eiffel
 

Ce matin, nous fûmes enfin admis, par faveur spéciale, à l’honneur d’interviewer le jeune poète Alcofribas Gaga, chef incontesté de l’école gagaïste, d’autant plus incontesté qu’il est et entend rester à la fois son unique disciple.

Le jeune maître (il n’a que 53 ans) nous reçut avec son affabilité coutumière, et dans son cabinet de travail, première table à gauche, au Café des Hémisphères de France et de Magdebourg.

« Mon œuvre, commença-t-il, réalise ce qu’avait misérablement tenté la jeune école française : Marinetti, Guillaume Apollinaire, Picabia, Max Jacob, Tzara, Trifouillard, Bahis et Macroton : synthétiser tous les arts en les rendant inutiles. Cette œuvre est : parfaite, définitive, close. La voici. »

J’attendais de voir issir de ses profondes un certain nombre de plaquettes enluminées, ou de volumineux manuscrits. Il comprit, sourit avec condescendance, puis, dominateur :

« Aveignez votre calame. Je dicte. »

Et j’entendis :
 

Dans l’ombre long vibrant d’un nauséabond bouge,

Quatre cardinaux verts battaient l’absinthe rouge !

 

J’attendais, béant.

« C’est tout, proféra le maître. Remarquez, d’abord : par ces alexandrins, imperturbablement classiques, je renoue avec la pure tradition. Mais ceci n’est rien. Nicolas Poussin et Molière préconisent que « la matière soit louable, » c’est-à-dire éminente en dignité. Or, où plus d’éminence que chez un prince de l’Église, si ce n’est en quatre ? Ceci n’est rien encore. Je prétends inclure peinture en poésie. Qui dit peinture dit couleur, donc éclat : quoi de plus éclatant que la pourpre cardinalice ?
 

Quatre cardinaux verts battaient l’absinthe rouge.

 

Ceci n’est toujours rien. Pour extérioriser, exalter la magnificence voulue, il se nécessite que la surface éclatante signifiant mes cardinaux, s’avive par l’opposition immédiate de la complémentaire : rouge ? – vert ! – Donc : verdure, jardin ? Non : banal, trivial ! voisinage d’une perruche ? Point : indécent. Mais ! un cardinal étant, à titre humain, soumis comme tous, à la dipsomanie, que peut-il picturalement absorber ? Absinthe. Laquelle n’existant plus qu’à l’état de mythe en prend l’auguste recul du passé, et, tel disait Verlaine, qui s’y connaissait, l’inflexion
 

Des voix chères qui se sont tues.

 

– Mais, hasardai-je, j’avais cru jusqu’ici l’absinthe être verte, et rouges les cardinaux ?

– Précisément, et c’est là mon trait de génie : toute couleur suggérant aussitôt sa complémentaire, il convient que je prononce : rouge pour que l’auditeur s’évoque : vert, et vice-versa ! Pour ce qui concerne la musique, à peine est-il utile d’insister sur l’allitération :
 

Dans l’ombre long vibrant d’un nauséabond bouge…

 

Cardinal dans nauséabond bouge, l’homme rouge qui passe, dans un bouge ! par ceci, je rejoins, qui ? Hugo… »

Il poursuivit longtemps sur ce ton… J’osai cependant lui demander : « Mais pourquoi quatre ? – Eh, laissa-t-il tomber, méprisant, et les quatre points cardinaux ? »

Je m’échappai alors, parfaitement abruti, et les clochers de Saint-Germain-des-Prés, sonnant l’Angélus, me répétaient aux oreilles :
 

Dans l’ombre long vibrant d’un nauséabond bouge,

Quatre cardinaux verts battaient l’absinthe rouge !

 

SBRIGANI

 
 

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(in La Place de Grève, gazette mensuelle, avril 1920 ; Edward Linley Sambourne, caricature de Gustave Eiffel, parue dans Punch or the London Charivari, le 29 juin 1889)