croquis-sardou

Marly, 4 octobre 1902.

 
 

Mon cher ami,
 

Voici le croquis retrouvé et quelques mots d’explication.

La rue de l’Écorcherie, puis de la Tuerie, puis de la Vieille-Lanterne, aboutissait d’un côté à la place du Châtelet, de l’autre au petit carrefour du Marché aux Veaux. (1)

De toutes les rues et ruelles de ce vieux quartier des anciennes Boucheries, elle était la plus fidèle à son passé. On la voyait telle qu’au temps où son ruisseau recueillait le sang des abattoirs pour le verser dans un égout fameux par sa puanteur.

Coupée brusquement en son milieu par un changement de niveau de deux mètres au moins, elle reliait ses deux tronçons par un escalier de douze marches disjointes et gluantes. Pour qui venait de la Place aux Veaux, la rue basse, son ruisseau fangeux, ses maisons noires, lépreuses, humides, qui ne voyaient jamais le soleil, l’escalier et ses abords avaient un aspect vraiment « romantique » comme on disait alors, et n’eût été la vue lointaine de la colonne du Châtelet, on se serait cru au bon temps de Caboche et de ses Écorcheurs.

À droite de l’escalier, au niveau de la rue haute, un palier de bois, surplombant la rue basse, donnait accès à une maison borgne dont la destination n’était pas douteuse. Une lanterne, sur la porte d’entrée, portait cette inscription : « On loge à la nuit. »

Ce bouge avait une autre porte dans la rue basse et une fenêtre au rez-de-chaussée, fortement grillée, comme toutes ses voisines. À gauche, sous l’escalier, autre ouverture grillée : c’était l’égoût qui, à défaut du sang dont il s’était gorgé si longtemps, ne buvait plus que les eaux ménagères du quartier. Tout près de là, dans la muraille en retour, un couloir, à ciel ouvert, puis voûté, étroit, sombre, infect et pour cause, dévalait à pente rapide jusqu’à la Seine que l’on voyait luire au loin. Il eût été impraticable si, par les fortes pluies d’orage, le ruisseau, coulant à pleins bords entre ces vieilles murailles, ne s’était rué de ce côté, nettoyant le passage à grande eau. Quand on osait, comme moi, s’aventurer dans ce boyau en courbant un peu la tête, on n’avait pas à le regretter. Il débouchait sous les grandes voûtes qui portaient le quai de Gesvres et, dans la pénombre de ces hautes arcades, la vue de la Seine, du Pont au Change, du Quai aux Fleurs, de la Tour de l’Horloge et des poivrières du Palais de Justice était un des plus jolis décors du vieux Paris.

Une population nomade campait là, tout le jour, pêcheurs à la ligne, cordiers tressant leurs fils, mariniers radoubant leurs bateaux, et leurs ménagères faisant bouillir la marmite, – bonnes gens avec qui j’avais plaisir à causer. Mais, la nuit, Dieu sait quels malandrins trouvaient, sous ces voûtes désertes, un meilleur abri que sous les ponts !

Gérard, noctambule comme Rétif, avait dû vaguer plus d’une fois de ces côtés. La rue de la Vieille-Lanterne avait, d’ailleurs, pour lui d’autres attractions macabres que son sinistre escalier. À son entrée, place du Châtelet, un marchand de vernis et de couleurs avait installé comme enseigne, sur le trottoir, debout, sous verre, dans une boîte, une momie, une vraie, venue d’Égypte ! – La momie broyée, – le bitume avait été longtemps une couleur à la mode, dont Géricault, entre autres, avait fait abus. Plus loin, devant la maison hospitalière qui logeait à la nuit, un corbeau apprivoisé sautillait sans cesse du palier à l’escalier en croassant, ou à peu près : « J’ai soif ! j’ai soif ! » Cette momie et ce corbeau était bien faits pour séduire l’imagination délirante du pauvre Gérard. Il était homme à voir dans cette momie la divine Cléopâtre, et dans ce corbeau l’ivrogne Antoine.

Quand, par une glaciale matinée d’hiver, où l’on pataugeait dans la neige fondue, Constant, le concierge de l’Odéon, m’apprit que l’on venait de découvrir Gérard de Nerval pendu dans une ruelle voisine du Châtelet, je n’hésitai pas : « C’est, dis-je, à l’escalier ! » – Et j’y courus.

Je ne connaissais pas Gérard. Je ne l’avais jamais vu ! Mais il était de ceux que l’on aime dans leurs œuvres ; et une telle fin… ce doux poète, cet être exquis !…

Il y avait déjà nombre de curieux aux abords de l’escalier, voisins, passants, journalistes, commères surtout, menant grand train. Au petit jour, on l’avait trouvé étranglé par le cordon bleu d’un tablier de femme, et suspendu à la fenêtre grillée du rez-de-chaussée, le chapeau sur la tête, les jambes repliées sur le sol. – Était-ce crime ou suicide ?…

« Il respirait encore, me dit un sergent de ville. On aurait pu le sauver en coupant le cordon à la hâte ; mais, que voulez-vous ? Ces idiots croient encore que l’on ne doit pas décrocher un pendu avant l’arrivée du commissaire !

– Et, dis-je, est-ce un suicide ? »

Il hésitait : « Cela n’y ressemble guère, – ce chapeau sur la tête !… ça a bien l’air d’une farce qu’on lui a faite ! »

Aujourd’hui, rien ne subsiste plus de tout cela. Sur l’emplacement de la rue haute et basse, on a construit le théâtre qui est celui de Sarah-Bernhardt. L’escalier, le palier, la grille n’étaient pas, comme on l’a dit, là où se trouve présentement la baignoire d’avant-scène, à gauche du spectateur ; mais, exactement sur la scène même, devant le trou du souffleur.

Et souvent, à cette même place, répétant chez Sarah, je pense au délicieux rêveur qui l’eût prise pour la Reine de Saba et eût été sûrement amoureux d’elle.
 
 

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(1) « La presse, me faisait remarquer, ces jours-ci, Victorien Sardou, a récemment exhumé ce pauvre Gérard de Nerval, à propos de l’erreur d’un journaliste, qui donnait comme récente la démolition de la maison où Gérard a été trouvé pendu, – dans le faubourg Saint-Marceau !... Notez que sa fin sinistre a été contée bien des fois par tous les contemporains, Dumas, Gozlan, Gautier, Halévy, A. Houssaye, Janin, Fiorentino, Monselet, etc., etc., et qu’il est de notoriété publique que cette maison de la rue basse de la Vieille-Lanterne a été démolie pour la construction du théâtre actuel de Sarah-Bernhardt. La grille où Gérard fut trouvé accroché occupait la place où est aujourd’hui l’avant-scène. Un de ces jours, je vous chercherai, dans ma bibliothèque, un lot de lettres d’amour de Gérard, – des brouillons. Vous les publierez, ne fût-ce que pour réveiller le souvenir de ce délicieux poète, de cet être charmant, trop oublié !… Et je retrouverai avec elles un croquis que j’ai fait autrefois du théâtre de sa fin tragique ; je vous l’enverrai avec une notice explicative. »

Ce sont ces documents que nous publions pour nos lecteurs. Ils seront ainsi, grâce à l’historien le plus précis du vieux Paris, – et l’on sait quelle minutieuse certitude caractérise le moindre récit du grand dramaturge ! – fixés sans équivoque dans l’esprit de tous les érudits.Le curieux dessin du maître, son commentaire coloré, évocateur des moindres détails, seront le meilleur préambule, sans vains commentaires, de ces lettres d’amour du plus délicat de nos romantiques à la plus frivole des actrices médiocres de son temps, objet indigne – comme on eût dit alors – d’une si chevaleresque passion.
 

P. B. G.

 

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(Victorien Sardou, in La Nouvelle Revue, vingt-troisième année, nouvelle série, tome XVIII, 15 octobre 1902)