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Récit d’un Étudiant.

 
 

Je ne saurais me défendre d’avoir, pour mon vieux professeur Ener van Pechstatt, de l’inclyte Université de Leyde, la même affection que professait jadis le jeune Tournebroche à l’égard de son vénéré maître M. l’abbé Jérôme Coignard.

Ce n’est pas, à vrai dire, que ce brave homme – c’est du professeur dont je parle –  soit un aigle, ni qu’il ait enrichi la science de nombreuses et grandes découvertes. Mais, si son nom ne figure pas au livre d’or des savants illustres, l’accès de sa personne n’en est que plus facile et ses disciples sont admis à s’entretenir familièrement avec lui ; il semble même se départir, à leur égard, d’une sorte de misanthropie qu’il laisse quelquefois percer dans ses paroles ou dans ses écrits, pour rares qu’ils soient encore. Non point que le bonhomme soit, à tout prendre, l’ennemi du genre humain ; cela serait beaucoup dire. Son cœur est, au contraire, plein d’amour pour ses semblables. Mais on lui connaît un travers : il est atteint d’une maladie dont rien ne le saurait guérir, d’une phobie, pour employer le terme à la mode, dont nul traitement ne pourrait avoir raison. C’est l’horreur de cette catégorie d’individus qui, fleurissant à tous les étages de la société, commencent à M. Homais pour finir à M. Badin.

Ceux-là, et ceux-là seuls, ont le don de l’exaspérer. Mais, malgré sa colère, il demeure sans défense contre eux, car, à la vérité, ils s’ignorent eux-mêmes : c’est qu’en effet, cette sorte d’humains jouit, à l’exemple de Schemyl [sic] des Contes d’Hoffman [re-sic], de l’heureux privilège d’avoir perdu son reflet, si bien qu’il n’est miroir au monde dans lequel elle se puisse reconnaître.

À part cet état passager d’exaspération, le professeur van Pechstatt est d’un caractère généralement doux, affable et conciliant. Tout au plus lui pourrait-on reprocher de traduire, en quelques traits d’un crayon satirique, les accès d’humeur où le plonge parfois la sottise des hommes, aimant mieux, dit-il, comme Figaro, se hâter d’en rire, de peur d’être obligé d’en pleurer. Peu combatif, d’ailleurs, dépourvu de toute ambition, et – toujours comme Figaro – paresseux avec délices, il aime à s’isoler, préférant aux vaines agitations de la place publique et aux banalités des conversations mondaines la solitude et le silence de son cabinet où l’attendent ses plus fidèles amis : les livres. Il professe la plus profonde indifférence pour les clans, les coteries, les sectes et les petites églises où se perd l’indépendance, où s’annihile l’individualité. Mais il a, pour toutes les opinions sincères, un égal respect, ayant fait de l’usage de la plus large tolérance à l’égard de ses semblables la règle de sa vie : car la tolérance, répète-t-il souvent, est, envers les autres, le respect de la liberté, la sanction de l’égalité, et le commencement de la fraternité.

Encore qu’il soit le plus souvent confiné chez lui, sa porte n’en est pas moins largement ouverte à tous ceux à qui il peut rendre un service ou donner un conseil. Ayant eu besoin de quelques éclaircissements, j’y fus frapper tout récemment.

Je trouvai le professeur dans son jardin, au milieu de ses tulipes. Une longue pipe aux dents, coiffé d’un petit chapeau rond, il était plongé dans la contemplation d’une toile d’araignée tendue entre deux rameaux de troène.

C’était le matin ; une brume légère flottait dans l’air. Le soleil d’automne, qui commençait à percer, irisait des couleurs du spectre les gouttes de rosée que la fraîcheur de la nuit avait condensées sur les fils ténus tissés par la bestiole, rendant ainsi plus apparente l’architecture compliquée de sa toile.

« Venez donc, me cria le professeur, du plus loin qu’il m’aperçut, venez voir l’admirable réseau construit par une Épeire dont, depuis hier, je surveille le travail ; venez contempler cette « belle rosace digne de notre compas, » comme l’appelle Fabre dans ses Souvenirs entomologiques. Venez vérifier par vous-même les habiles observations de ce perspicace et patient chercheur. Remarquez cette ligne polygonale « coupant obliquement, sous des angles de valeur constante, toutes les droites ou rayons vecteurs s’irradiant d’un centre appelé pôle. » C’est la spirale logarithmique des géomètres, qui décrit un nombre sans fin de circuits autour d’un point dont elle se rapproche toujours sans pouvoir y parvenir, autour de ce pôle, point central, à chaque tour plus voisin et indéfiniment inaccessible.

N’est-il pas singulier qu’un être aussi faible puisse réaliser une des conceptions les plus abstraites des géomètres ? Ne serez-vous pas surpris de voir que c’est là un tracé dont l’architecture animale fait le plus fréquent usage ? Ne vous étonnerai-je pas en vous disant que c’est ainsi que sont enroulées les ammonites, ces grands fossiles des terrains Jurassiques, et que, de nos jours encore, le nautile des mers de l’Inde enroule toujours logarithmiquement sa spire, comme le faisaient les ammonites aux premières époques du Monde ? Le même enroulement, vous le constaterez dans toutes les coquilles en cône allongé ou surbaissé, aussi bien chez les turritelles, les fuseaux, les cérithes, que chez les troques, les turbo, les planorbes, et jusque chez le vulgaire escargot. N’est-ce pas le cas de dire, avec Fabre : « La géométrie, c’est-à-dire l’harmonie dans l’étendue préside à tout. Elle est dans l’arrangement des écailles d’un cône de pin comme dans l’arrangement des gluaux d’une épeire, elle est dans la rampe d’un escargot, dans le chapelet d’un fil d’araignée, comme dans l’orbite d’une planète, elle est partout, aussi savante dans le monde des atomes que dans le monde des immensités ? »

Après l’œuvre, voyez l’ouvrier : il est absent de la toile, mais, en cherchant bien, vous le trouverez blotti dans sa logette, sous les feuilles du troène. Je vais répéter pour vous l’expérience de Fabre, mais veuillez auparavant remarquer ce fil délié qui, partant du réseau, monte obliquement, hors du plan de la nappe, pour aboutir directement à la cachette où l’araignée se tient en embuscade.

Je jette un criquet sur la toile. Celle-ci, ébranlée par les efforts que fait l’insecte pour se dégager, transmet son mouvement au fil qui, partant du centre, aboutit à l’une des pattes de l’araignée. Vous la voyez accourir le long du fil qui, de fil télégraphique, devient une passerelle, et conduit la ravisseuse vers sa victime qu’elle se hâte d’entraîner dans son repaire pour la dévorer.

« Qui n’a vu, dit Fabre, l’Épeire dans sa cachette, le télégraphe en main, ignore les plus curieuses ingéniosités de la bête. »

Un mot encore : la toile est bien des fois agitée par le vent. Les diverses pièces de la charpente, secouées par les remous de l’air, ne peuvent manquer de transmettre leur mouvement au fil avertisseur. Néanmoins, l’araignée ne sort pas de sa cachette, indifférente aux commotions du réseau. « Son appareil est donc mieux qu’une sorte de cordon de sonnette qui propage l’impulsion ; c’est un téléphone capable de transmettre, comme le nôtre, les frémissements moléculaires, origine des sons : agrippant d’un doigt son fil téléphonique, l’araignée écoute de la patte, elle perçoit les vibrations intimes, elle distingue ce qui est vibration venue d’un captif, et ce qui est simple secousse déterminée par le vent. »

Maintenant, sabotons la ligne d’un coup de ciseaux, tranchons le fil conducteur. Je puis, à présent, déposer au centre de la toile libellule ou criquet ; les pauvres englués ont beau secouer frénétiquement leurs pattes et battre désespérément des ailes, la toile violemment agitée transmet ses secousses aux feuilles voisines, l’araignée ne s’en émeut pas : « Du moment que son cordon avertisseur ne fonctionne pas, elle ne sait rien des faits. »

N’êtes-vous pas émerveillé ? Et combien ne le seriez-vous pas encore si vous assistiez aux manœuvres de la bestiole tissant sa toile ? Vous seriez amplement payé de votre patience et du temps consacré à vos observations, et vite convaincu qu’on ne perd pas toujours au change en quittant la société de l’homme pour celle de la bête !

C’est que l’observation directe de la Nature est, pour l’esprit de celui qui s’y adonne, une source infinie d’inappréciables jouissances ; et que ne seraient-elles pas, s’il nous était possible de pénétrer dans le domaine des infiniment petits et de les observer directement, sans le secours des moyens artificiels que nous fournit le matériel de nos laboratoires ?

Puisque me voici, continua le professeur, en veine de bavardage, – et ce n’est point, paraît-il, mon moindre défaut, – venez vous asseoir sur ce banc rustique que le soleil a réchauffé. Si vous n’avez rien de mieux à faire, bourrez votre pipe et prêtez-moi quelque attention. »
 

*

 

« Dans les derniers jours de juillet, après une longue séance d’examens passés dans une salle surchauffée, je sortis, la tête en feu, le cerveau fatigué par l’attention apportée aux réponses des candidats. La canne à la main, sous le bras un volume des Souvenirs entomologiques, je gagnai le bord de la rivière.

Le ciel était pur. Le soleil, encore haut sur l’horizon, ne laissait pas d’être assez ardent pour me faire désirer un peu de fraîcheur. Après un parcours de quelque cent mètres, j’avisai un étang voisin, dont la berge en pente, ombragée par un vieux saule au tronc excavé, et couverte d’une herbe soyeuse et fine à souhait, me conviait au repos. Je m’étendis avec joie sur ce tapis mœlleux et parfumé. L’heure et l’endroit étaient on ne peut plus propices pour y jouir du calme d’un bel après-midi d’été. Sur l’étang, que ridait de temps à autre un léger souffle de vent courbant doucement les panaches violacés des roseaux de la rive, couraient les hydromètres aux longues pattes et voltigeaient les demoiselles aux ailes bleues, cependant que le saut brusque d’un poisson, happant quelque imprudent moucheron, brisait le tain brillant du miroir des eaux. Autour de moi, bourdonnaient les abeilles et voltigeaient de légers papillons blancs, neige de l’été.

Au loin, sur l’étang, voguaient gracieusement quelques barquettes où des étudiants promenaient des demoiselles aux toilettes voyantes. Les joyeux drilles chantaient à plein gosier de gais refrains dont la brise m’apportait, par intervalles, les paroles :
 

Viens sur l’eau grise des étangs

Cueillir les grands nénuphars blancs

Que taquine la libellule…
 

Et, de fait, ces demoiselles ne se faisaient point faute de récolter d’abondantes gerbes de la « rose des eaux, » dont la blanche corolle mettait, sur l’émeraude des feuilles qui s’étalaient à la surface, comme de grandes taches de lait.

Allongé sur l’herbe, je, goûtais le charme de l’heure. Ouvrant mon livre, je me plongeai dans « l’Histoire du Scorpion Languedocien. » Bientôt, les lignes m’en parurent confuses, les caractères indécis ; un délicieux engourdissement s’empara de mon être, le volume glissa doucement sur l’herbe ; mes paupières se fermèrent et je m’endormis. »
 

*

 

« Une soudaine sensation de fraîcheur m’éveilla. Surpris, j’ouvre les yeux. Une lumière glauque et comme tamisée baigne autour de moi les objets dont je distingue encore mal la forme, et qui prennent les teintes d’aigue-marine et d’azur qu’on admire dans la grotte de Capri. L’eau m’environnait de tous côtés. J’avais donc dû glisser sur la berge et tomber dans l’étang. Le plus pressé était d’en sortir. En quelques brasses vigoureuses je tentai de remonter à la surface. Malgré mes efforts, je n’y pus parvenir. À quelle profondeur étais je donc descendu ?

Je me rendis compte que, depuis que je me débattais ainsi, j’aurais dû déjà ressentir les effets de l’asphyxie, car mes poumons privés d’air ne fonctionnaient plus ; et cependant, je n’éprouvais aucune gêne, il me semblait même être devenu plus léger.

Reprenant peu à peu mon sang-froid, je commence à jeter mes regards sur tout ce qui m’entoure. Étrange spectacle ! Des formes bizarres, les unes très proches, les autres plus éloignées, se meuvent dans toutes les directions. Tantôt leurs dimensions me semblent égaler celles de mon corps, tantôt elles sont énormes, monstrueuses, gigantesques.

J’en avise qui passent à mes côtés. Ce sont des êtres cylindriques, droits ou légèrement incurvés. progressant rapidement par une série de culbutes successives sur leur grand axe. Leur corps a la transparence de la gélatine, et je puis constater qu’ils se meuvent à l’aide de longs cils toujours agités, qui garnissent leurs extrémités ou hérissent toute leur surface. J’essaie d’évaluer leur grandeur : ma taille est à peine supérieure à celle du plus grand d’entre eux. Mais alors, bien qu’ayant conservé les proportions relatives de ses diverses parties, mon corps a dû considérablement diminuer en dimensions, et, puisque, à n’en pas douter, les êtres qui m’entourent sont des organismes microbiens, je suis donc, tout en conservant la forme humaine, presque réduit aux dimensions d’un microbe ! Étrange transformation que je constate sans chercher à l’expliquer… peut-être, après tout, les microbes se vengent-ils ?

Me voyant ainsi flotter sans souffrance, respirant je ne sais comment, par la peau, – peut-être, –je subis mon sort, et me décide à explorer l’étrange milieu qui m’environne. Je le pouvais d’autant mieux faire, que j’avais conservé l’usage de mes sens, dont l’acuité était plutôt augmentée. C’est ainsi que mes yeux me parurent percevoir, – malgré la diminution de la lumière, – les images avec plus de netteté, tandis que les dimensions des objets me semblaient énormes, comme si j’avais eu devant les yeux de puissantes lentilles.

Le mieux était de gagner au plus vite le fond de l’eau, pour éviter les rencontres qui m’eussent pu devenir fatales.

Après une descente assez longue, je pris pied dans une véritable forêt vierge où des plantes aux formes étranges s’entremêlaient dans toutes les directions. Les arbres y étaient représentés par d’énormes colonnes creuses, translucides, et formées de tronçons superposés. Dans chacun d’eux s’enroulait un ruban spiralé d’un vert intense. Je reconnus les spirogyres que j’avais tant de fois examinées au microscope. Dans le ruban de matière verte, je voyais se dégager, sous l’action de la lumière, d’énormes bulles gazeuses qui, s’accumulant entre les colonnes enchevêtrées, les soulevaient peu à peu et les entraînaient à la surface.

Mais voici qu’une nouvelle surprise m’attend : autour de moi, le sol et les végétaux sont hérissés de grandes masses brillantes, scintillant comme des diamants et s’irisant de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Je reconnais les diatomées à l’enveloppe rigide et dure de silice transparente. Je puis toucher du doigt les sculptures compliquées de leur double carapace, à l’intérieur de laquelle je distingue la masse orangée ou brunâtre qui constitue la partie vivante de ces algues. Les unes, allongées en forme de navire, glissent lentement et sans secousse à la surface des objets ; les autres, retenues par une sorte de pédoncule, forment de gracieux éventails ; d’autres enfin, de forme cubique, accrochées l’une à l’autre par leurs angles, constituent de brillantes girandoles suspendues aux algues qui flottent de tous côtés.

Soudain, quelque chose se détache du sol et s’élance avec rapidité vers les hauteurs. On dirait d’un énorme câble enroulé en spirale, d’un gigantesque ressort à boudin qui se déclenche : et voici qu’à l’extrémité du ressort, une grosse boule transparente s’entrouvre et prend la forme d’une cloche. Des bords de la cloche saillent de longs cils qui s’agitent dans toutes les directions, déterminant un violent remous par quoi sont entraînés les objets flottant dans le voisinage, qui sont précipités à l’intérieur de la cloche, comme des épaves dans un Maëlstrom. Puis, tout à coup, la cloche se referme, la spirale se contracte brusquement, ramenant au sol la masse transparente, dans laquelle j’ai reconnu la Vorticelle.

Rien ne saurait vous donner une idée du nombre et de la diversité des êtres vivants grouillant dans l’espace qui m’entoure. Je vois passer, rapides comme la flèche, des masses vertes qui changent de forme en quelques secondes, prenant tantôt l’aspect d’une sphère, tantôt celui d’un fuseau, ou se raccourcissant en toupies qui tourbillonnent sur elles-mêmes. Leur partie antérieure est incolore et comme cristalline ; un point rouge, sorte d’œil, brille au milieu de la masse transparente, un long cil ondulant leur sert de rame. Ce sont les Euglènes qui voguent en troupeau, décrivant des cercles rapides comme les martinets, dans l’air, avant l’orage.

Voici maintenant qu’un immense oiseau vient planer au-dessus de moi : à mes yeux effarés, il apparaît presque aussi gigantesque que le Roc des légendes. Son long corps transparent laisse apercevoir ses organes en mouvement ; je distingue les battements accélérés du cœur, les contractions de son intestin et les globes du pigment orangé qui le colore à certains endroits. Brusquement, il s’élance, fond sur un petit être qui passe à quelque distance, le déglutit, puis, étendant d’immenses antennes aussi longues que son corps, demeure immobile, tel un épervier qui plane. Ce Diaptomus, car c’en est un, n’est pas seul. Une troupe de Cyclopes l’accompagne, curieux petits crustacés porteurs d’énormes sacs remplis d’œufs qu’ils traînent à la remorque. Tout cela grouille, saute, vire en une ronde sans fin, un véritable sabbat dont seul le crayon d’un Callot pourrait rendre l’aspect fantastique.

Un bruit de frottement m’arrache à ma contemplation. Il était temps : je vois s’avancer vers moi une masse informe jaunâtre et transparente dont la hauteur et l’étendue me glacent d’effroi. Cette sorte de gelée s’avance avec la rapidité d’une avalanche, mais d’une avalanche vivante émettant de tous côtés des prolongements qui s’allongent et se rétractent alternativement. Tout ce que rencontre cette masse est englobé par elle. J’y vois disparaître des diatomées dont la carapace dure et indigeste est bientôt rejetée. Il est temps de fuir pour ne pas devenir la proie de ce monstrueux amibe qui dévore tout sur son passage.

Heureusement, passe un cyclope. Je m’accroche à l’un de ses sacs ovigères et me voici rapidement emporté vers d’autres régions.

Quels sont donc ces cylindres rougeâtres que je vois s’élever là-bas, au-dessus du sol ? L’industrie aurait-elle pris possession de ces profondeurs ? De quelle usine vois-je poindre là les cheminées ? Approchons. La chose est facile. Je n’ai qu’à lâcher mon hydrostat pour tomber à quelque distance de ces étranges constructions.

Imaginez des sortes de briques polygonales, de couleur rougeâtre, disposées par assises régulières et formant une énorme cheminée qui atteint près de vingt fois ma hauteur. De fumée, je n’en vois point sortir. Mais, tout à coup, apparaît au sommet de cette colonne une masse transparente hérissée de petits mamelons, et portant sur le côté deux sortes de petits bras munis à leur extrémité d’un bouquet de courtes soies mobiles. La masse émerge lentement puis, brusquement, se déploie en quatre grands lobes hérissés de cils qui, vibrant tous dans le même sens, donnent l’impression d’une immense roue animée d’un mouvement rapide. Cette roue couronne, comme le chapeau de nos élégantes, une sorte de tête bizarre pourvue d’une sorte d’appendice nasal de forte taille, couvert également de cils en mouvement.

À la base de ce singulier appendice est creusée une fossette ciliée, dans laquelle je distingue une masse rougeâtre.

L’étrange apparition n’est point immobile : elle se penche à droite, à gauche, en avant, en arrière, et ses deux petits bras s’agitent dans tous les sens. On dirait d’un muezzin psalmodiant, du haut d’un minaret, la prière du soir.

D’un mouvement rythmé, cassant comme celui d’un polichinelle, je vois l’animal déposer, par intervalles réguliers, une nouvelle brique au sommet de la colonne, tout comme le ferait un maçon en train de construire une cheminée. L’origine de ces briques m’intrigue. D’où viennent-elles ? Quand l’animal se redresse, penchant en arrière ses lobes ciliés, ses petits bras levés comme pour une invocation, j’aperçois une multitude de débris qui flottent autour de lui, se dirigeant, grâce au remous provoqué par le mouvement rapide de la couronne ciliée, vers le fond de la fossette.

Là, ils sont brassés par les cils et agglutinés par la sécrétion d’une glande dont la transparence des tissus me révèle la présence, en une petite masse en forme d’obus. C’est alors que la Mélicerte la dépose, élevant ainsi, une à une, les assises de la cheminée qui lui sert d’habitation, et au fond de laquelle, par une simple contraction de ses muscles, elle se réfugie à la moindre alerte.

Il semble que les rotifères affectionnent cette région, car j’aperçois, dans le voisinage, une colonie de Flosculaires. Leur enveloppe, sorte de gelée transparente, a l’aspect d’un gros sac au sommet duquel émerge un être assez semblable à la Mélicerte, à cela près que les antennes, placées au sommet et de chaque côté de la masse céphalique, simulent assez bien deux oreilles, les lobes ciliés formant au-dessous deux grandes cavités circulaires, de sorte que l’animal, vu de face ou de profil, rappelle d’assez près la tête d’un chat en colère.

Non loin de là, un gros cylindre transparent s’anime ; il s’étire à la façon d’un télescope et je vois se balancer l’Actinurus Neptunius, relié au sol par une espèce d’ancre à trois branches qui termine son corps effilé, tandis qu’à l’extrémité opposée, la tête, en forme de museau de chien, s’adorne subitement d’un double appareil rotateur. Puis l’animal se contracte en un clin d’œil, et reprend son immobilité première.

Un serpent gigantesque, d’un rouge corail, se glisse rapidement à travers la verte frondaison des algues. Conscient de son agilité et de sa force, il s’avance en toute sécurité. Il agite furieusement ses mandibules, en quête de quelque proie. Mais il a compté sans son ennemie. Établie sous une pierre, une énorme planaire blanche, au corps plat et transparent, a senti venir le présomptueux ver de vase et rampe à sa rencontre. Appliquant sur lui sa puissante ventouse, elle s’enroule autour du corps de sa victime. Surprise, celle-ci se débat avec énergie et, pendant quelques instants, je ne vois plus qu’une masse confuse tourbillonner devant mes yeux. Peu à peu, la planaire semble s’abandonner, elle se laisse entraîner par le ver qui continue à s’agiter avec frénésie. Serait-elle vaincue ? Non. Sournoisement, elle évagine son pharynx en forme de trompe, l’applique sur la peau du pauvre ver, et, comme par une pompe aspirante, se gorge de son sang. Le ver n’est bientôt plus qu’une chose morte, inerte, un tube flasque et décoloré. Mais la blanche tunique du vampire est maintenant sillonnée de rouges arborisations qui empourprent les innombrables ramifications de son tube digestif.

L’intensité de la lumière me paraît tout à coup diminuer : les objets et les êtres s’estompent dans une vague lueur verdâtre. Sans doute, le soleil est à son déclin et la nuit va tomber. Anxieux, je lève la tête : au-dessus de moi flotte une grande masse d’êtres en mouvement qui paraissent se hâter de descendre vers le sol. Ce sont tous ceux qui, cherchant la lumière et la chaleur, constituent, pendant la journée, ce que les naturalistes désignent sous le nom de plancton de surface.

C’est alors une invasion formidable, une pluie serrée d’animaux bizarres, venant chercher au fond de l’eau la chaleur que leur vont refuser les couches supérieures.

Péridiniens à la carapace transparente, aux formes étranges, Infusoires hérissés de cils et de soies, Rotifères nageurs à la cuirasse armée de pointes, comme les Brachions, dépourvus d’armure comme l’Asplanchna, ou munis de larges palettes propulsives comme les Pedalions, Anguillules aux flexueuses ondulations ; Cypris, Daphnies, Ostracodes et Cladocères à la carapace ornée de sculptures en losange, agitant de longues antennes, secouant par saccades leur abdomen que termine une double griffe aiguë, et roulant deux gros yeux noirs, tout cela descend comme un vol de sauterelles. Plus haut, j’aperçois une multitude de gros ballons sphériques tournant rapidement sur eux-mêmes. Pressées les unes contre les autres, ces énormes masses forment une épaisse couche qui intercepte la lumière. C’est la pluie des « fleurs d’eau, » qui vont s’entasser et mourir au fond de l’étang.

Elles descendent toujours, lentement, implacablement. Je distingue maintenant les cellules vertes qui les composent et les cils qui surmontent chacune d’elles… Elles descendent encore, toujours, jusqu’à me toucher ; leur masse élastique et gélatineuse m’écrase de son poids, tout en se moulant sur mon corps… J’étouffe… je sens que je vais périr… non sans qu’une ultime réflexion, rapide comme l’éclair, ne traverse mon cerveau : dans quelques milliers d’années, un savant, débitant en coupes minces le charbon qui va se former à cette place, trouvera, sous son microscope, le corps admirablement conservé de… l’homunculus !

Cette sorte d’immortalité, pour flatteuse qu’elle puisse être, n’a pas le don de me séduire. J’essaie, par un effort désespéré, d’échapper au poids qui m’oppresse et…

Je me retrouve sur la berge, haletant, à demi asphyxié, le visage enfoui dans l’herbe épaisse et molle. »
 

*

 

« J’avais donc fait un rêve.

Mais mon rêve n’était fait que du souvenir de réalités entrevues. Oh ! entrevues seulement, car qui pourrait affirmer connaître complètement la vie de tous ces êtres qui se sont adaptés de tant de façons différentes aux conditions de leur existence et de leur milieu ?

Longtemps encore, hélas ! l’homme cherchera l’explication des mystères que la Nature ne consent à lui révéler qu’au prix d’opiniâtres efforts.

Comme Moïse autrefois, continua le Professeur, je viens, mon cher ami, de vous amener au seuil de la terre promise. Peut-être pouvez-vous espérer y pénétrer un jour.

Pour moi, je sens l’âge diminuer mes forces et appesantir mon cerveau. La lumière vers laquelle je marchais s’éloigne à mesure que je m’en approche. Je pressens que le temps me manquera bientôt pour tenter de l’atteindre encore…

Je n’ai plus qu’à me résigner au silence et à l’oubli, victime, un peu, de cet « éternel mirage » dont parla jadis, en ces termes, un poète qui me fut cher :
 

« Un mirage trompeur dresse la trahison

Des prochaines fraîcheurs d’illusoires citernes.

Courbés sous le Simoun brûlant qui les prosterne,

Les chameliers leurrés marchent vers l’horizon.
 

Mais, avec l’horizon le mirage recule,

Ils marchent vainement dans le grand désert mou,

Dans le sable brûlant qui monte à leurs genoux.

L’oasis disparaît quand vient le crépuscule.
 

Lassés d’aller toujours et d’être toujours seuls,

De diriger leurs pas pesants vers un mensonge,

Résignés, sur le sable immense tous s’allongent.

Les grands flots blancs sur eux déroulent leur linceul ! »
 

Ainsi parla le professeur van Pechstatt en l’an de grâce 1911.
 
 

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(M. Moynier de Villepoix, in Mémoires de l’Académie des Sciences, des Lettres et des Arts d’Amiens, tome LVII, 1910 ; lithographies extraites de l’ouvrage d’Ernst Haeckel, Kunstformen des Nature, 1904)

 
 
 
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