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VISAGES ET PAYSAGES

 

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J.-H. Rosny Aîné, homme planétaire

 
 

« Arrachons tous les liens autour de nous… Voilà, je suis à présent un homme planétaire… nous pouvons parler ! »

Un début de conversation formulé sur ce ton emporte immédiatement ceux qui se sont réunis pour des jeux philosophiques, au-dessus de toutes les réalités.

Debout, calme, sans lyrisme, parlant lentement, très lentement, M. J.-H. Rosny entame les vastes domaines de l’idée.

Avec son visage immobile, mieux, serein, ses longs cheveux et sa barbe noire, sa tenue sévère, le bon maître fait penser à quelqu’un de ces étranges vieux catholiques de Hollande, les Oud Bissehoppejelijke, excommuniés périodiquement par Rome et qui continuent Jansénius après l’avoir précédé. Ces hommes sont maîtres vigoureusement de leur savoir et de leurs réflexes. Ils jugent à la façon des grands solitaires, d’une vérité divine. Et, quand un de leurs évêques que je connus disait : « Dieu, » je pensais irrésistiblement à l’effroi et à l’adoration d’Élie dans son ascèse.

J.-H. Rosny ne dit pas « Dieu, » mais « la Nature. » Il met dans ce mot la même dure piété ; il le prononce avec compréhension, sans mièvrerie, – petit mot trop lourd, craqué de toutes parts, formidable de tout le vivant composé universel incorporé en lui…

« La Na-tu-re ! »

Autour de nous pourtant étincelle le décret d’une salle à manger parisienne à l’heure du thé : tables servies, assiettes de toasts, de sandwiches, de gâteaux, chocolatière, porto… nickels, dentelles, instruments encore primitifs de la civilisation.

« La Nature ! »
 

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Dans le salon à côté est assise la veuve de Jules Renard. Et c’est là une rencontre bien émouvante…

Toutes les minutes la maison, du rez-de-chaussée au premier étage, fait un grand saut, oui positivement, elle se soulève, s’élance sur le ciel d’hiver, matière projetée comme la vague de l’océan : ce sont les autobus qui passent en bas, rue de Rennes, et qui propagent leur rythme. Et leur rythme, en s’élargissant, restreint la cadence profonde de toute chose, les étagères grelottent sur un timbre clair, les planchers pleurent, et puis un nouveau bond encore et encore tous les gémissements, et d’autres bonds, toujours : vagues sans arrêt à l’assaut de notre équilibre nerveux, de notre sensibilité…

« Maître, voici le progrès… notre progrès !

– Mais qu’importe notre progrès s’il n’est pas parallèle à l’évolution de la nature ?… Quand vous mettez l’automobile à côté du buffle, les activités sont équilibrées… il y a toujours deux forces bondissantes, celle animée par notre espèce et qui la prolonge, et l’autre : celle de la nature… Mais si vous devez supprimer le buffle pour l’automobile, vous avez amoindri l’effort général… La télégraphie sans fil ne tue rien… voici un progrès véridique… On a fini par s’apercevoir que chasser les tigres, même, était une erreur… Pourquoi voulons-nous supprimer les forces naturelles, nécessaires à tous les rouages ?… Tuer les tigres semblait logique… Pourtant, la disparition des fauves aux Indes valut une invasion épouvantable d’herbivores dans le pays… C’est l’éternelle histoire de l’Angleterre obligée de repeupler sa campagne de grenouilles et d’oiseaux… Nous ne savons jamais ce que nous supprimons… Il ne faut détruire que d’une façon économique… Le grand mécanisme est sensible, il est construit de tous les efforts parallèles, de toutes les activités nécessaires. »
 

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Ainsi derrière de simples faits, ceux qui n’ont qu’un sens et un aspect pour la majorité, derrière ces anecdotes, toujours J.-H. Rosny renoue les chaînes, d’efforts à efforts, remonte patiemment vers le geste initial, celui qui a délivré la matière mécanique. C’est ce qu’il appelle familièrement pour ses intimes : parler en homme planétaire.

« Quand je suis dans une grande ville, me confie-t-il, ma chair a le même frisson élémentaire que l’homme primitif dans sa forêt… Ce sont toujours les mêmes activités… elles se sont simplement déplacées… Le premier éveil de la matière humaine, nous le portons en nous… Je vois avec les yeux neufs du premier homme de la planète. »

Admirable confession dans ce tumulte moderne, sur les bonds de tout ici, de ce maître qui arrachait des cris d’admiration à un Tolstoï, comme nous le raconte Georges Casella, le bon biographe des frères Rosny.

Mais Tolstoï, entraîné par l’Idée, quitta le domaine des hommes. J.-H. Rosny sait, lorsqu’il le veut – et c’est là la grande harmonie – retrouver l’essentiel en plein Paris frivole. Wells, qui a suivi les Rosny dans leur premier rêve scientifique, fait toujours vaincre l’homme par les puissances qui l’entourent. Les Marsiens de la Guerre des Mondes, par exemple, arrivés à la victoire, retombent comme les géants de la fable antique, vaincus par la mort et le mauvais hasard. Rosny aîné, lui, fait triompher l’homme ou plutôt le fait évoluer vers une perfection plus complète et dont nous ne pouvons encore imaginer les éléments. Son œuvre est le plus grand apport frissonnant de notre moment de transition. Il aidera aux conquêtes futures.

« Quand je suis dans la campagne, dit J.-H. Rosny, je me réjouis non pas parce qu’il y a des fleurs, de l’eau courante, un ciel fin… Non, il y a en moi, à mon insu, un transport grave et harmonieux… mon être m’accorde aux fonctions de la nature… je ne suis qu’une joie impersonnelle dans la tâche joyeuse de tout ! »

… Mais la porte de la salle à manger s’ouvre. Mme Rosny paraît, jolie et rieuse.

« Assez, les bavards… au salon… on vous attend… Pourquoi vous cachez-vous pour parler ?… en voilà des façons… Si tous mes invités faisaient ça ! »

Et, me passant d’office le sucrier :

« Tenez, vous, allez offrir du sucre à Mme Jules Renard et à Mme Sébastien-Charles Leconte…

– Ah ! mon Dieu, j’ai bien peur de laisser tomber le sucrier dans cette maison qui bondit ! »
 
 

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(Maurice-Verne, in L’Intransigeant et le Journal de Paris, trente-quatrième année, n° 12240, dimanche 18 janvier 1914 ; cliché de Marie et J.-H. Rosny, en 1900)