CENT1
 

Il était l’heure androgyne où de gris le lac devient bleu. Nul engin ne glissait sur le vernis des routes proches. Le taillis semblait vierge et le matin puceau.

Comme trois heures du matin sonnaient vers La Muette ou l’Étoile, quelque chose bougea, puis s’ébroua dans l’air vif.

Je songeai à un faisan d’abord, puis à un chevreuil, puis à une laie suitée. Ce fut un centaure qui apparut.

Ne me demandez pas comment un centaure se trouvait justement ici, à deux pas du Pré-Catelan, dans le second quart du vingtième siècle. En ces temps de T. S. F., d’empirisme et de mystère, il ne faut pas trop approfondir.

J’eus à peine le temps de me dissimuler derrière un arbre, qui devait être un marronnier, à moins que ce ne fût un érable.

Mon cœur surpressé battait la chamade : une-deux, une-deux.

C’est dans ces circonstances que nous apprenons à mépriser l’humanité. Mes jambes, dont je suis habituellement fier, étaient fauchées par la panique. Simple effet d’inaccoutumance à un bétail inusité.

J’écarquillais les yeux sur ce cavalier seul surpris à faire la haute école. Le cheval était indéniable et n’avait pas d’homme sur les reins. À la place du col, un tronc ; sur ce tronc, une tête barbue, qui ressemblait à s’y méprendre à celle de Georges Ponsot. L’animal trottait sous poil alezan, avec une queue magnifique. Autant que mon trouble m’en donnait licence, je le reconnus pour entier.

L’homme s’en prend toujours de son imbécillité aux dieux et je reprochai à ceux-ci mon indépendance matinale. Rien ne leur eût été plus facile que de traverser ma trajectoire par le moyen d’une jolie femme ou d’un pickpocket.

À la vérité, j’avais peur.

Je ne sais si le centaure se mange. L’évidence me suggérait que le centaure mange d’abord. Se nourrit-il d’herbe ou bien de chair ? J’y perdais ma science mammifère et le Larousse n’en parle point.

Un seul détail était certain. Le nouveau venu représentait quinze cents livres de viande nette.

Jamais autant qu’à cette minute, je ne me sentis civilisé. J’appelai bassement à mon secours les bourreaux de toute poésie : Anglo-Saxons, sergents de ville et taxis.

Durant ce temps, le monstre velu se cabrait, frappait le sol de son sabot, étirait ses bras vers les feuilles ou lissait sa barbe soigneusement. Il avait les ongles bien faits et sa main ne portait pas d’alliance.

« Voilà, pensai-je dans le secret, sans doute le dernier centaure. Encore une famille qui s’éteint. »

À ce point de ma déduction, mon pied heurta une branche sèche. Elle craqua comme un tonnerre dans le silence matinal.

Le centaure fit demi-tour, me vit, et, levant ses épaules musculeuses, murmura philosophiquement :

« Cela devait arriver ! »

Je ne sais si vous êtes comme moi. Les bêtes qui parlent me sont insupportables.
Je bondis et, me souvenant que j’étais champion de demi-fond, je pris la fuite avec rapidité vers les lieux où la civilisation commence, c’est-à-dire vers les alentours de la Porte Maillot. J’eus l’illusion de battre les records dans cette course contre le monstre. Je ne courais plus, je volais.

Mais que faire en présence du destin ?

Les jambes de la bête fabuleuse avaient la supériorité du nombre. Elles se rapprochaient d’un galop léger et je sentis un souffle sur mes reins. Un frisson d’horreur me glaça et je tombai sur l’herbe verte.

Le centaure me huma avec inquiétude et grogna paternellement :

« Est-il permis de se mettre dans de pareils états ?… Relevez-vous, mon petit jeune homme ! Et quittons ces bords fréquentés. »

Il prit la route de Bagatelle et je le suivis en désordre. Quand j’étais élève de cinquième, il me semblait normal que les centaures s’exprimassent avec éloquence. Il y a un degré de fiction livresque à partir duquel rien n’étonne plus. Il en est de même dans la réalité, et la volupté ou l’horreur trouve rapidement ses bornes. Un homme qui court avec quatre pattes égale un cheval parlant.

Le jour grandissait. Le soleil gaspillait ses flèches, pâles d’abord comme des rayons de lune, jaunes ensuite comme des rayons de miel. Le centaure cheminait noblement dans le hallier et je marchais, de loin, sur ses traces, de peur d’un coup de pied subtil.

L’aventure ne me souriait point. Il est des limites à l’inconnaissable.

Je n’espérais rien de bon de ce paradoxe où Cuvier et l’art vétérinaire étaient pareillement bafoués.

Au plus creux du fourré le centaure s’arrêta, s’assit complaisamment sur son derrière et, de sa tribune isabelle, me parla non sans de longs soupirs :

« Mes ancêtres autrefois semaient la terreur dans le monde et se consacraient pour ce motif à l’élevage des demi-dieux. Aujourd’hui, il n’y a même plus de dieux. Il ne reste que des hommes.

– Et des chevaux-vapeur, fis-je.

– Jeune homme, vous l’avez dit. C’est moi qui prends peur devant eux. Leur bruit m’irrite jusqu’aux mœlles. Représentant d’une race déchue, je suis tout sensibilité. Alors, je me dissimule dans les bois. Je recherche la paix nocturne.

– Mais le jour ? »

Le centaure hocha la tête.

« Le jour, je rentre à la maison. »

Je me contins, par politesse, mais les aiguillons de la curiosité perçaient mon visage.

Le digne quadrupède hésita, puis confidentiellement me dit :

« Il est des secrets pleins d’horreur. Au moins, n’en dites rien, jeune homme. La nuit, je cours à quatre pattes. Le jour, je suis instructeur chez Chéri. »
 
 
CENT2
 

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(Georges Barbarin, in La Vie parisienne, soixante-septième année, n° 52, samedi 28 décembre 1929)