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C’est de l’exposition des peintres indépendants, que je veux parler ici. Sous les vitres pâles de cette grande serre, furent écloses les plus belles fleurs du monde. Ce qu’il y eut de plus estimé en renoncules, en anémones, en tubéreuses, en hyacinthes et aussi les calices les plus rares et les plus inouïes corolles avaient été réunis là, pour la joie et le triomphe des sens. On allait alors les voir et les respirer en procession. Quand je me retrouvai, hier, dans cet endroit jadis plein de couleurs et de parfums, ce fut dans une grande solitude. Les couleurs y étaient plus innombrables encore, mais les parfums s’étaient évanouis ; les fleurs ne sentaient plus, elles criaient ! Ah ! le bizarre et fantastique jardin solitaire et hurleur qui avait remplacé l’autre ! Dès l’entrée, l’esprit était tout de suite frappé par ceci, que ce jardin admettait toutes sortes de distributions et de cultures ; il n’accueillait pas moins le désordre que la symétrie. On y rencontrait, mêlées en un chaos étrange, toutes les grâces et toutes les hideurs de la nature, comme les eaux courantes et les eaux d’égout, les gazons soyeux et les glissantes charognes, le tronc glorieux des arbres ou le squelette infâme des morts, et tout cela chantait ; oui, squelettes, troncs, cascades, vert gazon, – surtout vert gazon, – tout cela chantait la gamme des couleurs.

La gamme verte, la gamme jaune, la gamme blanche. Ô Boieldieu ! Vous vous heurtiez, assourdis, à des branches si effroyablement rouges du soleil qui les faisait saigner qu’on eût dit des branches de chair ; cependant que non loin de là des bras humains se dressaient si tragiquement rigides que l’on eût dit des bras de bois, si bien que vous ne saviez plus au juste quand vous vous trouviez dans la forêt, quand dans le charnier.

Et vos yeux écoutent toujours. Alors, les yeux, en cette occurrence, se font aux soirs éclatants. Mais il faut que vos yeux soient sincères et attentifs. Ne parviennent-ils point, après quelque temps, à démêler l’obscurité la plus profonde ? Pourquoi ne finiraient-ils pas par entendre la couleur la plus prodigieuse ? Je fus récompensé. J’entendis. Toutes les fleurs de ce jardin, qui avaient perdu leur parfum, mais qui criaient, criaient la complainte des pauvres peintres douloureux.

Chacune disait la torture du malheureux à qui elle devait la lumière de ce jour, et ce que lui avait coûté de larmes chaque rayon de cette lumière. Certaines, comme des leçons bien sues, répétaient, en ânonnant, les lois de la couleur et du rythme, et de l’harmonie, que leurs pères leur apprenaient quand elles étaient toutes petites, pour qu’elles ne parussent point des sottes le jour où on les produirait dans les « salons. » D’autres enfin donnaient les détails les plus touchants sur la façon dont elles avaient été élevées et racontaient, avec de déchirants sanglots, comment leurs maîtres les avaient estropiées, à force d’amour.
 

*

 

J’étais là tout seul à écouter ces choses immenses et lamentables, plein de tristesse désormais, et de respect, quand j’entendis des éclats de rire.

C’était une famille qui venait visiter le jardin des supplices. La combien, la combien joyeuse famille ! Elle courut aux supplices les plus certains. Elle ne manquait point une douloureuse station, s’asseyait en rond et se gondolait avec élégance. Une autre famille, non moins joyeuse, rencontra celle-là, et ce fut une charmante partie de plaisir. Avec une science, je dirai même une prescience admirable du beau, elles l’évitaient, le fuyaient comme si elles en avaient peur, et si par hasard elles trouvaient sur leur route, quand même, des maîtres de lumière comme Luce, ou Séguin, ou Signac, elles les injuriaient de leur esclaffement et, vengées, retournaient avec joie à leurs petites horreurs.

Ces familles disaient :

« Bonjour, madame, vous vous occupez de tableaux ?

– Voici, madame, quelque chose de superbe.

– Et cela, madame, ferait bien dans votre salle à manger.

– Mais je ne vous ai pas présenté madame.

– On appelle ça, n’est-ce pas, de l’impressionnisme ?

– Oh regarde, maman, celui-ci, il est tout bleu !

– Qui est-ce qui a besoin d’une chemisette ?

– Cette malheureuse a subi une opération.

– Voici, madame, quelque chose de superbe !

– Ce vieux est très bien ! Ah ! ce vieux est très bien !…

– Ah ! maman ! Louise Michel ; elle a une jolie bouche.

– Ça, c’est la création ; je vous prie, madame, de regarder la création. Que pensez-vous de ce serpent ?

– Je reviendrai l’an prochain ; j’aime les belles choses.

– Où est donc la tête de veau, où est donc la tête de veau ? Maman, je veux voir la tête de veau !

– Regarde ce monsieur, mon enfant. »

Je me retournai.

Elle ajouta :

« C’est quelque chose de superbe. »

J’étais rassuré.

Mais quand ils arrivèrent devant cette mère chapeautée de Munch, qui tient un si lamentable enfant sur les genoux, elles se bousculèrent, frappèrent des mains, s’appelèrent avec des cris d’allégresse, déclarèrent que le fœtus avait la rougeole, ne regardèrent point le morceau de femme, à côté, du même auteur, qui n’est pas risible, et se sauvèrent enfin en se fâchant, déclarant qu’il n’était point permis de faire voir des choses pareilles à d’honnêtes femmes.
 

*

 

Il y a un « tableau » qui s’appelle, je crois, Pour fêter le bébé. Ainsi, avec les premières boîtes de couleur, l’enfant de sept ans s’essaie-t-il à esquisser les têtes de massacre de ses honorables père et mère, et la taille épaisse de sa sœur Marie, et le derrière écarlate de son petit frère en bas âge ; mais l’enfant de ce tableau-là s’est trop appliqué pour qu’il n’ait pas dépassé la cinquantaine, et de tous les pauvres esprits douloureux qui ont apporté là la fleur de leur supplice, qui me dit que celui-ci, puisqu’il est le plus risible, n’est point le plus à plaindre ?
 
 
rouss
 

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(Gaston Leroux, in Le Matin, derniers télégrammes de la nuit, vingtième année, n° 6985, samedi 11 avril 1903 ; Edvard Munch, « Héritage, » huile sur toile, 1897-1899 ; Henri Rousseau, « Pour fêter le bébé, » huile sur toile, 1903)