gomphe-ill2
 

CONTE BITRANGE

 

_____

 

LE DOCTEUR BURPITT

 

_____

 
 

Cette histoire est bizarre, étrange, et même, j’oserai dire, bitrange.

E. LUTZ, passim.

 
 

Un jour de l’été dernier, vers les huit heures du matin, comme mon ami Adalbert Gomphe allait sortir de chez lui pour se rendre au Palais – car il faut vous dire que mon ami Adalbert Gomphe est juge d’instruction et, certes, tout le contraire d’un mauvais plaisant : c’est la dignité, le sérieux, la correction en personne, tout à fait incapable de commettre, même d’imaginer, fût-ce en rêve, quoi que ce soit pouvant ressembler, fût-ce de loin, à une fumisterie ; comme homme grave, je ne vois guère, pour lui être comparé, que le Président actuel de la République française. Inutile, je pense, d’insister.

Donc, un jour de l’été dernier, comme mon ami Adalbert Gomphe allait sortir de chez lui pour se rendre au Palais, son valet de chambre lui remit une carte de visite ainsi libellée :
 

LE DOCTEUR BURPITT

 

« Burpitt ? Connais pas. Qui diable… Ah ! »

Il venait d’apercevoir, dans le bas de la carte, écrits au crayon, ces quelques mots : de la part de M. Bourgognot.

Bourgognot était l’ami intime d’Adalbert Gomphe.

« Faites entrer, » dit-il.

Le docteur fut introduit.

À son aspect, le juge d’instruction ne put, malgré son habituelle impassibilité, retenir un mouvement de surprise. Le docteur, en effet, présentait cette étrange anomalie d’être un nègre du plus beau noir avec des yeux d’homme blanc, mais de blanc tout ce qu’il y a de plus septentrional, des yeux bleus très pâles, très froids, très clairs. La surprise de M. Gomphe redoubla quand le docteur, après quelques mots d’excuses sur l’heure indue de sa visite, ajouta en souriant d’un sourire étrange :

« Oui, je vois : mes yeux vous étonnent, n’est-ce pas, monsieur ? Je pensais bien qu’ils vous surprendraient ; à vrai dire, je ne suis venu ici que pour vous les faire bien regarder, afin que vous ne puissiez plus, plus jamais, les oublier. »

Décidément, c’était un fou. Le sourire l’indiquait, et la phrase encore plus que le sourire.

Cela, d’ailleurs, était dit tout doucement, de cette voix enfantine, zézayante, particulière aux nègres, avec les r s’écrasant sous la langue en flûtements mouillés. Et, dans ce gazouillis, les paroles au sens mystérieux, presque menaçant, n’en avaient que mieux l’air d’être proférées au hasard par un être dénué de raison. Mais, à coup sûr, le regard, le très pâle, très froid et très clair regard des yeux bleus, il n’était pas d’un fou, certes. Il disait nettement la menace, en vérité, oui, la menace, et aussi l’ironie, et par-dessus tout une férocité implacable. Ce ne fut qu’un éclair, mais flamboyant, de façon qu’on ne pût, en effet, jamais l’oublier.

Et l’on comprendra sans peine que j’aie senti passer en moi le « petit frisson, » lorsque mon ami Adalbert Gomphe me fit l’honneur de me raconter cette histoire.

« J’ai vu, me disait-il, bien des regards d’assassin, et à fond. En aucun cependant, comme en celui-là, je n’ai plongé jusqu’à une telle profondeur de crime et, – ajoutait-il, – d’imprudente sécurité dans le crime. »

L’impression fut si forte alors que M. Gomphe crut être le jouet d’une hallucination, d’autant que le docteur, sa phrase prononcée, continuait en souriant de plus belle et avec son accent le plus puéril :

« Assurément, monsieur, vous devez ne rien comprendre à ce que je vous dis là. De cela aussi, veuillez m’excuser. Demain, vous recevrez une lettre qui vous expliquera tout. Mais il était nécessaire, d’abord, que je me fisse voir à vous, ou du moins que je vous fisse voir, bien voir, tout à fait voir, mes yeux qui sont moi, mon seul et vrai moi, comme vous en jugerez. Monsieur, à l’avantage ! »

Après quoi, sur un salut d’une suprême distinction, le docteur se retira, laissant le juge d’instruction abasourdi, en proie à ce doute :

« Ce n’est pas possible, voyons ? C’est un aliéné. Pourtant… La féroce expression, la profondeur criminelle de ce regard auraient-elles pour cause le bizarre contraste de la face ténébreuse et des yeux blancs ?…

Mais non, non, pensa-t-il, après être resté absorbé pendant quelques instants. Je ne suis le jouet d’aucune hallucination. Il n’y a là aucun phénomène d’optique. Cet homme est évidemment un scélérat effroyable. J’ai failli à tous mes devoirs en ne l’arrêtant pas moi-même, séance tenante, au risque de ma vie, illégalement, n’importe ! »

Et il se précipita dans l’escalier. Mais trop tard ! Le docteur avait disparu.

Adalbert Gomphe courut chez Bourgognot pour lui demander quelques éclaircissements. Il ne connaissait pas le moins du monde le docteur nègre ; et, sur l’insistance du juge donnant le signalement du docteur, avec mention spéciale de ses yeux si extraordinaires, Bourgognot se mit à rire et dit :

« Tu as eu certainement affaire, cher ami, à un mystificateur. Les yeux que tu me décris là sont des yeux de blanc, sans doute possible. L’individu devait être barbouillé. »

Rassemblant alors tous ses souvenirs, Adalbert Gomphe reconnut que le docteur, en effet, n’avait guère du nègre que la noirceur, la chevelure et la barbe en toison, le parler facile à contrefaire, mais nullement le type, ni même l’allure onduleuse si caractéristique. Peut-être bien, donc, n’était-ce qu’un mauvais farceur. Tout le jour, le juge d’instruction se complut dans cette idée, qui blessait un peu sa dignité d’homme grave, mais qui apaisait ses scrupules de magistrat.

Le lendemain, il recevait la lettre promise. Elle était écrite, ainsi que l’adresse, en mots imprimés découpés dans des journaux.

« Monsieur, disait la lettre, le docteur Burpitt n’existe pas ; mais l’homme, dont vous avez vu les yeux, existe, lui, et vous le reconnaîtrez sûrement à ces yeux-là. Cet homme a commis deux crimes. Il n’en a pas de remords. Seulement, étant psychologue, cet homme a peur de céder quelque jour à l’impérieuse tentation de confesser ses crimes. Edgar Poe a écrit là-dessus des chefs-d’œuvre qui sont l’exacte notation de la vérité. Toutefois, il a oublié de noter ceci : le démon de la perversité ne tente qu’une fois. Eh  bien ! voilà qui est fait. Vous aurez mon secret ; car le jour où vous me reconnaîtrez à mes yeux, vous chercherez à découvrir de quoi je suis coupable, et comment je le fus ; et vous le découvrirez, étant un maître en votre profession. Félicitez-vous d’avoir eu l’honneur d’être choisi par moi pour porter le poids de ce secret, désormais à nous deux – je dis à nous deux SEULS. Je vous mets au défi, en effet, d’obtenir ce secret sous forme d’aveu public, puisque, maintenant, j’ai trouvé moyen de vous le faire, à vous, l’aveu, et sans danger. »

Un mois plus tard, dans une soirée, Adalbert Gomphe rencontrait M. X***, et, du premier coup, sans hésitation, il reconnaissait en lui les extraordinaires yeux bleus. L’homme, lui, demeura impassible, si bien que le juge d’instruction se crut décidément, et cette fois surtout, halluciné. Néanmoins, il se livra à une enquête sur la vie de M. X*** et apprit ceci qui leva tous ses doutes. Trois ans auparavant, M. X*** était un pauvre étudiant en médecine, brillant, d’ailleurs, et qui s’était fait remarquer par de curieux travaux microbiologiques. Une veuve, très riche, s’était éprise de lui et l’avait épousé. Elle avait, de son premier mariage, un enfant. En six mois de temps, l’enfant, puis la mère étaient morts de la fièvre typhoïde, et M. X*** avait hérité, en bonne et due forme, de la grosse fortune. Pour le juge d’instruction, pas de doute possible : M. X*** avait empoisonné ses deux victimes avec des microbes de fièvre typhoïde, savamment cultivés en elles, de façon à rendre l’infection invincible même aux soins du dévouement le plus admirable.

« Tu crois cela, toi ? demandai-je à Adalbert Gomphe.

– Pourquoi pas, mon cher ? Et le pire, c’est que le scélérat a eu raison en me défiant de le contraindre à un aveu public. Le moyen d’y arriver ? »

Puis, avec un gros soupir :

« Ah ! la justice d’autrefois avait du bon ! »
Et, comme mon regard l’interrogeait, Adalbert Gomphe ajouta, d’un ton très ferme et très convaincu :

« Eh! oui, mon cher. La torture ! »
 
 
gomphe-ill3
 

_____

 
 

(Jean Richepin, in Le Journal quotidien, littéraire, artistique et politique, sixième année, n° 1784, lundi 16 août 1897)