homme-chat
 

Je ne l’ai pas connu, mais j’ai rencontré un marin qui m’a raconté son histoire.

Il adorait les chats. Même le soir où il assassina sa maîtresse, il prit le temps avant de s’enfuir, de passer chez lui pour prendre ses deux préférés, – un noir et un autre moucheté, qui n’avait qu’un œil, – car il n’aurait pas songé davantage à les abandonner, qu’une mère n’eût pensé à abandonner ses enfants.

Il était grand et fort, il avait plus de six pieds. Ses cheveux étaient poil de carotte, ils étaient plantés bas sur le front et descendaient sur sa nuque. Il avait les yeux ronds et rouges, des mains énormes et des doigts crochus.

Sa passion pour les chats s’était manifestée de bonne heure. Quand il était gosse, il ramassait tous ceux qu’il trouvait dans le quartier : il volait du lait et de la viande pour eux, il les cachait dans des placards et, quand ses parents dormaient, il les avait souvent transportés dans son lit bien chaud. Que de fois son père l’avait rossé à cause des chats ! mais cela ne lui faisait rien ; et depuis le jour où il avait quitté l’école pour s’embarquer, il avait adopté tous les chats errants qu’il avait rencontrés. Sa passion n’avait jamais faibli. Il avait maintenant quarante ans passés.

N’était-ce pas étrange, qu’un aussi mauvais sujet fût capable de tant d’affection ? Peut-être était-ce parce qu’il avait lui-même beaucoup du chat. Il était paresseux, inutile et cruel ; il était égoïste et incapable de dévouement ; en dépit de sa taille, il marchait sans faire de bruit ; son corps était extraordinairement souple. De plus, ses yeux verts, à fleur de tête, s’enflammaient de colère en un instant, et ils voyaient dans l’obscurité.

Bluffeur, menteur, voleur, assassin, il n’avait pas d’amis, et pourtant le chat le plus sauvage s’attachait à lui.

En revenant de la jetée déserte où il s’était disputé avec Marie pour la dernière fois, il donna les quelques shillings qui lui restaient à sa propriétaire ; il appela ses chats, les fourra dans son veston, et après avoir chargé ce singulier bagage sur son épaule, il reprit le chemin des docks, déambulant à travers de petites rues sombres qui sentaient le goudron et les pommes.

Une fois sur le quai, il se faufila rapidement, en prenant soin de rester dans l’ombre, jusqu’à un certain bateau : il savait qu’il lèverait l’ancre cette nuit-là. À l’aube, il voguait vers l’Amérique du Sud.

Marie avait été bonne pour ce type ; elle lui avait donné de quoi manger et de quoi boire ; elle lui avait donné de l’argent pour qu’il reste avec elle sur le plancher des vaches. C’était la seule femme qui l’ait jamais aimé – les autres lui avaient bien prouvé qu’elles ne pensaient qu’à elles-mêmes – et, bien qu’il n’ait jamais pu se résoudre à achever un chat malade ou estropié, il n’avait pas le moindre remords de l’avoir assassinée. Évidemment, il regrettait de l’avoir jetée à l’eau – cela porte malheur – mais, quant au crime lui-même, il n’y pensait même pas.

Il changea plusieurs fois de bateau pendant les mois qui suivirent, et il ne craignait plus d’être découvert. Après tout, se disait-il, Marie n’avait personne à Liverpool : elle venait de Belgique, et personne à la blanchisserie où elle travaillait ne ferait d’histoire à propos de sa disparition. Personne, en tout cas, ne pourrait prouver que c’était lui.

Il l’avait déjà oubliée, lorsqu’une nuit il fut réveillé par le matelot qui couchait au-dessus de lui :

« Nom de Dieu ! criait-il, fous-nous la paix avec ta sacrée Marie, et laisse-nous dormir ! »

Il sentit une sueur froide… alors, il parlait en dormant ! – et pourtant, il n’avait pas rêvé – Qu’est-ce qu’il avait dit ? Il fut long à se rendormir, caressant nerveusement ses deux chats favoris avec lesquels il partageait son lit. Voilà du nouveau, pensait-il, et ça peut devenir dangereux.

Le lendemain, comme personne ne fit allusion à cet incident, il se sentit plus à l’aise.

Mais cela se reproduisit deux autres fois en allant à Singapour, et la peur commença à s’emparer de lui. Petit à petit, une image se précisa en lui, qui devint bientôt obsédante : l’âme de Marie, pour se venger, venait voler au-dessus de lui pendant la nuit comme une sale chauve-souris. C’était le battement silencieux de ses ailes qui remuait toutes ces idées dans son cerveau et les transformait en paroles.

Tandis que le bateau était en rade de Singapour, un nouvel incident le terrifia. Après une nuit où il avait bu, un matelot lui dit qu’il avait raconté, un tas d’histoires à propos d’une femme qu’il avait tuée, et qu’à l’avenir il ferait bien de tenir sa langue.

Il fronça les sourcils et partit sans dire un mot. Il était ébranlé : voilà qu’il bavardait, maintenant, quand il avait un verre dans le nez ! Quelle déveine ! Et il n’osait pas demander au type ce qu’il avait raconté. C’était plus sûr de quitter le bateau, et, quelques jours après, il s’embarqua sur un autre, avec ses deux chats, pour l’Australie.

Mais Marie le hantait de plus en plus : elle avait fini par acquérir pour lui une personnalité définie, et qu’il redoutait. Pour s’empêcher de parler en dormant, il essaya de s’attacher les mâchoires, comme on fait quand on ne veut pas ronfler.

À Sydney, il se laissa aller à boire un soir dans un bar, lorsqu’il entendit une voix perçante qui lui criait quelque chose où il était question d’ « assassinat, » et de « Marie. » Ces mots le réveillèrent à moitié, et il vit devant lui la patronne, une bouteille à la main.

« Hors d’ici, sinon je te casse ça sur la tête ! criait-elle en brandissant la bouteille ; on ne sert pas les assassins, ici ! »

À travers un brouillard, il sentit les regards hostiles des marins braqués sur lui, et il sortit en titubant.

Son coeur battait, ses genoux tremblaient ; il fut pris de panique.

« Cette fois, ça y est, j’ai tout dit, c’est sûr ! »

Le temps de retourner au bateau, de prendre ses chats et son bagage et d’aller prendre le train de Newcastle, la peur l’avait dessoûlé. Dans le train, il décida qu’il s’était battu avec son ancienne maîtresse. Évidemment, elle ne pouvait rien contre lui quand il était lui-même, mais elle était bien capable de lui tomber dessus quand il ne s’y attendait pas. C’était une fille vindicative, qui ne pensait qu’à se venger. Éveillé, il était son maître, mais quand il dormait ou qu’il était soûl, les armes étaient égales, et ils en venaient aux mains. En attendant, il n’avait qu’à s’attacher les mâchoires la nuit et à faire attention à ne pas boire.

Il ne fallut rien moins qu’une terreur superstitieuse, jointe à sa couardise naturelle, pour l’amener à prendre une pareille résolution, parce que son organisme était saturé d’alcool depuis de nombreuses années, et en réclamait. Certains moments, il pensait devenir fou : boire une goutte de rhum ! Plusieurs fois, alors qu’il se promenait dans les rues de Newcastle en cherchant un bateau, il se retrouva à la porte de quelque bar, et une force plus impérieuse que la faim ou la soif le poussait à entrer. Il était au supplice ; sa tête était en feu, son esprit et son corps étaient consumés par le besoin, mais il résista.

Il put se faire embaucher sur un bateau qui transportait du charbon aux Indes. Pendant la traversée, il continua de lutter contre lui-même. Marie s’était embarquée avec lui, comme toujours, et elle jouissait de son supplice : jamais il ne pourrait s’en débarrasser.

La fumée apparut à travers le plancher du pont. Pendant deux jours et deux nuits d’épouvantes, l’équipage lutta contre l’incendie. Puis, tout à coup, les ponts s’effondrèrent et les flammes s’élancèrent en mugissant. Ce fut un spectacle affreux.

Au milieu des cris et de l’affolement général, l’ordre fut donné d’abandonner le bateau et de mettre les canots à la mer.

Celui dans lequel notre homme était sorti de cet enfer fut retourné par les flots, mais il réussit à se cramponner et il s’y retrouva bientôt seul avec ses chats. Longtemps encore, il put voir une lueur rouge à l’horizon, puis elle disparut. Il était perdu dans l’obscurité.

Le canot fut roulé et ballotté toute la nuit ; finalement, une pluie diluvienne se mit à tomber ; trempé, épuisé, l’unique passager de cette épave s’endormit au matin quand le soleil se leva. Pour la première fois, il s’endormit sans s’attacher les mâchoires.

L’après-midi du second jour, une tache apparut à l’horizon, qui grossit lentement : c’était la terre.

« Vaut mieux débarquer la nuit, dit-il à ses chats. Je me demande ce que valent les indigènes. »

Le vent tomba avec le soleil ; il était près de minuit lorsque le bateau échoua sur le sable. Il jeta l’ancre, prit ses chats et mit pied à terre. Il souleva, en avançant, un bruit d’ailes.

« Des mouettes, s’écria-t-il. Voilà de quoi ne pas mourir de faim ! »

Il s’endormit, et, le lendemain matin, s’aperçut qu’il était dans une petite île fort accueillante. Il y avait des fruits à volonté, des oranges, des pamplemousses, des bananes, des mangues. Une extrémité de l’île était rocheuse, sans végétation et couverte d’oiseaux. Il y en avait des milliers. L’homme ne les effrayait pas, mais, lorsque ses chats sautèrent sur un nid, ils s’envolèrent alors en tournoyant, en battant l’air de leurs ailes et en poussant des cris perçants. L’homme se mit à rire et attendit que ses chats aient fini leur petit déjeuner.

Il explora l’île toute la journée sans trouver trace humaine. C’était un petit paradis, de deux milles de long, et il s’étonna que les indigènes des îles voisines ne s’y soient pas encore installés. Sans doute il n’y avait pas d’eau douce.

Il retourna au bateau, débarqua les provisions, puis tendit sa voile entre quatre piquets afin de recueillir l’eau de pluie. Il se fabriqua un étendard avec sa chemise, et planta ce drapeau en haut d’un cocotier.

Avec du bois et des feuilles de palmier, il se construisit un abri, et, le soir, alluma un grand feu sur lequel il fit griller du lard et bouillir du thé. Il était extraordinairement content de lui-même.

Il y avait déjà un mois qu’il était arrivé dans l’île, lorsqu’il aperçut sur la mer un grand « prahu. » Il remua les bras et appela jusqu’à ce que les indigènes le voient et s’approchent ; mais ses cris et ses gesticulations les effrayèrent, et ils repartirent avant d’avoir touché terre.

Jusqu’à ce qu’ils aient disparu à l’horizon, il ne cessa de lancer des jurons dans leur direction.

« Alors, dit-il – il avait pris l’habitude de penser tout haut, – il y a d’autres îles qui ne sont pas loin ; autrement, ils ne seraient pas repartis. Si au moins je savais où je suis, et si j’avais une boussole, je pourrais aller n’importe où. »

Mais plus il pensait à quitter son petit royaume, plus il avait peur de le faire. L’ombre de Marie, qui n’avait pas de repos, le cherchait sans doute sur les mers, et si jamais elle le retrouvait, elle recommencerait à le torturer. Au moins, ici, il avait la paix. Autant être seul que pendu, se disait-il. Peut-être le croyait-elle noyé. Évidemment, elle pouvait venir l’embêter dans son île, mais qu’est-ce que ça ferait qu’il parle en dormant puisqu’il n’y avait personne pour l’entendre ?… Il aurait donné n’importe quoi pour une bouteille de rhum : on a besoin tout de même de se soûler une fois par mois. Il y avait des noix de coco à volonté, et le soleil devait faire fermenter leur lait. Il n’avait qu’à cueillir.

Après avoir mûrement réfléchi, il prit la résolution de rester là où le sort l’avait mené : il venait d’ailleurs de découvrir un gisement important de guano. Le guano, c’était aussi précieux que l’or. Non, il était tranquille ici, et surtout il ne dépendait de personne.

Une semaine plus tard, il apercevait une voile à l’horizon : il se remit à courir de long en large sur la plage pour attirer l’attention. La voile grossit, et il finit par distinguer une petite goélette. Elle approchait. Elle jeta l’ancre et, d’un canot, débarquèrent deux hommes blancs et deux coolies.

Les blancs s’arrêtèrent sur la plage en regardant d’un air étonné ce géant en haillons qui les attendait avec une famille de chats dans les bras et un autre qui se blottissait entre ses jambes en faisant le gros dos.

« Eh bien ! dit le plus petit des deux visiteurs, comment ça va-t-il, l’homme ?

– Pas trop mal, répondit le réprouvé.

– Pas trop mal ? Comment diable avez-vous fait pour arriver ici ?

– Peu importe comment je suis arrivé.

– Bon, ça va, dit l’autre, résigné. Moi, ça m’est bien égal que vous soyez venu sur votre yacht ou de Russie à la nage. »

Le géant fronça les sourcils, et les étrangers le regardèrent un moment sans rien dire. Puis le second reprit :

« Eh ! bien, Robinson Crusoé, moi, je m’appelle Jarvis ; je suis le patron de la Flora. Il y a des indigènes qui sont venus à Tenimber, il y a quelques jours, raconter qu’il y avait un blanc sur cette île, et voilà quarante-huit heures que je vous cherche. Montez à bord, et je vous emmène à Port Moresby.

– Merci, capitaine, mais je reste.

– Ici ? »

Le capitaine passa sa main dans sa barbe de capitaine et regarda son second. Évidemment, le type avait dû recevoir un coup de soleil.

« Nom de Dieu, pourquoi voulez-vous rester ici ? Est-ce que vous avez l’intention d’ouvrir un comptoir ?

– Non, mais j’ai trouvé du guano, et je veux l’exploiter ; il faut que je trouve quelqu’un qui passe assez souvent pour le charger. Venez voir ; on pourrait s’arranger ensemble. »

Après une brève discussion Jarvis et son second le suivirent jusqu’à l’endroit où il y avait du guano, et ils se mirent à l’examiner.

« Ça sera dur, dit le capitaine, de sortir ça de là. Et si je vous envoyais quelqu’un pour vous tenir compagnie, et quelques nègres pour vous aider ?

– Je n’ai besoin de personne pour me tenir compagnie, répondit l’homme, et je ne veux pas de nègres non plus.

– Alors, vous allez continuer à vivre tout seul dans cette île déserte ?

– Je me trouve très bien comme ça ; je n’aime pas les hommes. »

Ils essayèrent de le convaincre, mais il resta sur ses positions.

« Comme vous voudrez, finit par dire le patron ; il faut que nous partions. Je peux passer par ici tous les deux mois. Ça va ? Et je peux vous laisser tout ce qu’il vous faut jusqu’à mon prochain passage, du sucre, des bougies, des vêtements, des outils, des sacs vides. Qu’est-ce que vous voulez encore ?

– Du tabac. Je voudrais aussi…

– C’est vrai !

– Je voudrais aussi un fusil et des cartouches.

– Entendu. Qu’est-ce que vous diriez d’un peu d’alcool et d’un petit verre en attendant ? »

Il hésita, se passa la langue sur les lèvres ; ses yeux brillèrent, mais il refusa. Il ne savait que trop qu’il serait incapable de résister une fois qu’il aurait de l’alcool sous la main, et il ne voulait pas risquer de se soûler en présence des étrangers.

Les provisions furent vite débarquées et échangées contre la marchandise de l’homme. Mais quand Jarvis lui demanda son nom, il répondit :

« Mon Dieu… Appelez-moi… comme vous voudrez. »

Et le capitaine l’inscrivit sur les registres de la Flora sous le nom de l’Homme-chat.

Avant que le bateau lève l’ancre notre homme demanda encore :

« Dites donc, capitaine, amenez-moi des chats.

– Des chats !

– Moi, c’est tout ce que j’aime. N’oubliez pas. N’importe quelle race, pourvu que ça miaule. »

Le soleil se couchait, la Flora leva l’ancre. Le géant roux se mit de bon cœur à l’ouvrage ; il riait, il sifflait, il parlait à ses chats. Il commença par gratter le nom du bateau qui était sur son canot ; puis il se fit une espèce de grog avec du jus fermenté de noix de coco, et, quand il le jugea à point, il but et commença à se livrer à une grande agitation : il hurlait et faisait des cabrioles sur le sable, il lançait des pierres aux oiseaux, démolissait leurs nids et écrasait leurs petits avec le pied. Il injuriait Marie, aussi, inventant des jurons exprès pour elle.

Le lendemain, il fut malade, mais cela se passa en dormant, et, l’esprit et le corps soulagés, il se mit à extraire le guano.

La goélette revint à la date prévue avec des provisions nouvelles, mais ce ne fut pas ce qui lui fit le plus plaisir : il n’eut d’yeux que pour les cinq chats qu’on lui apportait. C’était des bêtes sauvages et à moitié mortes de faim, mais il les caressa et leur parla tant et si bien qu’elles finirent par ronronner de plaisir.

Jarvis s’attendait à trouver une plus grande quantité d’engrais. Il était intéressé ; il s’était rendu compte qu’il était tombé sur une bonne affaire, mais, quand il lui proposa de lui laisser une paire de coolies pour l’aider, l’homme refusa catégoriquement. Jarvis insista, ce qui le mit en rage.

« C’est mon île, gronda-t-il, et j’en ferai ce que je voudrai. Je ne veux ni de vous, ni de vos coolies, vous entendez ? Vous pouvez dire à tous ceux que vous verrez de se méfier, – j’ai un fusil, c’est pour m’en servir et je m’en servirai, – c’est compris ? »

Cette sortie surprit et vexa le capitaine, qui eut un moment envie de repartir et de le laisser tomber, mais il ne put se résoudre à abandonner une affaire qui lui semblait si prometteuse ; il se gratta la pomme d’Adam, haussa les épaules et partit.

La Flora revint à intervalles réguliers, et tout le monde jusqu’à Port Moresby parlait de l’Homme-chat – c’était, surtout pour l’équipage de la goélette, un véritable mystère ; c’était le sujet de conversation qui revenait tout le temps.

Trois années passèrent ; les chats s’étaient si bien reproduits que l’île en était couverte, et ce devait être le climat qui leur avait donné cette taille anormale. Ils suivaient l’homme partout ; il fallait le voir entouré de sa meute. Au début, ils trouvaient eux-mêmes leur nourriture, mais ils firent tant la chasse aux oiseaux que ceux-ci finirent par quitter l’île. Ils s’attaquaient même aux chauves-souris. Ils arrivèrent à voler la nourriture de l’homme, et, quand il n’y eut plus rien sur l’île qu’ils puissent chasser, ce fut lui qui dut assurer leur nourriture.

Heureusement, ce ne fut pas bien difficile, tant il y avait de mouettes. À certaines saisons, elles venaient pondre leurs œufs, et rien ne lui était plus facile que de les tuer. Quand il venait à en manquer, il prenait du poisson.

Il y avait beaucoup de guano, et Jarvis pestait contre la lenteur avec laquelle notre homme le mettait en sacs. Ils se disputèrent plusieurs fois, mais il n’y avait rien à faire. Le patron avait peur du géant, et de ses chats aussi. Il avait de bonnes raisons pour les ménager : un jour, un coolie avait tiré sur la queue d’un chat qui dormait, et la bête s’était accrochée à sa jambe en le griffant horriblement et en le mordant jusqu’à ce que son maître arrive pour mettre fin à sa rage.

Le soir, sur le pont, au son du phonographe, Jarvis et son second parlaient souvent de l’Homme-chat, en buvant du whisky.

« Ce n’est pas normal, disait Jarvis ; tout le monde demanderait une femme pour se distraire. Lui, non. Et pourtant, cela ne manque pas, les filles qui risqueraient bien la chance de devenir la reine de cette île. J’ai l’impression qu’il veut se cacher.

– Peut-être bien, mais j’ai comme une idée qu’il a trouvé des perles et qu’il est en train d’amasser une fortune. »

Il faut dire que le second avait beaucoup d’imagination, et il avait été dans le temps pêcheur de perles.

« C’est pour ça qu’il a si peur qu’on vienne le surveiller, et qu’il ne veut personne pour l’aider à tirer son guano. Il en fait juste assez pour qu’on continue à passer. Tu vas voir, un de ces jours, il va fiche le camp avec peut-être une fortune sur lui, et il nous tirera sa révérence. Il n’y a pas d’autre explication.

– Et bien ! zut pour lui ! Après tout, on a fait tout ce qu’on a pu ! »

Le second approuva.

Sa vieille passion pour l’alcool n’avait pas quitté celui qui était devenu l’Homme-chat. Un jour, il eut tellement soif qu’il se remit à boire de son affreuse drogue faite de lait de coco fermenté. Il fut bientôt ivre, et son ivresse faisait de lui une véritable bête féroce. Sa crise dura près d’une semaine, et pendant plusieurs jours après il dut payer. Mais, cette fois, il tomba vraiment malade.

Il arriva un matin où il ne pouvait plus se tenir debout. Il enrageait de se voir dans cet état ; il n’avait jamais été malade. Il se força à se lever et à prendre quelques médicaments qui lui avaient été laissés par le second. Mais il les vomit aussitôt.

En se réveillant d’un long sommeil, il s’aperçut qu’il n’avait pas nourri ses chats. Il se sentait toujours aussi mal ; il fit un gros effort pour se lever et atteindre la boîte où il mettait la viande, et la jeta aux bêtes impatientes.

Le lendemain matin, sa fièvre avait empiré, mais il était plus inquiet pour ses chats que pour lui-même – il serait rétabli dans un jour ou deux. Leurs miaulements affamés l’affligeaient, et il n’avait plus de viande fraîche. Il se traîna jusqu’à ses réserves et leur ouvrit des boîtes de conserves de bœuf et de poisson, un peu inquiet de la quantité qu’il en fallait pour les nourrir tous. Et pourtant, il ne pouvait pas laisser souffrir ces pauvres bêtes.

Puis il perdit la notion du temps ; il dormait, il se réveillait pour délirer : il se croyait à Liverpool avec Marie. Il rassemblait ses forces pour aller prendre des boîtes de conserves, dont il jetait le contenu à ses chats, puis il retombait sur sa couche.

Il ne se rendit pas compte du temps que dura sa maladie, mais, finalement, sa constitution robuste triompha du poison et, un matin, il s’éveilla, les idées claires. Le soleil brillait, et pourtant la tempête grondait. Mais ce n’était pas le vent ; c’étaient les chats. Il tourna la tête et vit que la cabane en était pleine ; ils allaient et venaient à travers la porte ouverte ; ils étaient maigres et agités. Un des plus grands vint s’asseoir sur un banc près de son lit et le fixa, en agitant la queue.

« Pauvre vieux, » dit-il. Il sortit son bras nu pour caresser le chat. La bête commença par lécher la main, puis, tout à coup, entra ses dents et ses griffes dans la chair.

L’homme poussa un cri. Il se dégagea. D’un coup de poing, il envoya le chat par terre. Mais celui-ci se remit sur ses pattes et avança en rampant : il le fixait avec des yeux brillants et devenus féroces. Il se léchait les babines en miaulant et il remuait la queue d’une manière de plus en plus inquiétante.

La main et le bras de l’homme saignaient, mais il était trop faible pour se lever, et il dut rester couché, essuyant le sang avec ses vêtements.

« Sale bête ! ingrat ! gronda-t-il. Tu me le paieras. »

En se retournant, il vit tous les yeux fixés sur lui : les animaux l’épiaient. Il remarqua avec angoisse combien ils étaient maigres et décharnés. La terreur s’empara de lui ; peu à peu, il se sentit glacé d’effroi. Sans doute y avait-il de jours et des jours qu’il ne les avait pas nourris, et maintenant ils se retournaient contre lui. Ils étaient là ; ils attendaient sa mort.

Il cria et agita sa couverture, mais cela ne les fit que reculer légèrement et, bientôt, ils avancèrent plus près de lui.

Du dehors, un miaulement plaintif arriva ; une chatte apparut à la porte, suivie de ses petits. Elle n’avait plus que la peau et les os ; ses mamelles étaient desséchées, mais, lorsqu’elle s’arrêta, ses petits se jetèrent dessus avidement. Elle les repoussa. Elle aussi, elle fixait l’homme sur son lit étrangement.

L’homme-chat parvint à se redresser et à sortir ses jambes de son lit. Il fallait les chasser et fermer la porte. Pourquoi diable l’avoir laissée ouverte ? Sales bêtes ! Elles attendaient qu’il crève ! Et celui-là, le vieux, qui l’avait mordu, qui avait mordu la main qui l’avait élevé, nourri ! C’était la première fois de sa vie qu’un chat l’attaquait. Il lui fallait prendre son gourdin et leur casser les reins : au moins, ils miauleraient pour quelque chose !

Il réussit à se lever, à prendre son gourdin qu’il fit tournoyer.

Les chats se mirent à hurler ; ils se précipitèrent les uns sur les autres pour lui échapper. L’un d’eux, les reins brisés, agonisait. Le géant s’écria :

« Foutez-moi le camp, sacrés… »

Dans une vague irrésistible, ils se précipitèrent sur lui en miaulant, dans une mêlée affreuse.

L’homme sentit ses genoux fléchir sous lui ; il lui sembla que le sol s’ouvrait et il perdit connaissance. Le sang jaillit de sa main blessée.

La Flora arriva tard, un soir où la lune était jaune et basse, mais Jarvis et son second attendirent le lendemain matin pour descendre à terre. En quittant le bateau, le patron demanda :

« Dis donc, tu as entendu ces maudits chats toute la nuit ?

– Tu parles ! Impossible de dormir. Je me demande comment le type peut y tenir.

– On aurait dit qu’ils étaient en train de s’entre-dévorer. Bon Dieu ! il y avait de quoi vous glacer le sang dans les veines… »

Ne voyant pas l’homme-chat au moment où ils débarquèrent, le Capitaine appela. Il recommença sans plus de résultat, et son second, très excité, lui cria :

« Qu’est-ce que je t’avais dit ? Il a foutu le camp avec son trésor. Le diable l’emporte ! »

Ils se dirigèrent vers la cabane.

« Qu’est-ce qui est arrivé à tous ces chats ? demanda Jarvis. On dirait qu’il n’y en a même plus la moitié… »

Il lança un juron : ils s’entre-dévoraient.

« Quel salaud ! Laisser ces pauvres bêtes crever de faim ! On devrait l’arrêter. »

Jarvis l’appela encore et, ne recevant toujours pas de réponse, il entra dans la cabane par la porte ouverte.

Il s’arrêta si brusquement que le second se cogna contre lui : ils étaient horrifiés de ce qu’ils venaient de découvrir.

Le Capitaine, enfin, sortit à reculons. Il ferma la porte. Il était pâle comme un mort.

« Mon Dieu ! dit-il d’une voix sourde. Quelle horreur ! »

Le second, plus mort que vif, s’appuyant contre un palmier, secoua la tête.

« Et dire qu’il aimait les chats ! »
 
 

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(Rex Beach, traduit par Louis Postif, in Marianne, grand hebdomadaire littéraire illustré, première année, n° 29, mercredi 10 mai 1933 ; « A Man eaten by cats, » gravure extraite de The Illustrated Police News, 11 janvier 1890)