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CEUX DONT ON NE PARLE PAS

 

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Le bouc émissaire du romantisme, Pétrus Borel

(1809-1859)

 

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Les Nouvelles littéraires faisant la part très belle à quelques écrivains, à tort ou à raison indiscutés, se doivent de juger en appel quelques-unes de ces causes plus ou moins perdues et que je ne saurais me faire scrupule de présenter. Le succès, qu’on le récolte de son vivant ou de sa mort, n’est pas un argument si probant. De plus, l’idée du succès, qui est à la portée de toutes les intelligences, si elle s’accompagne le plus souvent de représentations agréables, à l’examiner de plus près, laisse prévoir d’assez graves mécomptes : la vie, et ces révolutions toujours possibles dans le temps, jusqu’à ce que nous l’ayons supprimée. Il peut donc être question de réagir contre elle et l’on peut en venir à l’infirmer comme l’idée du ciel ou de toute autre sanction.

C’est bien de ses propres mains que Borel a préparé en nous sa ruine et, qui sait, vouloir à tout prix qu’il subsiste est peut-être offenser sa mémoire. À moins qu’on ne lui accorde cette rare valeur mystique qui est la vertu de déception. En ce sens, l’œuvre de Borel, où la déception du lecteur est calculée en fonction de celle de l’auteur qui dut être immense, échappe à la compétence de la critique littéraire, cette même critique que l’on voit aujourd’hui s’exténuer sur Rimbaud avec une opiniâtreté et un manque de bonheur également touchants. C’est par là, je m’empresse de l’ajouter, que Borel m’intéresse. Le sort de tels esprits, qui prêtent le flanc à la curiosité, est d’être généralement étudiés de l’extérieur. Il est naturel que toutes sortes de particularités de costumes, d’écriture et d’orthographe, sur lesquelles ils ont soin d’insister tour à tour, épargnent aux commentateurs la peine de s’occuper sérieusement du « Lycanthrope. » Pourtant, quels accents ne mériterait-on pas de trouver pour parler de cet homme qui fut le bouc émissaire du romantisme, et cela parce qu’il se montra dans sa foi plus irréductible qu’aucun autre ! Je m’étonne que Baudelaire, qui lui consacra quelques pages de son « Art romantique, » n’ait pas fait montre, à son sujet, d’une plus grande clairvoyance. Dès les premières lignes, il éprouve le besoin d’invoquer le Guignon, qui est un non-sens moral. Je ne suis pas peu surpris, surtout en retrouvant ce qu’il dit de Barbier ou de Dupont, et même de Gautier, de voir qu’il se livre à de telles réserves. On m’en voudra de cette supposition, mais Baudelaire n’aimait guère, peut-être, se souvenir du poème qui sert de prologue à Madame Putiphar et qui, jusqu’à un certain point, nous dorme le ton des « Fleurs du Mal. » Pour ce poème, je donnerais toute la poésie romantique, Bertrand, Nerval et Hugo à part. Il est inadmissible qu’il ne trouve pas place dans toutes les anthologies. Sans doute, il supporte le redoutable édifice de Madame Putiphar, un roman comme on n’en fait plus, j’ai l’audace de le regretter. Il s’est trouvé, l’an dernier, à ma grande surprise, un éditeur pour republier cet ouvrage qu’on se procure encore, en seconde édition, sans difficultés. Je ne saurais assez l’en louer : Madame Putiphar, en dépit de ses inégalités, est assurément l’un des types les plus purs de notre roman poétique. Si, personnellement, j’en goûte moins l’affabulation que le style, je ne laisse pas de le préférer, et comme tendances et comme réalisation, à plusieurs romans psychologiques qu’il est convenu, aujourd’hui, de mettre hors pair. Eh bien ! oui, j’aime cette œuvre profondément innocente, émue, et qui ne saurait faire rire que les roués. Pétrus Borel est peut-être le seul auteur français par qui nous pouvons nous faire une idée de ce qu’on appelait, au début du dix-neuvième siècle, le genre frénétique, genre auquel le style de Madame Putiphar me semble merveilleusement adapté. Cela est moins écrit que débité selon, une formule particulière, autre que la formule dramatique, qui multiplie les premiers plans, nous fait pénétrer en coup de vent auprès des êtres et, dans les idées, abuse de chaque situation, doue l’auteur de compassion infinie pour ses héros, et nous fatigue un peu à vouloir nous tenir les bras au ciel.

Avec Champavert s’accuse le caractère imprécatoire de l’œuvre de Borel, et j’avoue ne pas aimer tout à fait ce livre manifestement hostile. Le langage qu’y tient Borel, certes je l’entends fort bien et n’ai envie de lui opposer aucune contradiction. Mais le sujet de ces contes est parfois si mince qu’il dessert, comme à plaisir, l’intention de l’auteur et qu’on a l’impression qu’il vous cherche une mauvaise querelle. Cela ne va pas, très probablement, sans un certain humour qui prend, dans cette œuvre toute d’illusions. une terrible valeur désillusionnante. Dès lors, les détracteurs de Borel vont pouvoir l’inculper de mystification : on sait quel procès sommaire cela permet d’instruire en littérature. C’est à cette accusation que l’œuvre qui nous occupe doit d’être encore rejetée en bloc. Et pourtant, les charges relevées contre son auteur ne prouvent qu’en faveur d’une sursimulation à peu près fatale en pareil cas. Mais les idées de Borel sont naturellement trop subversives pour que, vis-à-vis de l’opinion, il ne soit pas à la merci du premier écart de cette sorte. Il faut toujours, finalement, que la morale en cours triomphe et, quelque bouillonnement qu’un homme ait réussi à provoquer, qu’une acception de la vie très coure et très généralement partagée reprenne le dessus.

Agrémenter, n’est-ce pas tout ce que demande aux artistes cette même opinion qui n’a pas le temps de revenir sur les idées qui la mènent de toute ancienneté et qu’elle tient pour génératrices de vie, et même de bonheur ou de progrès ? Et l’on sait qu’elle ne se montre pas difficile quant aux moyens. Il y a, après tout, quelque chose d’émouvant dans ce corps monstrueux qui se laisse fleurir. Si jamais Pétrus Borel retrouve grâce devant lui, il le devra sans doute à ce petit livre où le désespoir fait mine de se laisser désarmer, où l’ingrat le cède bien des fois au charmant : Rhapsodies. Il y monte parfois un chant si pur qu’après de telles prémisses, il apparaît vraiment comme le chant de la délivrance. C’est le vrai présent de Borel au monde et ce par quoi il n’a pas tout à fait accepté de périr. Nous concevons avant tout l’éternité comme une immense paix, et il est assez beau que nous n’ayons escaladé tant de monts abrupts et gagné un jour ce lieu de désolation extrême que pour voir s’élancer de la plus haute cime l’oiseau qui porte le sang du poète, seul rameau d’olivier.
 
 

André BRETON

 
 
 
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FANTAISIE

 
 

Ça trouillote !

INCONNU.

 

Surtout vive l’amour !

et bran pour les sergents.

RÉGNIER.

 
 

Oiseaux ! oiseaux ! que J’envie

Votre sort et votre vie !
 

Votre gentil gouvernail,

Votre infidèle pennage,

Découpé sur le nuage,

Votre bruyant éventail.
 

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie

Votre sort et votre vie !
 

Vos jeux aux portes du ciel ;

Votre voix sans broderie,

Écho d’une autre patrie,

Où notre bouche est sans fiel.
 

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie

Votre sort et votre vie !
 

Sans besoin et sans arroi ;

Sans ambition, qui ronge ;

Sans bastille où l’on vous plonge ;

Sans archevêque et sans roi !
 

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie

Votre sort et votre vie !
 

Sans nobles, sans conquérants ;

Sans juges à cœur aride ;

Sans famille où l’on vous bride ;

Et sans héritiers riants !
 

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie

Votre sort et votre vie !
 

Sans honteuse volupté ;

Sans conjugaux esclavages ;

Francs ! volontaires ! sauvages !

Vive votre liberté !!!
 

Oiseaux ! oiseaux ! que j’envie

Votre sort et votre vie !
 
 

Au cachot, à Écouy,

près les Andelys, 1831.
 
 

PÉTRUS BOREL

 
 

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(in Les Nouvelles littéraires, artistiques et scientifiques, deuxième année, n° 56, samedi 10 novembre 1923)