quadrupèdes sans bras, qui, tout compte fait, lui parurent inoffensifs. Dans la suite, il s’habitua à leur vue et il les rangea au nombre des animaux inférieurs.

Mais il fut bien autrement troublé, un autre jour, quand, dans le voisinage d’une rivière, il aperçut un homme qui marchait lentement, un bâton sous le bras. La difformité que présentait cette créature était, plus apparente encore ; pourtant, elle offusquait moins son regard. Hippandre était émerveillé de voir que son corps était vertical au lieu d’être horizontal et qu’il reposait sur deux pieds qui lui permettaient de se mouvoir avec autant de sûreté que de grâce. D’ailleurs, il devinait plutôt la forme de ce corps qu’il ne la voyait réellement, car elle s’accusait à peine sous les plis d’une étoffe harmonieusement disposée. L’ensemble était d’une paisible majesté. Un animal ? Peut-être ; mais assurément il appartenait à une espèce supérieure. Et puis, était-ce un animal ? Non, c’était autre chose, et c’était mieux, beaucoup mieux.

Hippandre, en examinant le bipède, avait l’impression de plus lui ressembler que ne lui ressemblaient les chevaux. Il remarqua qu’il avait les mains très blanches et très soignées. Il regarda les siennes, qui étaient sales et rugueuses. Il courut à la rivière, y plongea, les nettoya du mieux qu’il put. Puis, étant remonté sur la rive, il ramassa une aiguille de pin et se fit les ongles.
 
 

*

 
 

Mais les étonnements d’Hippandre n’étaient point terminés.

Par une belle et tiède journée du printemps nouveau, il allait lentement, sans but, le cœur gonflé d’une douce inquiétude. Soudain, à travers des branchages, il aperçut un être appartenant à la même race que le bipède qu’il avait déjà rencontré. Mais il constata tout de suite que, sous l’étoffe plus longue plus fine, plus gracieusement ordonnée, qui les couvrait, les formes se devinaient plus délicates et plus rebondies. De longs cheveux, harmonieusement partagé, et dans lesquels étaient piquées avec goût quelques fleurs des champs, descendaient sur des épaules à moitié découvertes et d’une blancheur transparente et rosée. C’était une jeune fille, qui tenait entre ses mains une corbeille pleine de fruits.

Hippandre sentit son cœur se serrer. Jamais un spectacle si émouvant ne s’était encore offert à sa vue. Il avança doucement, pour mieux détailler un objet aussi aimable. Et plus il s’en approchait, plus il comprenait la distance qui les séparait. Un profond soupir s’échappa de sa large poitrine.

La jeune fille leva les yeux. Le buste seul d’Hippandre paraissait au-dessus du buisson. Elle, eut, d’abord, un mouvement de pudeur alarmée. La curiosité pourtant fut plus forte. La haute stature de cet homme l’intimidait, non sans provoquer chez elle un sentiment d’admiration. Et puis, il l’enveloppait d’un regard très doux et suppliant. Alors, avec un geste d’une gentillesse mutine, elle lui tendit sa corbeille.

Hippandre, impulsivement, fit encore un pas. Et le reste de son corps apparut, avec son poitrail et ses pieds de cheval. La jeune fille poussa un cri d’épouvante et se sauva en laissant tomber sa corbeille et ses fruits. Le centaure était resté immobile. Il croisa lentement les bras. Et des larmes, les premières, coulèrent sur ses joues brunies.
 
 

*

 
 

À partir de ce jour, Hippandre sentit que la fatigue et la vieillesse le gagnaient. Il n’avait plus de goût à quoi que ce fût ; une sorte de consomption l’épuisait peu à peu.

Pourtant, si son corps s’affaiblissait, son intelligence acquérait chaque jour une vigueur nouvelle. Ses premières lueurs sur le monde et sur l’humanité étaient devenues des clartés, mais voilées de tristesse. L’impossibilité d’être aimé avait fait de lui un homme, un homme qui traînait une monstrueuse guenille. Il s’enfonça de nouveau dans la forêt, cherchant les réduits les plus impénétrables pour y cacher sa disgrâce. Un sentiment confus le soutenait, celui d’une prochaine délivrance dans un anéantissement complet.

Ce fut alors qu’Hippandre eut son dernier étonnement. Il vit, à travers les fourrés qui s’écartaient, un homme s’avancer, monté sur un cheval. Ce spectacle lui montra, une fois de plus, et d’une manière éclatante, tout ce qui lui manquait et tout ce qu’il avait de trop. Le cavalier, d’un bond léger, sauta sur le sol. Et Hippandre éprouva un cruel déchirement. Car il avait compris, une fois pour toutes, que jamais, chez lui, l’homme ne pourrait descendre de cheval.

Il s’allongea sur le sol, ferma les yeux et attendit la mort, qui fut clémente à son impatience.
 
 

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(Adrien Vély, in Le Gaulois, journal de la défense sociale et de la réconciliation nationale, cinquante-septième année, n° 16270, vendredi 21 avril 1922)