Nous venions de traiter, le célèbre astronome Pump et moi, la question toujours pendante de l’habitabilité des mondes.

Au cours de cette causerie familière, que chaque soir nous reprenions avec délices et qui – chose rare – ne nous avait jamais divisés, mon ami s’était lancé à corps perdu dans l’hypothèse de la vie universelle.

Quelle richesse d’aperçus ! quelle logique de déductions ! quelle variété d’images !

« Tout, oui, tout, s’écria-t-il d’un air inspiré, nous démontre que la Providence a semé dans l’immensité des cieux les trésors infinis de son pouvoir créateur ; qu’Elle a multiplié la vie sur tous les globes, sous toutes les formes imaginables, et dans des mesures qui font éclater la profondeur et la sublimité de la divine intelligence ! À la surface de notre terre, tout est proportionné à l’importance de cette terre, aux conditions de ses milieux, à la périodicité de ses phénomènes astronomiques. Mais, dans les grandes planètes, la création offre un spectacle bien plus riche et plus varié ; rien n’empêche même de concevoir les merveilles qui doivent se mouvoir à la surface du soleil, centre général de la chaleur, du mouvement et de la vie…

– La raison et l’analogie, fis-je, veulent l’universalisation de cette forme souveraine. Ici-bas, comme dans cet astre perdu au fond de la voie lactée, qui met des milliers de siècles à nous envoyer sa lumière, la vie déborde. Et quelle n’est pas la prodigieuse stature des êtres répandus dans cette étoile, où les jours ont soixante-dix ans, où la durée moyenne de l’existence humaine est égale à l’âge de l’obélisque !

– L’étroite théorie de l’habitabilité de notre seule planète est absurde. Personne n’y croit plus. Mars, Vulcain, Uranus et leurs satellites sont peuplés, tout comme la première venue des étoiles fixes. L’œil ne l’a pas encore démontré mais l’intelligence l’admet et le prouve ; n’est-ce pas suffisant ? Et Leverrier, avec sa planète devinée, Cuvier, avec son mammifère reconstitué, par la toute-puissance de leur génie, ne sont-ils pas là pour… »

À ce moment, le visage de M. Pump parut illuminé par un jet de lumière électrique ; sereine et splendide, la lune émergea d’un nuage velouté qui se mit à fuir à toute vitesse, et l’astre reprit dans l’azur sa course éternelle, inondant toutes choses de sa douce et fantastique clarté.

« Toi aussi, s’écria mon compagnon en visant de son index noueux la planète impassible, oui, tu nourris des êtres ! De tes entrailles, que jusqu’à ces derniers temps la fragile science humaine a traitées d’infécondes et de calcinées, la vie s’élance et entonne l’hymne au Créateur. Rochers arides pour nos yeux, vous êtes parés de frais ombrages et de mystérieuses forêts. Vallons déserts, vous retentissez des mille bruits de la ville. Mers desséchées, un monde s’agite, aime, lutte et meurt dans vos insondables abîmes. L’atmosphère existe, circule. Je crois entendre les puissants coups d’ailes des créatures qui traversent les espaces lunaires ; je crois voir les animaux étranges qui rampent sur ton sol, les plantes inconnues qui recouvrent tes cirques, tes cratères. Astre mort, tu vis, je le sens, je le sais ! »

En disant ces mots, le brave M. Pump rayonnait comme l’oracle de Delphes. La lune, insensible à ses apostrophes véhémentes, nous regardait de cet air paterne que vous lui connaissez.

Emporté par son enthousiasme, le savant continua :

« Du reste, la sélénographie a fait depuis quelques mois des progrès remarquables. Grâce au perfectionnement des télescopes, on a pu suivre au jour le jour les modifications profondes du relief de notre satellite. Un de vos meilleurs astronomes, M. Flammarion, vient de publier un consciencieux travail où sont réfutées, et de bonne encre, les hypothèses admises jusqu’ici. Le cirque d’Hyginus, observé par lui en 1873, est méconnaissable : des cratères nouveaux ont surgi ; tout un système de soulèvements géologiques, comparables à ceux qui s’accomplissent encore à la surface de notre globe, a changé la configuration du district d’Hyginus. Des volcans en action existent dans la lune. Qui dit volcan dit atmosphère. Donc, pas d’atmosphère sans les multiples manifestations de la vie ! »

M. Pump triomphait. Il était transfiguré.

« Un jour, il y a une quarantaine d’années, reprit le démonstrateur, sir John Herschell [sic] était envoyé au Cap avec une commission d’études astronomiques, pour éprouver les puissants instruments que la munificence du roi d’Angleterre avait mis à sa disposition. Durant onze mois, le ciel austral fut exploré jusque dans ses dernières limites. Les découvertes dépassèrent toutes les espérances. Un monde nouveau apparut et se développa aux yeux éblouis des savants que le grand Herschell dirigeait. MM. Andrew Grant, Drummond, lieutenant de vaisseau, le major Muller et Hubert Holms, dessinateur de l’expédition, firent sur notre satellite des observations aussi précises que si elles eussent été faites sur terre.

« La première fois que nous fûmes témoins des prodigieux spectacles célestes, écrit sir Herschell, nous restâmes saisis d’une crainte religieuse qui fit trembler tous nos membres et vaciller notre esprit. Nous nous interrogions des yeux. Étions-nous le jouet d’une hallucination ? »

Le 10 janvier 1835 commencèrent les travaux de la commission qui, publiés deux ans après, devaient soulever en Angleterre et dans l’Europe une immense émotion. Des terres cristallines, des lacs, des fleuves, des mers se révèlent aux observateurs ; au milieu des blocs granitiques que le vaste champ du télescope leur permettait d’embrasser, un être, un monstre, doué de facultés locomotives, agitait sa tête triangulaire, hideuse. Était-ce là l’homme lunaire, le Sélénien de Samosate et de Cyrano de Bergerac ?

« Cet animal était bipède, dit Herschell ; son corps allongé, de la grosseur d’un loup, donnait à sa lourde tête qui se balançait à droite et à gauche, un aspect affreux. La peau tenait de celle du rhinocéros. Au croupion naissait une queue plate, articulée, terminée par une spatule osseuse qui lui servait à s’élever et à se fixer au milieu des roches. Bientôt, il disparut. La surface du sol devint plus unie et des fleurs préludèrent au spectacle d’une nature riante… »

Peu à peu, ce vallon se peupla de créatures ailées, parmi lesquelles sir Herschell distingue trois espèces, qui s’élèvent tellement au-dessus des autres par leur constitution physiologique, qu’elles lui parurent être les vrais représentants de l’intelligence dans la planète et constituer indubitablement la race humaine lunaire.

1. Le Sélénien. Deux pieds huit pouces. Corps souple et vigoureux. Épaules munies de vastes ailes, plus longues encore chez les femelles. Le sélénien, dont le corps est entièrement nu, jouit d’un vol très hardi ; il plane comme un oiseau de proie et se maintient sur l’eau, qu’il parcourt avec célérité. « Je crois, ajoute Herschell, que le sélénien doit accomplir dans l’atmosphère toutes, ou, du moins, la plus grande partie de ses fonctions. Par un contraste admirable, l’œil est foncé, la chevelure noire, la peau d’une blancheur de lait. Cette chevelure, en retombant par derrière, encadre de sa masse touffue les deux ailes, et rien n’égale la beauté qui résulte de cet accord. »

2. Le Vespertillo, créature sordide, presque sauvage ; une sorte de chauve-souris à face quasi-humaine. Quatre pieds environ de longueur. Il est presque impossible de distinguer la femelle du mâle. Cet être est sous la domination absolue du sélénien, qui le traite en esclave. Il est anthropophage, je devrais dire andro-séléniphage ;

3. Le Castor. Cette espèce, peu étudiée, offre la plus grande analogie avec son homonyme terrestre. Mêmes travaux, mêmes habitudes.

Telles sont, d’après Herschell, les trois variétés du primate lunaire. Le grand astronome les a vues comme je vous vois.

– Et vous croyez tout cela ? m’écriai-je un peu brutalement.

– Hélas, mon ami, dit M. Pump en hochant la tête, faut-il vous dire la vérité ? Cette brochure de sir Herschell, dont je viens d’extraire la mœlle, qui eut cent éditions et qui fit tant de bruit, était l’œuvre d’un mystificateur. Beaucoup de savants y furent pris, mais ils durent se rendre à l’évidence lorsque Herschell lui-même repoussa publiquement la paternité de cet immense canard… »

Et comme je souriais en songeant à la crédulité naïve de ces docteurs, mon collègue ajouta, sous forme de conclusion :

« Ne riez pas ! Ce qui était, en 1836, une farce d’astronome en délire, sera demain peut-être une saisissante réalité. Les volcans décrits par le pseudo-Herschell d’alors, M. Klein, de Cologne, et M. Flammarion, de Paris, les ont vus il y a huit jours. L’Observatoire est en permanence. Avant la fin de l’année, le sélénien, le vespertillo et le castor, ces trois manifestations de la vie et de l’intelligence lunaires, imaginées par un plaisant, seront acquises au domaine scientifique, chaque jour élargi par le patient génie de l’homme. « Dans de telles matières, a dit Arago, le mot impossible est plus qu’une erreur, c’est une imprudence. »
 
 

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(L. de Beaumont, « Curiosités de la Science, » in Les Soirées littéraires, journal illustré paraissant tous les dimanches, première année, n° 30 & 31, 23 et 30 mai 1880 ; cet article sera repris et augmenté dans le volume éponyme, préfacé par Camille Flammarion, Paris : Auguste Clavel, Librairie des Soirées littéraires [1882]. Le lecteur curieux d’en savoir un peu plus sur la mystification de Herschel Fils pourra se reporter à la chronique de Charles Nodier, « Des Animaux dans la Lune, » et à la brochure originale, Découvertes dans la Lune, faites au Cap de Bonne-Espérance, que nous avons déjà reproduites ici même)