Aline s’accouda sur son oreiller et demanda à sa sœur, dans un souffle :

« Tu dors ? »

La voix de Josette qui couchait sur un lit-cage, au fond de la chambre, lui répondit :

« Non ! Je n’ai pas sommeil. »

Toutes deux sautèrent, alors, sur le plancher et le réverbère, dressé sur le trottoir, en face de leur chambre, éclaira, d’une lueur confuse, leurs silhouettes puériles que les longues chemises blanches imprécisaient.

Ce réverbère tenait une place considérable dans la vie secrète des deux enfants. Il les défendait contre l’obscurité, favorisait leurs insomnies, se rendait complice de leurs lectures. Par lui, elles avaient la possibilité de transposer sur un plan féerique leur existence banale d’écolières et d’évoluer dans ce monde imaginaire qui se trouve à distance égale du rêve et de la réalité.

Chaque nuit, quand la maison dormait, les deux petites filles couraient se blottir dans l’embrasure de la fenêtre ; et là, sous la lueur diffuse du réverbère, elles s’absorbaient dans la lecture des livres interdits qu’elles avaient dérobés à la bibliothèque paternelle, au cours de la journée.

Certes, la qualité littéraire de ces romans était fort discutable et la psychologie de leurs personnages plus que rudimentaire. Lus au grand jour, ils eussent ennuyé et déçu les fillettes. Mais le réverbère prêtait une vie occulte à ces fantômes dont la foule impondérable envahissait la chambre, dans le bruit d’ailes des feuillets retournés.

Il fallait, d’ailleurs, que l’attraction de ces êtres mystérieux fût bien impérieuse, pour que les enfants résistassent à la panique qui les bouleversait, dès qu’elles s’approchaient, à cette heure-là, de la fenêtre.

Seule, en effet, une vitre les séparait, comme un hublot, de la rue dont le fleuve obscur coulait entre les berges démesurées des immeubles dressés pour contenir son flot.

Dans l’ombre, des silhouettes évoluaient, imprécises et inquiétantes ; de molles espadrilles collaient leurs ventouses sur les pavés ; parfois, un coup de sifflet provoquait une fuite, directe et rapide, comme un coup de couteau ; un jet de lune argentait le rebord d’un trottoir ; une ronde d’agents cyclistes passait, sans bruit, et, dès qu’elle s’était fondue dans l’obscurité, une porte cochère, une bouche d’égout dégorgeaient, à nouveau, des femmes mécaniques qui recommençaient leur va-et-vient d’automates, au ras des façades aveugles. Et la menace du bar se précisait, alors, derrière les demi-rideaux qui masquaient sa devanture.

Pour Aline et sa sœur, l’entrée de ce bar était le vestibule de l’enfer. Elles savaient que des hommes s’étaient écroulés, à plusieurs reprises, frappés à mort, entre ses guéridons. La fumée de tabac, qui voilait ses lampes électriques, y tamisait un jour glauque d’aquarium. Des plaintes d’accordéon et des nasillements de phono s’en échappaient, lorsqu’on ouvrait sa porte. Et des chants rauques évoquaient les ivresses brutales qui se déchaînaient au ras de son comptoir de zinc, parmi les buveurs accoudés.

Sans la douceur, quiète et réconfortante, du réverbère, le voisinage de ce bar eût glacé d’angoisse les deux enfants. Et il leur arrivait souvent de laisser retomber le livre sur leurs genoux et de demeurer, durant d’interminables minutes, muettes, immobiles, les yeux fixés sur cette porte dont la menace les hypnotisait.

Or, une nuit qu’Aline et sa sœur s’étaient enfoncées dans cette contemplation, la porte du bar s’ouvrit, à l’improviste, et les deux petites filles frissonnèrent, de la nuque aux talons.

« Regarde ! soupira Josette.

– Oh ! Mon Dieu ! »

Une femme venait de surgir dans l’encadrement de la porte vitrée et traversait le trottoir, en chancelant.

« Elle a un couteau dans le ventre ! »

La femme fit encore trois pas ; puis ses genoux mollirent et elle s’affaissa, les bras en croix, avec la tache blanche de ses deux mains ouvertes, tandis qu’un coup de vent refermait la porte du bar, à la volée.

Josette avait agrippé sa sœur par les épaules.

« Au secours !

– Tais-toi ! » commanda l’aînée.

Elles se tenaient serrées, étroitement ; leurs dents claquaient et la peur se collait, comme un linge mouillé, à leurs épaules.

Cette nuit-là, le réverbère s’éteignit et elles attendirent le jour, en grelottant, accrochées l’une à l’autre, comme deux noyées, dans le lit d’Aline.
 

*

 

À l’aube, la petite fille, qui serrait l’anse de la boîte à lait entre ses doigts rouges, s’informa :

« Est-ce que l’assassin est arrêté ?

– L’assassin ? Quel assassin ? »

La concierge – que l’enfant avait interpellée, au bas de l’escalier – la regardait, avec stupeur.

« Celui qui a tué la femme, cette nuit ! continua Aline.

– Où ça ?

– En face ! »

La porte bâillait sur le bar sans mystère. Un garçon, les cheveux emmêlés et une serviette nouée autour du cou, jetait de la sciure, à poignées, sous les tables. Le grand percolateur luisait au fond de la boutique et le patron, debout derrière le comptoir, trempait un croissant dans un verre de café qui fumait.

« On n’a tué personne ! En voilà des idées !

– Si ! Si ! insista l’enfant. Une femme, qui avait un tricot vert. Je l’ai vue, quand elle est tombée. »

La concierge haussa les épaules.

« Tu as rêvé »

« On ne peut pas faire, à deux, le même rêve ! pensa Aline. Et Josette, aussi, a vu cette femme, puisqu’elle a crié… »

Quand elle remonta, quelques instants plus tard, avec le lait, sa sœur, qui l’attendait derrière la porte de la cuisine, lui souffla :

« Viens ! Viens vite ! Il faut que je te montre quelque chose d’extraordinaire ! »

Et, dès qu’elles se retrouvèrent, en tête à tête, dans leur chambre : « Tiens ! Regarde ! » ordonna la cadette.

Le livre, dont l’apparition nocturne avait interrompu la lecture, tremblait entre ses doigts.

« Je m’étais arrêtée, à cette page ! » continua Josette.

Et Aline épela :

« Sous la violence du coup, Marguerite chancela. Mais elle fit encore une dizaine de pas, les mains crispées sur son tricot vert, avant de s’écrouler devant la porte du café… »

L’aînée des petites filles, alors, se mit à frémir :

« C’est elle que nous avons vue…

– Ah ! Tu la reconnais, toi aussi ? »

Il y eut un silence. Puis Josette demanda :

« Est-ce que tu crois que les personnages peuvent sortir des livres ?

– Sûrement !… répondit Aline. Et c’est eux qui soufflent la flamme des réverbères !… N’oublie pas que le nôtre, cette nuit, s’est éteint !

– C’est vrai !… Qu’allons-nous faire ? »

Aline réfléchit, durant quelques secondes. Puis son visage s’apaisa :

« Il faut, d’abord, remettre le livre à sa place. Et puis, ce soir, quand tout le monde dormira, j’irai fermer la bibliothèque à double tour et je cacherai la clé sous mon oreiller. De cette façon, les personnages ne pourront pas sortir des livres, pour aller rôder dans la rue. Et nous n’aurons plus peur, puisque le réverbère restera allumé, toute la nuit. »
 
 

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(Albert-Jean, « Les Mille et un matins, » in Le Matin, cinquante-et-unième année, n° 18508, jeudi 22 novembre 1934)