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Ulm, portrait gravé à l’eau-forte pour Pétrus Borel le Lycanthrope : sa vie, ses écrits, sa correspondance, poésies et documents inédits, par Jules Clarétie (Paris : René Pincebourde, 1865)
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Ulm, portrait gravé à l’eau-forte pour Pétrus Borel le Lycanthrope : sa vie, ses écrits, sa correspondance, poésies et documents inédits, par Jules Clarétie (Paris : René Pincebourde, 1865)
CEUX DONT ON NE PARLE PAS
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Le bouc émissaire du romantisme, Pétrus Borel
(1809-1859)
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Les Nouvelles littéraires faisant la part très belle à quelques écrivains, à tort ou à raison indiscutés, se doivent de juger en appel quelques-unes de ces causes plus ou moins perdues et que je ne saurais me faire scrupule de présenter. Le succès, qu’on le récolte de son vivant ou de sa mort, n’est pas un argument si probant. De plus, l’idée du succès, qui est à la portée de toutes les intelligences, si elle s’accompagne le plus souvent de représentations agréables, à l’examiner de plus près, laisse prévoir d’assez graves mécomptes : la vie, et ces révolutions toujours possibles dans le temps, jusqu’à ce que nous l’ayons supprimée. Il peut donc être question de réagir contre elle et l’on peut en venir à l’infirmer comme l’idée du ciel ou de toute autre sanction.
C’est bien de ses propres mains que Borel a préparé en nous sa ruine et, qui sait, vouloir à tout prix qu’il subsiste est peut-être offenser sa mémoire. À moins qu’on ne lui accorde cette rare valeur mystique qui est la vertu de déception. En ce sens, l’œuvre de Borel, où la déception du lecteur est calculée en fonction de celle de l’auteur qui dut être immense, échappe à la compétence de la critique littéraire, cette même critique que l’on voit aujourd’hui s’exténuer sur Rimbaud avec une opiniâtreté et un manque de bonheur également touchants. C’est par là, je m’empresse de l’ajouter, que Borel m’intéresse. Le sort de tels esprits, qui prêtent le flanc à la curiosité, est d’être généralement étudiés de l’extérieur. Il est naturel que toutes sortes de particularités de costumes, d’écriture et d’orthographe, sur lesquelles ils ont soin d’insister tour à tour, épargnent aux commentateurs la peine de s’occuper sérieusement du « Lycanthrope. » Pourtant, quels accents ne mériterait-on pas de trouver pour parler de cet homme qui fut le bouc émissaire du romantisme, et cela parce qu’il se montra dans sa foi plus irréductible qu’aucun autre ! Je m’étonne que Baudelaire, qui lui consacra quelques pages de son « Art romantique, » n’ait pas fait montre, à son sujet, d’une plus grande clairvoyance. Dès les premières lignes, il éprouve le besoin d’invoquer le Guignon, qui est un non-sens moral. Je ne suis pas peu surpris, surtout en retrouvant ce qu’il dit de Barbier ou de Dupont, et même de Gautier, de voir qu’il se livre à de telles réserves. On m’en voudra de cette supposition, mais Baudelaire n’aimait guère, peut-être, se souvenir du poème qui sert de prologue à Madame Putiphar et qui, jusqu’à un certain point, nous dorme le ton des « Fleurs du Mal. » Pour ce poème, je donnerais toute la poésie romantique, Bertrand, Nerval et Hugo à part. Il est inadmissible qu’il ne trouve pas place dans toutes les anthologies. Sans doute, il supporte le redoutable édifice de Madame Putiphar, un roman comme on n’en fait plus, j’ai l’audace de le regretter. Il s’est trouvé, l’an dernier, à ma grande surprise, un éditeur pour republier cet ouvrage qu’on se procure encore, en seconde édition, sans difficultés. Je ne saurais assez l’en louer : Madame Putiphar, en dépit de ses inégalités, est assurément l’un des types les plus purs de notre roman poétique. Si, personnellement, j’en goûte moins l’affabulation que le style, je ne laisse pas de le préférer, et comme tendances et comme réalisation, à plusieurs romans psychologiques qu’il est convenu, aujourd’hui, de mettre hors pair. Eh bien ! oui, j’aime cette œuvre profondément innocente, émue, et qui ne saurait faire rire que les roués. Pétrus Borel est peut-être le seul auteur français par qui nous pouvons nous faire une idée de ce qu’on appelait, au début du dix-neuvième siècle, le genre frénétique, genre auquel le style de Madame Putiphar me semble merveilleusement adapté. Cela est moins écrit que débité selon, une formule particulière, autre que la formule dramatique, qui multiplie les premiers plans, nous fait pénétrer en coup de vent auprès des êtres et, dans les idées, abuse de chaque situation, doue l’auteur de compassion infinie pour ses héros, et nous fatigue un peu à vouloir nous tenir les bras au ciel.
Avec Champavert s’accuse le caractère imprécatoire de l’œuvre de Borel, et j’avoue ne pas aimer tout à fait ce livre manifestement hostile. Le langage qu’y tient Borel, certes je l’entends fort bien et n’ai envie de lui opposer aucune contradiction. Mais le sujet de ces contes est parfois si mince qu’il dessert, comme à plaisir, l’intention de l’auteur et qu’on a l’impression qu’il vous cherche une mauvaise querelle. Cela ne va pas, très probablement, sans un certain humour qui prend, dans cette œuvre toute d’illusions. une terrible valeur désillusionnante. Dès lors, les détracteurs de Borel vont pouvoir l’inculper de mystification : on sait quel procès sommaire cela permet d’instruire en littérature. C’est à cette accusation que l’œuvre qui nous occupe doit d’être encore rejetée en bloc. Et pourtant, les charges relevées contre son auteur ne prouvent qu’en faveur d’une sursimulation à peu près fatale en pareil cas. Mais les idées de Borel sont naturellement trop subversives pour que, vis-à-vis de l’opinion, il ne soit pas à la merci du premier écart de cette sorte. Il faut toujours, finalement, que la morale en cours triomphe et, quelque bouillonnement qu’un homme ait réussi à provoquer, qu’une acception de la vie très coure et très généralement partagée reprenne le dessus.
Agrémenter, n’est-ce pas tout ce que demande aux artistes cette même opinion qui n’a pas le temps de revenir sur les idées qui la mènent de toute ancienneté et qu’elle tient pour génératrices de vie, et même de bonheur ou de progrès ? Et l’on sait qu’elle ne se montre pas difficile quant aux moyens. Il y a, après tout, quelque chose d’émouvant dans ce corps monstrueux qui se laisse fleurir. Si jamais Pétrus Borel retrouve grâce devant lui, il le devra sans doute à ce petit livre où le désespoir fait mine de se laisser désarmer, où l’ingrat le cède bien des fois au charmant : Rhapsodies. Il y monte parfois un chant si pur qu’après de telles prémisses, il apparaît vraiment comme le chant de la délivrance. C’est le vrai présent de Borel au monde et ce par quoi il n’a pas tout à fait accepté de périr. Nous concevons avant tout l’éternité comme une immense paix, et il est assez beau que nous n’ayons escaladé tant de monts abrupts et gagné un jour ce lieu de désolation extrême que pour voir s’élancer de la plus haute cime l’oiseau qui porte le sang du poète, seul rameau d’olivier.
André BRETON
FANTAISIE
Ça trouillote !
INCONNU.
Surtout vive l’amour !
et bran pour les sergents.
RÉGNIER.
Oiseaux ! oiseaux ! que J’envie
Votre sort et votre vie !
Votre gentil gouvernail,
Votre infidèle pennage,
Découpé sur le nuage,
Votre bruyant éventail.
Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie
Votre sort et votre vie !
Vos jeux aux portes du ciel ;
Votre voix sans broderie,
Écho d’une autre patrie,
Où notre bouche est sans fiel.
Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie
Votre sort et votre vie !
Sans besoin et sans arroi ;
Sans ambition, qui ronge ;
Sans bastille où l’on vous plonge ;
Sans archevêque et sans roi !
Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie
Votre sort et votre vie !
Sans nobles, sans conquérants ;
Sans juges à cœur aride ;
Sans famille où l’on vous bride ;
Et sans héritiers riants !
Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie
Votre sort et votre vie !
Sans honteuse volupté ;
Sans conjugaux esclavages ;
Francs ! volontaires ! sauvages !
Vive votre liberté !!!
Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie
Votre sort et votre vie !
Au cachot, à Écouy,
près les Andelys, 1831.
PÉTRUS BOREL
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(in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, deuxième année, n° 56, samedi 10 novembre 1923)
« L’envoûtement ? dit à son tour Maringaud. C’est, pour beaucoup, un mot mystérieux, qui frappe les imaginations et évoque de très lointaines légendes. On y croit peu et on ignore au juste ce que c’est. Même les crédules et les passionnés d’histoires fantastiques se figurent qu’il faut regarder très loin dans le passé pour en trouver des exemples. Pourtant, de nos jours encore, il peut faire des victimes. J’ai vu personnellement, et d’assez près pour pouvoir vous en expliquer le mystère, un cas troublant qui a laissé les spectateurs muets d’horreur et figés par l’effroi de l’incompréhensible.
Quelqu’un d’entre vous a peut-être connu Clermonthier, ce grand garçon farouche, au regard tellement étincelant qu’il lui fallait sans cesse le voiler de ses longs cils. Les épais sourcils qui surmontaient ses yeux n’étaient pas pour adoucir son étrange physionomie. On lui trouvait généralement l’air fatal et comme il était très renfermé et plutôt sobre de paroles, il inquiétait un peu. Nous le nommions le beau ténébreux.
J’étais seul, je crois, à le fréquenter un peu intimement. C’est à cette situation privilégiée que je dus de pénétrer son secret et de comprendre le drame dont je vais vous parler.
Il n’avait pu me cacher les sentiments très tendres qu’il éprouvait pour une fille blonde et fort jolie, ma foi ! Maud Barellay – sa vivante antithèse, puisqu’elle était aussi gaie qu’il était sombre et aussi douce qu’il paraissait hérissé. Coquette avec cela, elle riait follement de cette passion, qu’elle ne partageait point tout en s’amusant à l’entretenir.
Moi qui connaissais le garçon et qui voyais ses dents se serrer et ses yeux jeter des éclairs, je ne pouvais m’empêcher de juger le jeu dangereux et, un jour, je le dis franchement à Maud, en l’engageant à y couper court par un refus définitif, à moins qu’elle ne prétendît épouser Clermonthier.
Elle m’écouta sérieusement.
« Vous avez raison, me dit-elle. J’agis comme une folle, puisque, pour rien au monde, je ne voudrais être la femme de ce garçon. »
Jusqu’alors, elle l’avait rencontré dans un salon ami, où nous fréquentions également. Pendant quelques jours, elle s’abstint d’y paraître et, quand elle y revint, elle avait changé ses heures, sans doute dans l’espoir d’éviter Clermonthier.
Mais lui, plus sombre et plus fermé que jamais, – moi seul pouvais lire en lui et y démêler une douleur et une fureur naissantes, s’obstina et manœuvra si bien qu’il se trouva face à face avec elle.
Elle l’évita ostensiblement.
Il la rattrapa par le bras, presque avec brutalité.
« Vous me fuyez ? » demandait-il, la mâchoire contractée.
Maud se retourna, un peu effrayée.
« Du tout, répondit-elle, en s’efforçant de prendre un ton indifférent. Mais, que pouvons-nous avoir à nous dire ?
– Bien des choses, peut-être ! prononça-t-il amèrement.
– Ce serait long. Et cela pourrait donner de l’ombrage à quelqu’un. Je suis fiancée. »
Et Maud fit mine de s’éloigner.
Mais, d’un geste emporté, le jaloux saisit son poignet frêle, et força la jeune fille à se retourner vers lui.
« Il faut que je vous parle… demain… Je le veux, dit-il, en la regardant dans les yeux.
– Oui, murmura-t-elle d’un air de souffrance. Je viendrai demain… ici. »
Et comme il baissait les yeux, elle s’enfuit.
Le lendemain, je ne sais pourquoi, j’allai prendre Clermonthier. Je le trouvai en train de pétrir nerveusement entre ses doigts de la cire, qu’il modelait en forme de petite statuette.
« Que faites-vous donc ? demandai-je pour dire quelque chose. Je ne vous savais pas artiste.
– Ce n’est rien, » répondit-il sèchement.
Il se leva et fourra la statuette dans sa poche. Nous allâmes chez nos amis.
Maud s’y trouvait. Il s’approcha d’elle et, la fixant impérieusement, l’obligea à le suivre dans un angle du salon.
Inquiet, je me rapprochai insensiblement. Je n’entendais ni les questions, ni les réponses. Un mot seulement me parvint prononcé par la jeune fille :
« Je ne pourrai jamais vous aimer. »
Et je vis Clermonthier sortir de sa poche la statuette de cire, qu’il approcha de Maud.
Quelques jours plus tard, on annonça officiellement les fiançailles de la jeune fille, puis la date du mariage.
Le matin de la cérémonie, je me rendis chez Clermonthier, l’esprit obsédé de pressentiments.
Son attitude, depuis l’annonce du mariage, était bien faite pour m’inquiéter. Visiblement, son désespoir avait été immense et il devait nourrir les plus sombres projets de vengeance.
Quand j’entrai dans sa chambre, il était assis devant une table et tenait entre ses doigts la statuette de cire. En m’asseyant en face de lui, je remarquai, posé sur la table, un bol rempli d’un liquide incolore, qui me parut suspect.
« Qu’est-ce que cela ? demandai-je involontairement.
– Du vitriol, » répondit Clermonthier, en éclatant de rire.
Épouvanté, je me promis de m’opposer, fût-ce par la force, à ce qu’il sortît. Mais il ne semblait pas y songer. Il avait tiré sa montre et suivait d’un œil attentif la marche des aiguilles. Peu à peu, je me rassurais.
« Onze heures ! dit-il tout à coup. Le cortège entre à l’église. »
Je tressaillis. Il avait un regard de fou, fixant le vide, comme s’il y voyait quelque chose.
« Les époux s’avancent, murmura-t-il d’une voix sourde. Les voici au pied de l’autel… Ils échangent les anneaux… Le prêtre les bénit… Ah ! ah ! ah !… »
Était-ce un rire ou des hurlements ? La face convulsée, grimaçante de haine, il plongea soudain dans le bol de vitriol la tête de la statuette de cire.
Et son rire retentit, atroce, horrifiant.
*
À la même heure, – je l’appris le jour même, – la mariée s’affaissa, en poussant un cri horrible et en portant les mains à son visage.
On se précipita ; on écarta le voile et les mains ; et la jolie figure apparut, hideuse, brûlée comme si une main invisible lui eût jeté à la face le contenu d’un bol de vitriol.
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(H.-J. Magog, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, quarantième année, n° 12678, vendredi 9 novembre 1923)
LA SORCELLERIE EN BRETAGNE
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Naïa la Sorcière
J’étais arrivé depuis quelques jours à Rochefort-en-Terre, une exquise petite ville moyenâgeuse du pays morbihannais. À l’hôtel Lecadre, dans la salle à manger décorée par quelques peintres célèbres, comme Joubert, Grolleron, Bloch, Stevens, on causait Bretagne et Bretons, croyances et superstitions, miracles et sortilèges.
« Nous possédons dans le canton, une sorcière authentique, affirma notre aimable hôtesse.
– Vous plaisantez, madame ?
– Je parle très sérieusement, et même… je crois un peu au pouvoir étrange de cette bonne femme. On l’appelle Naïa. Je l’ai toujours connue très vieille, et songez que j’ai moi-même cinquante ans ! Dans mon enfance, elle m’a annoncé à peu près tout ce qui m’est arrivé.
– Oh ! madame Lecadre, en êtes-vous certaine ?
– Nous irons nous faire tirer la bonne aventure ! » s’écrièrent les artistes présents.
Quelques touristes anglais et américains voulaient sans tarder partir sac au dos et le bâton ferré au poing à la recherche de la mystérieuse Naïa.
« C’est inutile, répondit notre hôtesse, la sorcière habite à un kilomètre d’ici.
– Quelle rue ? quel numéro ?
– Ce n’est pas une maison.
– Oh ! oh ! Un château peut-être ?
– Précisément, un château ! Dans les ruines du château de Rieux. »
Nous connaissions tous les restes de ce vieux donjon féodal, fièrement campé tout en haut de Rochefort-en-Terre.
À la suite de cette conversation, chacun se mit en quête de Naïa, interrogea les paysans sur son compte. Tous déclarèrent qu’elle n’habitait plus le pays, mais qu’elle reviendrait. Quinze jours après, personne ne pensait plus à la sorcière. Alors, je commençai mon enquête personnelle, pressentant, par habitude professionnelle, un sujet digne d’intérêt.
En questionnant celui-ci, en sondant celui-là, voici ce que je pus inscrire sur mon carnet :
« Les plus anciens parmi les vieillards se souviennent de Naïa. Leur petite enfance fut bercée par les récits magiques de ses exploits. Ils lui ont toujours connu une silhouette unique, c’est-à-dire une même apparence, un costume invariable, ni plus neuf ni plus vieux, et sa démarche, ses traits, sa vigueur, échapperaient aux atteintes de l’âge. De là, ils concluent à l’immortalité de Naïa ! »
Avec le langage pittoresque du pays gallo, les braves paysans me disaient :
« C’est pas fait comme nous, cette manière de femme-là ! Ça vous a des demeurances chez maître Guillaume (1), et les menhirs de la forêt de Lauvaux n’étaient pas debout qu’elle vous courait déjà sur ses manières de pattes croches, à ce qu’on dit ; car, sauf votre respect, je n’y ai pas regardé. »
Il y avait une unanimité touchante pour me convaincre de ceci : à savoir que Naïa ne mangeait ni ne buvait, et que, de mémoire d’homme, elle n’était entrée dans une ferme, une maison ou une boutique, pour acheter ou demander ce dont le commun des mortels a coutume de dispenser quotidiennement dans les usages de la vie.
Enfin, et ceci frise le diabolisme, une famille notable de Rochefort me raconta que, le même jour, la sorcière fut rencontrée à des distances fort éloignées par les deux frères. L’un, débarquant à Malensac, la rencontra auprès des vastes ardoisières abandonnées, et le second, qui se trouvait à la foire de Questembert vers la même heure, me jura que Naïa l’avait appelé par son nom en ajoutant :
« Tiens! voilà ton frère qui revient de Rennes ; je le vois à Malensac. Ce soir, vous vous retrouverez à Rochefort. »
Je lui assurais qu’elle radotait, car je ne prévoyais pas cette arrivée hâtive.
Il faut admettre, en tous cas, l’habileté extraordinaire de cette vieille femme. Lorsqu’elle se déplace, elle doit multiplier ses précautions. On ne l’a jamais aperçue sur les routes ou les sentiers, pas plus qu’à travers champs ; quant à compter sur la complicité des paysans pour favoriser ses évadements, si je puis m’exprimer ainsi, cela est inadmissible avec le caractère superstitieux du Breton. Il ira bien dans la tanière de la sorcière pour la consulter ; mais quant à la recevoir chez lui ou dans sa voiture, jamais ! il se croirait damné. Il a établi une démarcation subtile, et il ne transigera jamais avec ce qu’il croit être sa conscience.
Un fermier de Pluherlin me narra naïvement son entrevue avec la sorcière :
« Comme ça, monsieur, tu sais, j’avais un procès pour un mauvais bout de terre de rien du tout. Je pris conseil de M. le recteur : « Ça ne me regarde pas ! » qu’il fit ; alors, j’allai causer à la sorcière. Naïa, du plus loin qu’elle me vit, cria :
« Salut, Jean du crime ! »
Je faillis me fâcher, vu que c’est un méchant nom que les gens du bourg m’ont donné.
« Salut, Jean de la religion ! reprit-elle, en citant mon autre sobriquet.
– Je me nomme Jean Élain ! » que je lui fis.
Mais, tout de même, c’était fort d’avoir connu les autres, et j’étais content.
« Assieds-toi là, mon gars, et conte-moi ta peine. »
Pendant que je racontais mon affaire, ma langue, des fois, me rentrait dans la gorge de ce que je voyais. D’abord, elle fit un feu de bois avec une fumée telle que j’éternuais à chaque moment, et les yeux me piquaient horriblement. Ensuite, elle jeta dans les flammes des herbes sèches qu’elle retirait des poches de son tablier.
À l’instant, le feu se mit à parler. Oui, monsieur ! il jetait de petits cris, et puis il gazouillait des rires à croire qu’il y avait là une nichée d’oiseaux amoureux. Tout d’un coup, Naïa cueillit les charbons rouges avec ses doigts, et elle les disposait dans ses mains comme un bouquet. Je ne pouvais plus parler.
« Continue, Élain ; je t’écoute, mon gars, » ordonnait-elle.
Mais voilà que je m’entendis appeler par ma femme, la défunte, dont je reconnus la voix :
« Viens me quérir, Jean, qu’elle me faisait.
– Espère un peu, que j’y répondais ; je suis en occupation avec madame. »
Là-dessus, Naïa grince des dents et écrase entre ses paumes les charbons rouges.
« Au secours ! m’écriai-je apeuré.
– Tais-toi, méchant paysan ! et retiens bien mes paroles. »
Alors, elle commença à m’indiquer des maniganceries, qu’un homme de loi rusé s’y serait perdu, et… grâce à elle, j’ai gagné mon procès. »
J’ai cru devoir publier ces confidences du brave Élain ; elles donnent une idée très juste des consultations de la sorcière. En résumé, le merveilleux, chez elle, se réduit à sa faculté de manier le feu à sa convenance, et aussi dans l’emploi des voix étranges qui troublent ses clients !
Je résolus d’en avoir le coeur net ; mais, pour cela, il fallait approcher la sorcière, problème difficile, car elle déteste les « messieurs » sceptiques pour leur préférer ses naïfs paysans.
Un matin, au petit jour, je suis réveillé en sursaut par un jeune garçon du bourg à qui j’avais promis un peu d’argent s’il me conduisait à la sorcière.
« Monsieur ! monsieur ! Vite ! vite ! Levez-vous, ou bien vous allez me faire perdre ce que vous m’avez promis. La vieille est là-haut ; j’en suis sûr, car à la nuit je suis grimpé à Rieux, et j’ai vu la fumée passer à travers les pierres du sol. C’est elle ! Chaque fois qu’elle revient au pays, elle allume un brasier dans les oubliettes du vieux château.
– Ainsi, d’après toi, dis-je à ce jeune garçon très intelligent, la sorcière connaît les issues des anciens souterrains, et elle habite sous la terre ? »
Quelques instants après, nous escaladions quatre à quatre les escaliers qui mènent au sommet de la petite colline du vieux château. Le temps était exquis, et la bruine argentine dansait encore au ras des herbes. Bientôt, nous ralentîmes notre marche pour passer sous l’ancienne poterne. Préoccupé de ce que j’allais voir, je ne m’aperçus de la disparition soudaine de mon jeune guide que lorsque je m’entendis saluer en ces termes :
« Bonjour, mon fils ! Je t’attendais. Assieds-toi donc sur cette pierre, et causons. »
Il reste établi que je demeure incrédule devant la puérilité de cette magicienne ; mais, au premier moment, je fus stupéfait. Le mérite de cette relation est sa sincérité ; voici mon impression avant que ma volonté réagît contre l’angoisse irréfléchie.
Naïa était assise à l’entrée d’une niche enlierrée. Notre illustration, faite huit jours après, dans une seconde entrevue (nous reviendrons sur les détails de son exécution), montre au lecteur la position favorite de Naïa au repos, laquelle ne se sépare jamais d’un gros bâton ferré qui l’aide à marcher.
« Ah ! ah ! mon fils ! tu voulais voir la sorcière ! »
Je lui expliquai mon désir d’entrer en relations avec elle.
« Oui, dit-elle très bas, tu viens pour rire ensuite avec les autres ! »
Je protestai et, à tout hasard, je lui racontai que j’écrivais et que je serais bien aise d’avoir des photographies d’elle.
« Non, non, pas aujourd’hui ; je ne veux pas. »
Après un silence, elle reprit :
« Ainsi tu parleras de moi dans les journaux, et tu dessineras ma figure ? Dis-leur aussi que je ne suis pas une sotte bonne femme, comme leurs somnambules de ville. J’ai la puissance, moi, et Gnâmi est plus fort que la mort !
– Gnâmi? Quel est ce Gnâmi dont vous parlez ?
– Il est Celui qui peut, Celui qui veut, Celui qu’on ne voit pas ! »
Tandis qu’elle causait, j’examinai attentivement la sorcière. Elle me parut une femme robuste de soixante et quelques années ; mais ses traits, son front ridé, pouvaient être d’une centenaire, cependant que ses mains charnues et solides démentaient la vieillesse précoce du haut de son visage. Mais les yeux me resteront comme la caractéristique de cette curieuse jeteuse de sorts : ils sont blancs, gros, hagards. J’ai écrit blancs, je devrais dire laiteux, brouillés. J’en aurais conclu à la cécité de Naïa ; mais, par un phénomène inexplicable, ce brouillard qui masque ses pupilles ne l’empêche pas d’apercevoir fort loin les moindres détails d’une scène, ainsi qu’elle me le prouva. Ses cheveux encore noirs débordaient sur les épaules. Son costume à l’allure romantique se composait d’un énorme châle très propre et d’une robe de laine grossière. Comme, en somme, cette sorcière devait coucher dans les pierres ou la paille, j’augurais mal de sa tenue, et je me trouvais au contraire devant une dame de mise sévère et correcte.
« Vous qui avez la toute-puissance, lui dis-je, vous devez posséder des richesses fabuleuses ? »
Sentencieusement, elle me répondit :
« Celui qui peut tout avoir n’a besoin de rien. »
Là-dessus, elle me signifia congé, parfaitement ! en se levant ; mais elle me promit solennellement de se mettre à ma disposition pour les photographies que je désirais obtenir d’elle.
La semaine suivante, au jour fixé, j’arrivai avec mon appareil au château de Rieux. Une averse me força à me réfugier sous l’ancien pont-levis, et tandis que, navré, je songeais à l’occasion perdue, le soleil reparut soudainement. Je fis quelques pas, le nez aux nuages en déroute, quand j’entendis un rire et ces mots :
« Mon fils ! mon fils ! Je t’ai deviné, et je sors de là-bas ! »
La surprise me rendit muet, lorsque je vis, à ma droite, Naïa, bras levés vers le ciel, dans la posture assez effrayante d’une évocation. Elle s’amusait de mon ahurissement, quand j’eus l’idée de prendre un instantané de cette scène. Cela la fit rire beaucoup et, avec bonne humeur, elle ajouta :
« Tu vois, je ne suis pas méchante. Promets-moi de l’affirmer quand tu parleras de moi. Ah ! ah ! viens-t’en voir ce qu’ils appellent la cuisine de Naïa. Là, vois-tu cette ancienne cheminée du château ? Eh bien ! ces sots prétendent que je prépare en cet endroit ma nourriture, moi qui ne mange pas !
– Jamais, vous en êtes bien sûre ? interrogeai-je.
– Pour quoi faire ? riposta-t-elle superbement. Est-ce que les anges mangent ? Nous n’en avons pas besoin non plus ! »
Elle voulut bien poser pour moi en cet endroit, et je remarquai qu’elle y mettait presque du plaisir. Ensuite, nous allâmes nous asseoir auprès de la niche enlierrée où je l’avais rencontrée la première fois. J’acquis la conviction que je me trouvais avec une femme intelligente et instruite ; cette sorcière de campagne lisait même les journaux ! et ses réflexions dénotaient du bon sens. Après un moment, la causerie languit. J’écrivais sur mon carnet quelques notes, quand j’entendis la conversation de deux personnes qui s’approchaient de nous. Je regardai ; les voix paraissaient se rapprocher. Cependant, les causeurs mystérieux semblaient stationner derrière un muret de terre à quelques mètres de là. Je me levai, et j’en fis le tour sans rien découvrir. La sorcière dormait paisiblement, bouche close, dans une posture abandonnée.
Vivement intrigué, je repris mon crayon et mon papier, lorsque mon nom fut prononcé trois fois, derrière moi et assez haut, comme descendant des arbres qui entourent les ruines de leur forêt miniature. Cette fois, je ne quittai pas des yeux Naïa, laquelle reposait innocemment. Je la secouai et lui racontai l’aventure. Son visage demeura impassible, et elle termina :
« Tu as rêvé, mon fils ! »
Là-dessus, je la pressai de questions sur ses horoscopes. Elle prit ma main, et, dans un langage sibyllique, me parla d’hommes noirs habillés de blanc… Ma bonne volonté voulut bien y trouver le souvenir d’un voyage récemment accompli en Algérie. Puis je la priai vivement de faire devant moi l’épreuve du feu.
Non, non. Elle ne voulait pas. Cela était réservé aux initiés.
À force d’insistances, je lui mis en main des allumettes, et je peux garantir l’insensibilité absolue de sa peau aux atteintes du feu. Elle craquait les tisons, les laissait brûler dans sa paume ouverte, et, recommençant plusieurs fois, établissait un bûcher minuscule qui se consumait en noircissant seulement l’emplacement de la main.
« Oh ! tu ne me prendras pas en défaut, mon fils, fit-elle malicieusement, et je te dirais, si tu le veux, tous tes secrets d’amour. Ah ! vois-tu, il m’en vient des galants d’ici et d’ailleurs, cherchant des pouvoirs pour être aimés, et aussi des filles, des chambrières, des gardeuses de bêtes, qui rêvent d’être aimées du fils de leur fermier pour être bourgeoises et maîtresses du logis. Tiens ! regarde là-bas cette jolie fille de la métairie de Rieux ; elle est ma petite amie. Jeanie épousera le fils d’un monsieur de la ville. Je le lui ai promis, et elle sera une dame.
Jeanie! Jeanie ! » cria-t-elle à la jeune paysanne.
Celle-ci accourut, me salua timidement, mais voulut bien céder à mes sollicitations de tendre un instant la main à l’examen de Naïa, afin que je pusse fixer sur ma plaque le souvenir de cette rencontre.
Quelques jours après, le hasard me mit en relations avec le docteur H***, de Questembert. Cet homme aimable et savant avait étudié le cas de cette sorcière, dangereuse suivant lui.
« Elle est née à Malensac d’un père rebouteux, c’est-à-dire un empirique et charlatan qui soigne les paysans. Naïa, intelligente, possède une instruction assez développée. Son insensibilité au feu provient du truc employé par les saltimbanques, mangeurs de flamme : un corps isolant déposé sur l’épiderme. Je la crois en outre une ventriloque habile. Vos voix mystérieuses lui sortaient du ventre ! Dans le pays, nous autres médecins faisons la guerre à ces mégères, qui tuent beaucoup de malades par persuasion. Permettez-moi cette anecdote personnelle. Je soignais un vieillard, encore vigoureux, et auquel je donnais plusieurs années à vivre. Mais le malheureux avait un coquin de neveu qui soudoya Naïa, laquelle organisa une apparition nocturne.
« Tu mourras le dimanche des Rameaux, lorsque sonnera la troisième sonnerie de la grand-messe, » dit-elle.
Le spectacle fut affreux. En vain, ce matin, je prodiguais mes meilleurs soins au pauvre vieux. Une terreur horrible le tenaillait, et il criait :
« Je ne veux pas mourir, docteur !
– Mais vous ne mourrez pas ! » affirmai-je.
De minute en minute, sans qu’il me fût possible d’établir un diagnostic certain de ce cas extraordinaire, le vieillard s’affaiblissait, en proie à une hallucination monstrueuse. Au premier coup des cloches, il me saute au cou à m’étrangler :
« Par pitié ! je ne veux pas mourir, sauvez-moi ! »
Brutalement presque, je le persuadai qu’il vivrait encore des années, que j’en étais sûr ! Au second tintement, il me lâcha et, quand la troisième sonnerie retentit, le pauvre diable était mort, les yeux si dilatés de ce qu’il voyait de hideux, que j’eus beaucoup de peine à fermer ses paupières. »
Après cette conversation, Naïa m’apparut dans sa signification tragique et malfaisante.
Maintenant, de retour à Paris, j’ai pensé qu’il serait intéressant de fixer la silhouette curieuse de cette sorcière, l’une des dernières qui existe au pays breton ; et voici pourquoi j’ai écrit ce souvenir de voyage.
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(1) Demeurance, lieu de séjour, habitation, et maître Guillaume est le nom populaire breton du diable.
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(Charles Géniaux, in Almanach de l’Action libérale populaire, 1903 ; repris en volume la même année dans La Vieille France qui s’en va, Paris : Alfred Mame & fils)
Nous reproduisons ci-après l’article original, paru en traduction anglaise dans The Wide World Magazine d’octobre 1899 (volume III, n° 18).
Naia, the Witch of Rochefort
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Portraits de Naïa
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