« L’Aventure dans la forêt » de Charles Derennes est un conte cruel paru initialement dans Le Journal en juin 1907 ; cette nouvelle, entièrement réécrite, a été reprise près de vingt ans plus tard dans le mensuel Lecture pour Tous, sous le titre : « L’Aventure sylvestre, » illustrée par deux bois de Roger Broders. Ce sont ces deux versions que nous vous proposons aujourd’hui dans la Porte ouverte.
 
 
 

L’AVENTURE DANS LA FORÊT

 

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« Vous m’ennuyez, Ferrare, murmura Mme de Candaigue à l’oreille de son voisin… Me gâter le charme de cette belle soirée avec de fades propos d’amour !… Oui, je suis veuve ; oui, je suis libre ; oui, je m’ennuie ; oui, vous ne me déplaisez pas plus qu’un autre ; mais ce n’est pas encore cette nuit que j’entrouvrirai à votre intention la petite porte du jardin… Non ! non ! vous n’en mourrez pas… Et, à présent, allons retrouver mes invités ; vous ne méritez pas de me faire négliger un instant de plus mes devoirs d’hôtesse. »

La villa, des hauteurs de Ciboure, dominait la mer. L’heure était parfumée d’une odeur d’air salin et de branches mouillées, vêtue d’ombre bleue et de rayons de lune. Sans mot dire, Ferrare suivit Mme de Candaigue jusqu’à l’autre bout de la terrasse où, appuyé à la balustrade en face de claires jeunes femmes enguirlandées d’écharpes et embuées de voiles, le musicien Bérande racontait comme à l’ordinaire d’abracadabrantes histoires de télépathie et d’apparitions… « Les femmes, affirme-t-il volontiers aux hommes, ne sont jamais si jolies et si tendres que lorsqu’elles ont peur… » Poliment, avec une résignation qui singeait assez bien l’intérêt, Ferrare écouta Bérande, puis, lorsque l’écheveau des récits fut jusqu’au bout dévidé, ayant laissé aux belles écouteuses le temps de frissonner à leur aise ou de manifester une incrédulité mal convaincue, il prit la parole à son tour.

« L’aventure eut lieu tout près d’ici… Vous connaissez Hossegor et son étang qui, du cœur de la forêt landaise, va joindre par un chenal large et droit l’Océan gascon sujet aux grands délires ? Le mugissement des flots marins et le bruit du vent dans les arbres y retentissent sans trêve, et ce tumulte grandiose qui domine la paisible noblesse du lac donne aux rares maisons des berges des airs de nonnes en prière dans une cathédrale emplie du fracas des orgues… À cause de la verdure éternelle des pins, l’automne, à son retour, ne s’y reconnaît qu’à la mélancolie des odeurs et des sons, à l’alanguissement infini des couleurs sous le ciel pâle, strié d’innombrables vols de palombes…

C’est la saison où je vais retrouver, à Hossegor, mon ami Paul Vrignac qui, à la suite de mésaventures amoureuses et de revers de fortune, s’est installé près du lac, dans une maison de pêcheur, et y vit d’une bout à l’autre de l’année. Il chasse et il pêche ; ses joies sont les marées de printemps où remontent, le long du chenal, des myriades d’équilles ; les matins d’automne où les hérons empanachés et solennels s’abattent un à un sur les lagunes avec des cris méfiants qui sonnent comme des grincements de métal ; les nuits calmes et sombres d’été où, sur les algues vaseuses des bas-fonds, il harponne de sa fourche à neuf dents les monstrueuses anguilles éblouies par le feu de bois sec qui flambe à la proue de sa barque… Et moi, à partager pendant quelques jours sa libre existence, à ramer mi-nu sur le lac, à parcourir la forêt en haillons, à tuer les bêtes du ciel, de la terre et de l’eau, comme si elles étaient indispensables à ma vie, à toucher les plumes tièdes d’un oiseau abattu ou la chair visqueuse, sanglante et froide, d’un congre harponné, je sens, redevenu pareil aux hommes de très vieux âges, bouillonner dans mon cœur la sève de simples et merveilleux plaisirs…

Au-delà du lac, le long de la mer, – et y penser, quand je suis à Hossegor, me procure une sorte d’ivresse, – la forêt s’étend sur plus de dix lieues, sans maison, sans route, sans autre trace de l’industrie humaine que des huttes de résiniers, désertes la plupart du temps. C’est là que nous fûmes, voici quatre ans, surpris après la tombée de la nuit par un effroyable orage. Où étions-nous, à quelle distance de l’étang ? Impossible de le savoir. Rien au monde ne se ressemble davantage que deux coins de la forêt landaise, et, dans cette perpétuelle succession de paysages identiques où il est facile de s’égarer en plein jour, c’eût été chimère que de vouloir s’orienter durant cette noire nuit zébrée d’éclairs où nous allions, noyés et aveuglés par une pluie diluvienne, assommés par les pommes de pins que la force de l’orage détachait des branches et projetait à chaque instant sur nous avec une violence inouïe. Mieux eût valu gagner le rivage de la mer, où nous n’aurions plus eu à subir qu’une douche. Mais de quel côté la mer se trouvait-elle ? Quand nous prêtions l’oreille, son bruit, se confondant avec celui de la pluie et du vent, semblait arriver de partout. Et, bientôt, nous perdîmes la tête ; nous nous mîmes à courir au hasard, droit devant nous, éperonnés par une terreur vague et formidable, pareils à des bêtes affolées, ayant peine à retenir des cris ou des hurlements quand une branche nous agrippait au passage ou que nous nous heurtions dans notre fuite au fût invisible d’un pin… Enfin, après avoir longtemps erré ainsi, misérables, accablés de fatigue, tremblants de froid et d’épouvante, nous vîmes une lueur vaciller entre les branches, à quelques pas de nous…

Le hasard nous avait-il servis au point de nous ramener en face du village ? Pas un instant, nous n’osâmes l’espérer… Nous nous arrêtâmes, interdits, nous demandant par quel miracle un être humain en cette nuit habitait là… On était loin des mois où se récolte la résine… Alors ?… Un contrebandier ? Un bandit peut-être ?… Ces suppositions peu rassurantes se présentèrent à mon esprit avec toutes sortes d’autres, plus vagues et quelque peu folles, que seules, évidemment, pouvaient me suggérer la fatigue et la fièvre. Après nous être un instant concertés et avoir par prudence enlevé le cran d’arrêt de nos fusils, nous nous décidâmes cependant à frapper à la porte.

À plusieurs reprises ce fut en vain.

Puis, quand nos coups de poing et de pied devinrent furieux, un horrible visage de vieille se découpa en noir dans le cadre lumineux de la lucarne. En patois, d’une voix éraillée et revêche, elle grommela :

« Qu’y a-t-il, Dieu vivant ? Est-ce une heure à déranger le monde ?… »

Paul, familier avec le parler du pays, poussa la complaisance jusqu’à lui expliquer notre situation. La vieille affecta de se méfier, d’avoir peur de nous : non, certes, elle n’ouvrirait point à des rôdeurs de nuit, à des malfaiteurs, peut-être. Je fis luire à quelques centimètres de son nez un écu de cinq francs. Peine perdue. Nous tentâmes de l’apitoyer en lui exposant éloquemment notre détresse. Elle répondit : « Qué m’en houti !… » Ce qui, en français, se traduit décemment par : « Ça m’est bien égal !… » Après quoi, elle disparut, poussant le volet et faisant grincer la targette.

Tout cela ne nous parut pas seulement odieux, mais louche, mystérieux même. Ah çà ! que se passait-il donc là-dedans ? Nous voulûmes en avoir le cœur net, ragaillardis du reste par la fureur qu’excitait en nous l’attitude de la mégère.

« Vieille, s’écria Paul, écoute !… Nous sommes des chasseurs, nous avons nos fusils. Eh bien ! si tu tardes plus longtemps à nous ouvrir, nous défonçons la porte, et gare à toi !… »

Pour donner plus de poids à sa menace, il tira en l’air. Une grêle de branches fauchées par le plomb s’abattit sur le toit de planches. Alors, la vieille reparut derrière l’huis entrebâillé, suppliante et servile cette fois. Il ne fallait pas lui en vouloir, pauvre d’elle !… Elle s’était trompée, elle voyait bien à présent que nous étions des gens comme il faut, des messieurs ; elle nous suppliait de l’excuser… Nous entrâmes. À peine venions-nous, Paul et moi, de nous asseoir sur des chaises boiteuses que nous nous regardâmes, étonnés d’une horrible puanteur… À l’autre bout de la hutte, accroupie près d’un tas de bois mort, la vieille, farouche, sournoise et silencieuse, nous examinait à la dérobée.

Et nous de l’interroger. Comment donc se faisait-il qu’elle habitât seule dans la forêt ? Elle nous raconta qu’elle était de Saint-Vincent, qu’elle avait eu bien du malheur, qu’on avait mis leur borde en vente et qu’on les avait chassés à la suite de mauvaises récoltes, elle et son homme ; et, tandis qu’il cherchait du travail à Bayonne, elle s’était réfugiée dans cette hutte de la forêt pour ne pas coucher dehors, comme les chiens…

Visiblement, elle mentait. À brûle-pourpoint, Paul interrompit ses jérémiades :

« Vieille, que signifie cette odeur infecte ? Aussi vrai que j’existe, il y a ici une bête ou un chrétien en train de pourrir… »

Elle se troubla, balbutia d’inintelligibles paroles. Nous étions fixés ; Paul bondit vers elle en épaulant son arme :

« Tu as tué quelqu’un. Avoue, ou je tire ! »

Elle se roula sur le sol ; elle râlait, hurlait de désespoir ; puis, nous sentant impitoyables, à genoux, les mains jointes, elle parla : Eh bien, oui : seule, la première partie de son histoire était vraie. Son mari et son fils, des vauriens, des mange-tout, l’avaient ruinée, et, chassée de sa maison, elle n’avait plus eu d’autre pensée que d’assouvir, en tuant les coupables, sa rancune de paysanne féroce, âpre et avare. C’était fait, – Dieu merci ! – et, en attendant qu’elle leur eût creusé une fosse assez profonde, ils étaient là, depuis quatre jours, étendus derrière elle, ayant fini pour toujours, les gueux ! de jouer, de boire et de courir après les jupes des coquines… Alors, nous étant approchés, nous vîmes, muets d’horreur, hors du tas de bois mort, une main pendante, déjà verdâtre et décharnée…

Dans les yeux étincelants de la vieille, pas une larme, pas une lueur de repentir, rien qu’une flamme bestiale de crainte et de colère… Un instant, écœuré, révolté, j’eus envie de l’abattre à côté de ses victimes, d’un coup de feu à bout portant, sans autre forme de procès. Je dus même esquisser un geste, car Paul me saisit le bras, me retint… Un paquet de cordes gisait dans un coin. Mieux valait ligoter la vieille et aller prévenir les gendarmes. Épargnez-moi de vous en dire plus long. Quand elle eut compris ce qui l’attendait, ce fut quelque chose d’horrible. Elle se débattit, lutta, nous mordit, haletante, écumante… Je crois bien qu’à la fin il fallut nous résigner à la frapper, à l’assommer presque… Et cette sinistre besogne dura très longtemps. Quand ce fut fait, la pluie avait cessé et la pâleur glaciale du petit jour se glissait déjà sous la porte.

Nous sûmes, cette fois, atteindre le rivage, et, trois heures plus tard, nous faisions notre déposition à la gendarmerie de Cap-Breton. Mais – et voici pourquoi, mon cher Bérande, j’ai cru pouvoir raconter mon histoire après les vôtres – ce fut en vain que les braves pandores fouillèrent la forêt en tous sens, en vain que nous nous joignîmes à eux pour les guider : toutes les huttes que nous rencontrâmes étaient vides, et nous ne retrouvâmes jamais celle qui nous avait abrités durant la nuit tragique… L’affaire n’alla pas plus loin… Et, depuis, dans le pays, nous sommes considérés, Vrignac et moi, par les uns, comme de parfaits déments, comme de sinistres farceurs par les autres.

– Eh bien, interrompit en souriant Bérande, soyez gentil, et hâtez-vous d’annoncer à ces dames que les gens d’Hassegor doivent en somme avoir raison…

– Non, dit Ferrare : l’explication est probablement encore plus simple et naturelle ; rappelez-vous que tous les coins de la forêt landaise se ressemblent et toutes les huttes aussi, que, d’autre part, les investigations furent hâtives et peu méthodiques. Dès lors, il y a tout lieu de croire que le hasard seul nous empêcha de retrouver la hutte ; mais elle existe, soyez-en bien sûrs, telle que nous la vîmes, à cela près qu’il y a maintenant, grâce à nous, un cadavre de plus : la vieille, ligotée près de ses victimes pourrissantes, incapable de faire un mouvement, a dû mettre quelque huit jours à crever de faim et d’épouvante : un supplice que je vous laisse le soin d’imaginer à loisir… »

Il était tard. Quatre autres invités mâles, leur bridge fini, apparurent sur la terrasse, en quête de leurs femmes et parlant de la nécessité du départ.

« Ah ! mon chéri, s’écria la petite Mme Joussène en se pendant tendrement au bras de son époux, Ferrare nous a raconté une histoire horrible ! Je vais en rêver cette nuit, et je mourrais certainement de peur, si je ne t’avais pas !

– Eh bien ! s’écria Mme de Candaigue, c’est gentil pour moi, qui vais rester ici toute seule !

– Il ne tient qu’à vous… dit très bas Ferrare.

– Lâche ! lâche ! grand lâche !… » murmura-t-elle.

Et son sourire consentait, tandis que déjà, sur la route, au bout du jardin, des fouets claquaient, des automobiles crépitaient, et que la lune tardive, au bas du ciel, semblait une étrange araignée attentive à prendre dans ses réseaux lumineux de tremblantes mouches d’or, – les étoiles.
 
 

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(Charles Derennes, « Contes du Journal, » in Le Journal, seizième année, n° 5384, vendredi 28 juin 1907)

 
 

 

Au sud-ouest de France, sur cette « Route des Étangs » que les municipalités, en dépit de leur prospérité grande, n’entretiennent qu’avec parcimonie…

De simples chemins, encore, vicinaux ou d’intérêt commun…. L’auto verte, bien que vaillante, s’en était mal trouvée et flanchait de manière inquiétante.

Inquiétante, car le soir tombait, notre soir brusque et direct de là-bas, près de la mer où, sitôt que celle-ci ne reflète plus le soleil, le ciel s’éteint lui-même et met des bonnets de coton aux pignadas, comme écœuré soudain des illustres gloires du jour et du couchant.

J’eus tout juste le temps de revisser la magnéto que j’avais examinée par acquit de conscience, bien que n’y entendant pas grand-chose ; notre professeur de physique, au lycée Henri IV, pressé par l’approche du baccalauréat, avait été à la fois bref et obscur sur le chapitre de l’électricité – quelque dix ans plus tôt.

« Je vais tout simplement tâcher de regagner Léon… » pensais-je à haute voix.

Une voix murmura près de moi :

« Ce serait plus sage. Tu n’arriveras jamais à Biarritz. Pas même à Cap-Breton. Mais peut-être plus sage serait-il encore d’accepter mon hospitalité pour ce soir et cette nuit…

– Vrignac !

– Mon cher vieux ! »

Nous nous donnâmes la franche accolade des sincères camarades d’enfance, mais je ne pus sans doute dissimuler l’émotion dont m’avait frappé son aspect. La tenue ? Réglementaire certes, en pareil lieu : veston usagé, chandail de laine grise, culottes de chasse en velours, bottes solides… Cependant, le visage m’offrait un flétrissement inattendu, inexplicable de la part d’un garçon plein, comme l’avait toujours été Vrignac, de force morale et de santé physique… Oui, oui… comme je l’avais appris vaguement par des relations communes, une jeune fille qu’il adorait n’avait plus voulu de lui, parce qu’une bonne partie de sa fortune était placée en fonds russes et que la démobilisation l’avait dépouillé de son prestige de commandant de trente-cinq ans… Mais un Vrignac, cœur si solide, âme si sûre, corps si sain, s’être laissé donner un coup pour ces bêtises, après avoir cent fois risqué avec joie sa peau, voilà qui me dépassait, m’agaçait, m’intriguait farouchement…

Mon examen, si rapide et discret qu’il eût été, ne lui avait sans doute pas échappé.

« Toi, tu as toujours l’air d’un conscrit… me dit-il.

– Toi, répliquai-je… tu es… pareil ! »

Il haussa les épaules : ça ne prenait pas, visiblement ! Puis, ayant rallumé sa pipe :

«Tu crois que ton tacot peut se traîner sur deux kilomètres ? Pas la peine de t’en faire, dans le cas contraire…. Tu sais, ici, trois lieues au nord, quatre au sud de solitude absolue, désertique… Personne ne toucherait à ton instrument jusqu’à demain… »

Nous pûmes partir, avec des à-coups et des ratés (peut-être parce qu’il avait vexé l’auto verte en la traitant de tacot), mais sans trop d’encombre. Une maison se dessina et s’établit, encagée parmi des pins magnifiques, au bord d’un petit lac perdu. « C’est lou castet… » annonça Vrignac avec un sourire sincère. « Le château ! » Ainsi parle-t-on sincèrement chez nous, en Gascogne maritime, de sa bicoque, quand on est amoureux d’elle.

Celle-ci, classique, traditionnelle, avec ses poutres rouges apparentes dans les murs cendrés, avec son toit de briques de tous côtés prolongé en auvent, méritait qu’on l’adorât. Je ne me privai pas de dire haut mon opinion. Mon ami en parut aussi heureux, aussi fier que si je l’avais complimenté d’une belle et aimable épouse. Mais sans doute la même association d’idées dut-elle se produire dans son esprit, car il redevint sombre, tandis que les premières étoiles jouaient à coudre le ciel et l’étang.
 

*

 

Le repas, servi par un couple de vieilles gens, – le jardinier et sa femme, cuisinière aux airs d’intendante, – fut simple et délicat : la garbure, l’omelette aux truffes, la poule confite… Je remarquai que Vrignac manquait d’appétit, et cela ramena mes réflexions sur la pente qu’elles avaient prise, lorsqu’il m’avait abordé, d’un pas de loup-garou, sur le chemin d’intérêt commun n° 18. Déception amoureuse ? Amoindrissement de ses revenus ? Non, non, ce ne pouvait décidément provenir de cela… « Une idée fixe élaborée dans la solitude, pensais-je d’abord… Oui, et peut-être, l’habitude de boire, car l’exil en forêt et l’excellent vin du pays sont souvent de déplorables conseillers pour un homme désaxé quelque peu… » Mais Vrignac ne montrait évidemment pas, plus qu’à manger, de goût à boire.

J’y allai dur et franchement :

« Mon vieux, il me semble que nous sommes suffisamment amis… Qu’est-ce qu’il y a qui te tracasse ? »

Il éclata de rire, assez franchement me parut-il.

« Je voudrais bien savoir sur quoi tu te fondes pour juger qu’il y a quelque chose qui ne va pas ? »

Je me tus, un peu moqué, comme on dit entre Pyrénées et Garonne.

Ce fut trois jours plus tard seulement qu’il parla.

… Il avait fallu faire venir un mécanicien de Saint-Vincent-de-Tyrosse, et celui-ci avait été contraint d’aller quérir son patron, le mal étant plus grave que je ne l’avais supposé. Mais rien ne me pressait. Je pêchais dans l’étang, qui foisonnait en perches d’Amérique, peu appréciables comme régal, mais si belles en leur couleur d’or brun bleuté, quand on les tire de l’eau ; ou bien je m’égarais dans la forêt en compagnie d’un petit hamerless 24, modèle pour dames, aussi facile à porter qu’une canne… Je ne tenais essentiellement à supprimer aucune existence animale, n’est-ce pas ?… Et puis, surtout, le reste du temps, je regardais Vrignac du coin de l’œil…

J’ai dit que ce fut trois jours plus tard qu’il parla. Au soir du troisième jour. Il m’avait laissé partir seul, occupé qu’il était de menus soins de jardinage. L’après-midi avait été splendide. Puis, tout d’un coup, comme l’ombre tombait, le ciel se gâta et l’air se pourrit – pour employer des expressions locales. Et, là-dessus, un de ces orages… Où étais-je ?… Perdu, trempé jusqu’aux os… Furieux d’abord, vaguement inquiet ensuite… Car comment m’orienter ? Pas d’étoiles. Et le bruit de la mer voisine d’une lieue à peine, et qui indique l’ouest par temps calme, me semblait m’arriver de partout. Ma peur légère se transforma vite en une sorte d’affolement. Mauvaise affaire !… Mes dents s’entrechoquaient.

Le froid de la frousse ou celui de la pluie ? Je sentais que mes idées n’étaient plus très solidement attachées entre elles. Et, dans l’ombre, il me semblait que des choses monstrueuses passaient, qui ne devaient être, dans les précaires clairières sylvestres, que des lambeaux de rafales légèrement colorées par un reste de jour ou un commencement de lune. Les ajoncs me griffaient les mains et les joues. Une basse branche m’attrapa par la martingale de mon veston de touriste, et, avec le désespoir d’un fuyard traqué, j’envoyai mon swing le mieux soigné dans le tronc du corsier coupable…. Mon sang coulait, et je m’assis avec l’idée de dormir ou de mourir là…

J’aurais eu bien tort. Le vent de la marée montante dispersait quelques minutes plus tard les nuages vers l’est, débarbouillait la lune au-dessus de la contrée. Une petite lumière brillait à ma gauche : la maison de mon ami !… Je bondis. Je crois bien que, dans ma hâte, je faillis passer l’étang à la nage, au lieu d’en faire le tour.

C’eût été une fameuse affaire pour mes héritiers, car le meilleur nageur du monde n’aurait pu se délivrer des herbes qui l’encombrent.
 

*

 

« Maintenant, me dit Paul Vrignac, quand je lui eus conté ma mésaventure, maintenant tu me comprendras, et tu m’absoudras… peut-être ! Un ouragan analogue à celui que tu viens de subir. Où ? Est-ce que je sais ! J’étais parti à l’aventure, mon fusil sous le bras, en ruminant des souvenirs et des pensées…. Vers le nord ? Vers le sud ?… Bah ! est-ce qu’on peut savoir ?… Pins, corsiers, myrtes, ajoncs, fougères et brandes, tous les coins de la forêt landaise se ressemblent comme autant de jumeaux. Mes impressions…. Tu m’en dispenses, n’est-ce pas ? Tu t’es rendu compte par toi-même ? »

J’acquiesçai avec une sorte d’onction. Mes habits séchaient devant l’immense cheminée de la salle à manger minuscule, des grogs au vieil armagnac m’avaient ravigoté le sang et fait faire la réaction. On m’avait confortablement revêtu d’un pyjama de mon hôte. Les Hébreux n’ont pas dû concevoir pareille félicité quand ils eurent la certitude que la mer Rouge avait la loyale intention de ne pas se refermer sur eux durant le passage.

« Oui, la même chose… en mieux, reprit Paul Vrignac, et avec cette différence que je ne savais plus guère où j’étais – au nord, ou au sud ? lointain ou proche ? – quand la bourrasque survint. Tu m’as dit que le bruit de la mer avait l’air de résonner tout autour de toi ? Absolument cela !… Et pas de lune ! Et c’était la fin de l’automne…. Chercher la mer et suivre le littoral ? J’y ai bien pensé, transi, gelé corps et âme…. Mais j’avais peur de m’y flanquer dedans, tant elle semblait de partout être à mes pieds… de m’y flanquer comme j’avais fait tout gosse dans un bassin du jardin de mes parents, autrefois !

Et puis il y eut une lumière aussi, dans mon histoire.

Une hutte, comme les résiniers en fabriquaient autrefois, quand ils n’avaient pas des trains et des autobus pour les transporter, le turbin fini, vers le village, la femme, la marmaille, le cinéma, l’auberge. Murs de planches ou de torchis, toit de chaume… Une lucarne ovale me regarda comme un œil plutôt malveillant…. C’était tout à fait à la fin de la guerre. Je venais d’être amoché à la patte, dans les Vosges ; et mon caractère s’en ressentait.

Je frappai aux volets clos. Personne ne répondit. Je pris cela très mal et redoublai de violence, heurtant du poing porte et fenêtres. Prudent, et ne sachant trop à qui j’allais avoir affaire, j’avais donné le déclic au cran d’arrêt de ma canardière… calibre 12. Avec cela, tranquille !

– Nous voici en plein romantisme, » dis-je en me servant un nouveau grog.

Je souriais ; j’étais bien, parfaitement réchauffé et rasséréné. Il n’en faut pas plus pour devenir classique.

Cet état d’équilibre et de raison va me servir dans la suite immédiate de ce récit, car il me parut que la narration de mon ami s’embrouillait, se disloquait fréquemment en revenant mal à propos sur elle-même, ou même se coupait comme une tige de jonc marin ou une queue de lézard maladroitement saisies. Alors, j’eus l’idée d’imposer mes regards aux siens, comme fait parfois le confesseur pour le pénitent, le psychiatre pour le malade.

« Tu disais ? Un affreux profil de vieille dans le cadre ovale de la lucarne ? »

J’ai cru pouvoir renouer et rafistoler par la suite les chiffons de ses souvenirs.

Effectivement, l’affreuse silhouette d’un très vilain visage, un de ces visages que l’on prête aux fatilieras et autres pozueras, c’est-à-dire aux sorcières, dans le langage de chez nous, venait de lui apparaître à trois mètres au-dessus de sa tête, en noir contre la clarté douteuse d’une lanterne rapidement allumée. Et la femme ne lui avait demandé ce qu’il voulait que pour lui répondre ensuite, d’un ton très en harmonie avec ses charmes :

« Il n’y a pas de gîte chez moi pour les rôdeurs de la forêt. Je suis seule et vieille. Allez outre. »

Indigné et surpris, – car l’hospitalité en pareil cas s’impose dans le pays, – Vrignac vit un nouvel élément de fantastique s’ajouter à son affaire, eut froid dans le dos, puis se cramponna à la fureur qui commençait à gronder en lui.

« Je suis un honnête voisin trempé jusqu’aux mœlles. On me connaît dans le pays. Vrignac Paul, rentier et propriétaire ! »

Là-haut, la vieille ricanait :

« On dit ça ! »

Et elle éteignit sa lanterne, mais non point avant que Vrignac, devenu comme enragé, eût envoyé un pruneau dans la direction de la lucarne.

La lanterne se ralluma, tandis que Vrignac déroulait, à l’usage de la mauvaise hôtesse, en langue d’oc et d’oïl, la plus belle série de jurons, de malédictions et de sottises dont ait jamais eu à rougir par la suite un homme courtois et calme, tel qu’il se piquait d’être… Après quoi, il est à croire qu’il dut de nouveau faire feu, en l’air ou ailleurs, en vociférant :

« Il y a du bois sec sous ton auvent, et j’ai mon briquet dans la poche ! Cabèque du diable, tarde encore à me refuser la charité, et je te fais rôtir. C’est tout ce que tu mérites sur cette terre, avant d’aller en faire autant chez Satan ! »

Il ajouta même que cela le réchaufferait un brin ; que, pour le reste, il avait de l’argent sur lui et payerait bien son abri, même offert de mauvaise grâce. Il est à croire que Vrignac ne saura jamais lequel des deux arguments, peur du feu ou attrait du gain, influença la sorcière ; mais presque aussitôt, il l’entendit crier merci, ou quelque chose d’approchant, puis descendre à pas de rat l’échelle-escalier qui reliait les combles au rez-de-chaussée de cette hutte sommaire. Elle ouvrit, tenta de sourire – cela ne devait pas lui arriver souvent, car elle s’y prenait très mal, comme déshabituée. La lanterne bringuebalait assez peureusement au bout de ses doigts parcheminés et crochus. Elle était encore plus abominable à voir de près que ne l’avait imaginé Vrignac ! Elle s’excusa pourtant du mieux qu’elle put :

« Si vieille ! Et toute seule… gémissait-elle.

– Madame, répondit Vrignac redevenu gentilhomme, mais toujours furieux, jetez des ligots de sarments dans la cheminée et entretenez le feu pendant que je mange. »

Et il tira de sa musette de chasseur un morceau de pain, du poulet froid, du jambon.

« Je payerai ce que vous voudrez, dit-il en attaquant ses provisions…. Et s’il vous plaît de casser une croûte ?… Mais, pour Dieu, ne ménagez pas ainsi vos fagots ! Je suis gelé… Et puisque je vous dis que je vous paierai… Un acompte tout de suite, voulez-vous ? »

Il lui tendit un billet de vingt francs que la vieille, non sans méfiance, alla longuement triturer et examiner à la clarté louche de la lanterne. Paul, agacé, se leva et, de lui-même, prit deux brassées de bois mort qu’il jeta dans l’âtre.

La vieille ne protesta pas. Elle l’observait de ses yeux en vrille, sournoisement, non plus insolente, cette fois, mais comme en proie à une terrible anxiété… Il est vrai que l’intrus s’était mis à regarder tout autour de l’humble et sordide abri, et à renifler de façon bizarre, non sans continuer à manger de bon appétit.

« Ça allait fichtrement mieux, déclara mon hôte. Aussi bien que toi maintenant ! »

Je puis, en cet endroit de son récit, lui rendre la parole. De même n’estimais-je plus nécessaire, lorsqu’il me le conta, de laisser plus longtemps peser mes yeux sur les siens.
 

*

 

« Ah ! bon Dieu ! mon ami…. Une odeur infecte, cadavérique, avait envahi ce rez-de-chaussée, semblait descendre du plafond, monter de la terre battue… Pouah ! Heureusement que j’ai l’estomac solide… J’opérai quelques déductions hâtives : attitudes bizarres de la vieille, fagots déplacés, feu allumé… Un soupçon tragique s’affirma pour moi, très vite…

« Vieille, m’écriai-je, il y a ici des bêtes ou des chrétiens en train de pourrir. Pas un mot de mensonge, ou je… »
 
 

 

J’avais de nouveau empoigné ma canardière. La vieille sanglota, râla, puis se traîna par terre à mes genoux. Ah ! quelle horreur j’ai pu éprouver alors d’une créature humaine autre que moi… et aussi un peu de moi-même, de mon rôle d’inquisiteur et de bourreau !… Mais je voulais savoir… Mets-toi à ma place. J’ajoute, à mon excuse, que l’interrogatoire ne fut pas long. Et c’était en somme beaucoup plus simple que je ne l’avais un temps supposé.

« Une bête… et aussi un chrétien, gémissait-elle, agenouillée et tordant les poignets… Mais j’ai mes excuses, devant Dieu, les hommes et les bêtes… je le jure. Lui, mon mari, un coureur, un joueur, qui m’avait ruinée, qui m’avait jadis mangé ma légitime (dot), et qui, depuis qu’il était trop vieux pour que les filles lui sourient aux assemblées, avait été cause que… oui… on avait vendu nos biens, terres, bordes, meubles, bétail… « tout-ce-de-nôtre » !… »

La force de sa rancune la ranimait, l’exaltait.

« Alors ?

– Alors…. On s’était réfugiés ici, en attendant. Nous n’avions plus de chez nous !… Et c’était la guerre. Il disait qu’il voulait tresser des joncs et faire des nattes et des paniers. Pour ça, c’est vrai qu’il n’était pas maladroit ! Mais, dans les marchés et les foires, il jouait ou buvait tous ses profits.

– Bref, tu l’as tué.

– Comme vous dites. Et l’autre aussi…

– Quel autre ?

– Le chien, qui a hurlé dix jours et qui aurait fini par faire découvrir le cadavre, si loin de tout qu’on soit ici !… »

Chose étrange, c’était surtout le chien que je plaignais, tant, dans la figure de l’héroïne de ce mélodrame rustique, je devinais de rapacité, d’âpreté au lucre, d’intérêts sordides déchaînés en une époque où tant de jeunes hommes s’étaient fait tuer sans s’inquiéter de la somme qu’on leur paierait quotidiennement pour cela ! La colère et l’indignation crispèrent mes poings.

« Alors… Ils sont là ? Le chien et ton mari ?…

– Ça fait deux chiens, répliqua-t-elle, de nouveau raidie en son atroce rancune.

– Montre-les-moi ! »

Elle ne broncha pas et obéit, avec une impassibilité qui accrut encore mon indignation. Mais il est des spectacles qu’il n’est pas décent de décrire… Il paraît que justement la sorcière se disposait à enterrer le chien et l’homme, quand j’étais arrivé en fâcheux… Ce fut tout ce qu’elle trouva comme excuse ; elle ajouta simplement qu’elle n’avait jamais eu de chance dans la vie.

Des spectacles qu’il n’est pas décent de décrire. Quelques autres actes aussi, même quand ils sont commis par des gens convaincus d’être honnêtes et décidés à agir selon leur conscience. Bref, je ligotai la vieille avec du fort filin que j’avais dans un sac, – une belle ligne pour le gros brochet, – et je lui dis simplement qu’elle n’avait plus qu’à attendre les gendarmes… Les injures qu’elle proféra à l’égard du ciel et des hommes m’assurèrent, sur le moment, que j’avais aussi bien fait d’agir avec elle de la même manière que j’avais fait avec un Oberleutnant, lors d’une des dernières attaques.

Lui aussi, je l’avais ficelé, pour continuer l’avance. Un obus tomba juste sur le trou où je l’avais capturé… C’est curieux, je n’ai jamais eu le moindre remords à propos de lui !… Pour la vieille…

– Pour la vieille ?

– C’est autre chose ; – il désigna ses tempes grisonnantes ; – tu vois ? J’étais redevenu civil ; je n’avais le droit ni d’agir, ni d’être juge… Et puis… »
 

*

 

Paul Vrignac continua :

« Et puis, quand je fus, dès l’aube, prévenir les autorités et les gendarmes… oui, le temps s’était assez vite débarbouillé, aussi cette fois-là…. Mais… nous n’avons jamais retrouvé la cahute ! – Au sud ou au nord ?… Et tous ces coins de forêt qui se ressemblent !… Imagines-tu le supplice ? Mourir de faim et d’effroi entre les cadavres de son mari et du chien…

– Mais les recherches ?

– Les gendarmes et les autorités, dès le soir du premier jour, m’ont considéré comme un fou, ou comme un sinistre mauvais plaisant. Jusqu’au capitaine des douanes, un ami pourtant ! qui me conseilla de ne pas pousser la farce plus loin. J’eus beau lui jurer que… Il me répondit que, « de toutes façons, je n’avais rien à me reprocher… » Mais toi… toi qui sais depuis tout à l’heure qu’on peut se perdre dans la forêt ?…

– Moi, lui répondis-je, je crois que, pour le moment, la solitude ne te vaut rien. »

Il ne le dénia pas.

Le lendemain, tandis que les cloches de « la messe première » inauguraient le dimanche au clocher de Léon, un bruit de moteur crépita devant la demeure ; j’identifiais, encore dans un demi-sommeil. C’était bien l’auto verte, en bonne forme, et déjà le mécano et le patron de Saint-Vincent, en m’appelant, chantaient victoire dans le jardin.

« Je t’emmène à Biarritz, dis-je fermement à mon ami. Nous retrouverons là-bas des amis, des camarades…

– Quand même… quand même… soupirait Paul Vrignac tandis que nous nous hâtions sans nous presser, par un raccourci, vers la route d’Espagne… Oui, quand même…

– Ferme ! »

Le matin était comme nettoyé par l’orage de la veille, et je suis sûr que nous fûmes deux, enfin, à saluer et à chérir l’approche d’un beau jour.
 
 

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(Charles Derennes, illustré de deux bois de Roger Broders, in Lectures pour Tous et Tour du Monde réunis, novembre 1925)