couture
 

À André Gill

 

Une jeune personne nous fit un soir, de la façon suivante, la description d’un atelier de couture où elle avait travaillé :
 

… J’arrive au quatrième étage. C’était dans une vieille maison de la rue du Temple… Je frappe. On vient m’ouvrir. Je me nomme. Je dis que je suis la nouvelle ouvrière. « Entrez ! » me dit une très petite femme, sèche, droite, se dressant sur ses petites jambes, comme un serin qui veut atteindre du mouron accroché trop haut. Cette petite femme, c’était la maîtresse de la couture. Une tête sans âge. Un front comme le crâne d’un pigeon cuit, avec un nez effilé, noir de tabac, et deux bandeaux plats, blonds, très maigres. En outre, des lunettes. Des lunettes qui ne lui servaient que pour coudre, car, en me parlant, elle relevait la tête d’un air délibéré, et me regardait par-dessous les verres.

« Entrez, mademoiselle, et asseyez-vous. »

J’entre ; je vois une table carrée. Quatre ou cinq jeunes filles autour. Je n’osais pas trop examiner ce petit monde. On chuchotait, on riait, on se poussait les coudes. Je roule mon waterproof. Je m’assieds. On me tend du linge, et tout ce qu’il faut pour tailler et coudre. Je me mets à la besogne. La dame à la tête de pigeon cuit se remet à fureter çà et là dans la pièce où je me trouvais. Ma foi, tout en causant, je regarde autour de moi. Je fais l’inventaire de l’appartement. Je me trouvais dans une grande chambre, longue, éclairée par des fenêtres sans rideaux, donnant sur une cour. En face, on voyait d’autres fenêtres, sales, ouvrant sur des plombs ; sur le rebord de toutes les croisées, il y avait des saladiers où se dessalaient des morceaux de morue.

Au fond de l’atelier, en face de l’établi de travail, s’élevait une chose monumentale, qui tenait à la fois du lit et de la tente. Au bas d’immenses rideaux flasques d’un jaune sale, on apercevait une espèce de bois de lit peint, sans pieds. Ça reposait sur le carreau de la chambre, tout uniment.

De cet antre mystérieux, parfois s’échappaient de sourds grognements. J’étais intriguée. C’était à croire qu’il y avait là-bas un animal, un sanglier peut-être, enchaîné sous les rideaux.

Je n’osais pas demander d’explication à ces demoiselles. Quel drôle d’atelier !… Le papier était arraché partout, et les lambeaux, couverts de plâtre, retombaient languissamment comme des langues chargées de malades tendues à un médecin invisible.

« Travaillez, folles, et ne riez pas ! » criait de temps en temps la patronne à la tête de pigeon cuit.

Un enfant de trois ans, à ventre volumineux, errait çà et là autour de nous, et déposait silencieusement les fruits de sa mauvaise digestion dans les coins obscurs. C’était ignoble. Après quoi, cet enfant, qui semblait gonflé, fourrait ses doigts dans une cuvette où ces demoiselles avaient mis de l’eau et des ronds de citron, pour boire. Pouah ! c’est moi qui n’aurais pas bu, pour mille francs, de cette limonade-là !

« Eh bien ! eh bien ! mesdemoiselles, travaillons ! faisait la patronne, regardant par-dessous ses lunettes, d’un air délibéré. Travaillons, et laissez tranquille ce pauvre chéri. »

Le pauvre chéri, c’était l’enfant dévoyé. Naturellement, quand il venait essuyer sur nos robes ses mains boueuses, on le repoussait. Alors, il se mettait à crier comme un singe épileptique. De là, les grondements de sa mère à la tête de pigeon calciné.

Les grognements redoublaient sous les rideaux jaunes du lit.

Puis ça devint des soupirs effrayants, une sorte de râle, quelque chose comme ce que doivent faire entendre les baleines quand elles viennent respirer à la surface de la mer. Tout à coup, après un grondement plus prononcé, la petite dame au crâne de pigeon se lève, comme éperdue, et s’écrie : « Oui ! pauvre petit, oui ! me voilà ! Attends, pauvre petit, je vais chercher le panier. » Et la voilà qui se lève, se dresse sur ses grêles petites jambes, tout à fait comme le serin qui pique son os de seiche, et elle prend un panier sur une planche.

Alors, je laisse mon ouvrage. Ces demoiselles me font des signes. « Vous allez voir, attendez ! » qu’elles semblaient me dire, en clignant de l’œil. J’attends donc, avec impatience, et je regarde.

La petite dame aux bandeaux plats et maigres se précipite, son panier au poing, du côté du lit, et en tire les rideaux. – C’était bien un lit ; mais la literie était défoncée, et on ne la voyait pas. On ne voyait, dans un fouillis de draps qui n’étaient guère blancs, qu’une chose monstrueuse, informe, qui renâclait et soufflait, un homme enfin, un géant échoué.

Au-dessus de l’être bizarre, il y avait, accroché au mur, un portrait dans un cadre jaune.

« Hein ! qu’il est aimable, mesdemoiselles, dit enfin la patronne, avec ses lunettes dressées sur son crâne de pigeon. Oh ! cher être ! »

Et elle l’embrassa avec transport.

Cet être était son mari. Il avait une chemise attachée dans le dos, comme celle des bébés, et, par la fente, on apercevait un bout d’épaule, montagneux, couleur de peau de vieille oie.

L’être se retournait et grognait sur sa couche infernale.

« Il a faim, le bibi, il a faim, dit la dame au regard délibéré. Tiens ! tiens ! reprit-elle, après avoir fouillé dans son panier. Tiens ! »

Et elle lui jeta un hareng-saur, comme on jette un poisson à un phoque.

« Mange, mon joli mouton, mange !

– Croque, croque, croque ! » faisait l’être sous ses couvertures, en dévorant le hareng-saur.

J’étais pétrifiée. Je n’en revenais pas. Ces demoiselles riaient. L’enfant lui-même paraissait interdit. La rapide disparition du hareng dans la bouche de son père lui semblait presque une menace personnelle.

« Hein, qu’il est beau ? mesdemoiselles, nous fit remarquer la petite femme au nez effilé. As-tu encore faim, mignon ? demanda l’épouse à cet époux effroyable. Tiens, mange. »

Et elle lui jette un nouveau hareng-saur.

« Croque, croque, croque ! »

Le hareng-saur avait disparu. – C’était affreux.

« Oh ! mange, mange, mon joli mouton, mange, mon beau lévrier ! » répétait la petite femme.

Et, s’adressant à nous, elle ajoutait : « Comme il ressemble à Napoléon ! C’est frappant ! »

En prononçant ces paroles, peu flatteuses pour le Corse à cheveux plats, elle nous montrait le tableau pendu sous les rideaux, et qui représentait en effet un Napoléon Ier, tatoué par des milliards de mouches.

« Oui, mesdemoiselles, c’est tout à fait Napoléon. Oh ! le beau lévrier ! mange ! mon bibi, mange ! »

Nouveau hareng-saur, et nouveau « Croque, croque, croque ! » Puis elle referme les rideaux, revient s’asseoir à côté de nous, et l’on n’entend plus que des soupirs de géant dans l’infecte alcôve.

Tout interdite, et jurant bien de ne pas revenir le lendemain dans cet atelier insensé, je me remets à coudre, surveillant avec effroi l’enfant au gros ventre, qui continue d’être indisposé dans les coins sombres.
 
 
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(Ernest d’Hervilly, in La Renaissance littéraire et artistique, deuxième année, n° 45, 14 décembre 1873)