C’était l’unique curiosité de Rocqueville-sur-Mer. Après avoir longtemps orné la proue d’un navire et fendu de son torse puissant les flots de toutes les mers du globe, déité déchue, elle était devenue l’extérieur ornement d’une maison de pêcheur.

Du torchis de la chaumière normande, elle émergeait comme une apparition. Les intempéries, les vers achevaient de ronger sa face énasée, ses seins criblés de trous et son ventre strié de fentes. Le soleil et le gel l’effritaient de plus en plus, ruinant la pure harmonie de ses formes.

Pierre Le Haleux, propriétaire de la « maison à la sirène, » tirait vanité de l’originalité de sa demeure. Entre deux visites à ses filets, assis sur le pas de sa porte, il vendait des cartes postales aux touristes qui venaient admirer sa masure.

Un beau matin de juillet, tandis qu’il tirait de l’eau à son puits, une superbe automobile étincelante et pétaradante s’arrêta devant sa chaumière. Deux étrangers, de mise cossue, en descendirent. Ils saluèrent négligemment le pêcheur, puis, se plantant devant la sirène, ils l’examinèrent quelque temps en silence.

Le plus âgé des inconnus s’approcha de la fille des eaux et, la caressant comme un amateur de chevaux flatte un pur-sang, il dit à son compagnon :

« C’est une sculpture du XVIIe. Ses proportions sont admirables. Bien que les injures du temps la fassent ressembler à une idole polynésienne, elle conserve la beauté de son mouvement impétueux, telle une seconde Victoire de Samothrace. »

L’autre, hochant la tête, l’approuva, mais ne désirant sans doute pas livrer ses impressions à la curiosité de Le Haleux, il continua l’entretien à mi-voix.

Ils firent mine ensuite de remonter en auto, allèrent jusqu’à la voiture, reprirent leur conciliabule pour revenir enfin près de Pierre, de plus en plus intrigué par ces manigances.

« Pardon, mon brave, dit le plus jeune visiteur, dont les lèvres minces et les yeux en vrille décelaient, dans une face rase, la malice et la ruse, avez-vous encore à nous vendre quelques vues de votre maison ?

– Mais oui, Monsieur, répondit Pierre, faisant virer de bord la chique qui lui gonflait la joue droite ; j’en ai plus qu’vous m’n’acht’rez, soit dit sans vous offenser. »

Et il les introduisit dans l’unique pièce de son logis pour leur montrer ses cartes postales.

Le seuil franchi, le glabre étranger inventoria d’un coup d’œil le minable mobilier du bonhomme. Tout en faisant son emplette, il fit causer le pêcheur, l’interrogeant sur sa vie, sa famille et surtout sur sa sirène.

Pierre Le Haleux n’en savait pas long sur la figure de proue et il n’avait pas assez d’esprit pour inventer une histoire dont se fussent émerveillés les deux étrangers.

« Tout c’que racontent les guides là-dessus, dit-il, c’est des menteries. J’ai toujou’s connu la sirène où elle est ; mon pé’, son pé’ et son grand-pé’ itou. La seule vraie vérité, c’est qu’un de mes aïeux, dans les temps, a navigué su’ un navire qui l’avait à s’n’avant. Quand on a désarmé c’batiau, m’n’aïeul a acheté la sirène et l’a « plouquée » su’ l’front d’sa maison. D’puis, elle est toujours restée à c’te place où qu’vous la voyez à c’t’heure.

– Eh bien, que diriez-vous si on vous proposait de vous l’acheter un bon prix ?

– M’ach’ter la sirène ! M’sieur s’amuse ed’mé, répartit Pierre en riant bruyamment. D’abord la cambuse a s’foutrait bas. Et pis j’sommes pas seul maître, ma sœur, v’savez ben, la celle qu’est mariée au fils Ledoux, al’ a des droits aussi su’ la maison.

– Bon, alors, entendez-vous avec elle, dit le plus vieil amateur, et si cinq cents francs vous conviennent à tous deux, j’enlèverai la sirène et je vous remettrai votre bicoque en état.

– Chinq chents francs pou’ la sirène ed’m’n’aïeul ? V’n’y pensez tout d’même p’int ! protesta Pierre, flairant une superbe affaire.

–  Allons, allons, ne faisons pas de prix maintenant ; on doublera la somme s’il le faut. Mais hâtez-vous de prendre une décision. Nous reviendrons après-demain, et ce sera « oui » ou « non, » car nous quittons le pays à la fin de la semaine. »

Ceci dit, ils s’en allèrent, laissant Pierre, tout pantois, se gratter la tête en signe de perplexité.

Quand la Marie connut l’offre faite à son frère, elle chercha à le dissuader de conclure cette étrange affaire.

« Tu f’ras c’que tu voudras, Pierre, lui dit-elle, mais à m’n’avis, cela t’portera malheu’ d’vendre la sirène du grand-pé’. Puis, s’ils t’en offrent mille francs, ch’est qu’cha vaut p’us qu’ça. »

Pendant quarante-huit heures, les idées s’entrechoquèrent sous le crâne étroit du pêcheur.

« Mille francs, mille francs, c’est un prix pourtant, la Marie a beau dire. »

Et la convoitise du large billet bleu enfiévrait son sang.

Tant et si bien que, lorsque revinrent les deux tentateurs, sur papier dûment timbré et parafé, le marché fut conclu.

Ce jour-là, une petite pluie fine et serrée endeuillait la campagne.

Enfermé dans sa chaumière, Pierre sentait de vagues menaces planer sur sa destinée. En vain allait-il tâter au fond d’un tiroir de son armoire son joyeux trésor, une crainte obscure le tourmentait.

La nuit vint vite et Pierre se coucha dès qu’elle enténébra sa demeure. Longtemps, il se retourna sur sa paillasse, comme Saint-Laurent sur son gril.

Vers onze heures, une tempête se déchaîna. Le vent mugissait lugubrement, les arbres entrechoquaient leurs branches avec une longue lamentation et la baraque de Pierre craquait telle une barque perdue sur la mer en furie.

Puis, d’une brusque accalmie, tout se tut. Un inexplicable silence oppressait Le Haleux de son poids formidable. Bientôt, des voix aux sonorités étranges se firent entendre. Elles semblaient lancer des ordres. Pierre crut comprendre ces commandements.

« Pare à virer ! À bord la barre toute ! »

Mû par une force invincible, il se leva et, claquant des dents, titubant, il ouvrit la porte et regarda dehors.

Un brouillard épais couvrait la campagne. Au loin, deux feux rouges tremblotants semblaient louvoyer.

Soudain, le vent emporta un grand pan de brume. Alors, suspendu à quelques pieds du sol, Pierre Le Haleux découvrit, naviguant toutes voiles dehors, un énorme trois-mâts, pareil aux nefs de vieilles estampes.

Un équipage de fantômes s’affairait sur le pont et dans les vergues. Quand il eut fini de virer, le pêcheur, terrifié, reconnut à sa proue une sirène de bois, aux vives enluminures, qui le regardait avec des yeux phosphorescents.

Le dos plaqué contre sa porte refermée, le sang et les mœlles congelées, les yeux fous de terreur, Pierre Le Haleux vit la figure de proue grossir démesurément en s’avançant vers lui.

Un instant, elle s’arrêta comme pour lui faire grâce. L’infortuné eut une brève espérance, mais la sirène se recula, semblant prendre son élan, et tout à coup elle fonça droit devant elle.

Un cri atroce et un fracas épouvantable réveillèrent le village. Quand on accourut sur les lieux du miracle, la masure était écroulée.

Mais c’est en vain qu’on fouilla les décombres, jamais on ne retrouva le cadavre de Pierre, ni le torse de la sirène.
 
 

 

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(André Romane, « Contes de l’Avenir, » in L’Avenir de Paris, sixième année, n° 2013, dimanche 16 septembre 1923 ; repris dans Le Journal amusant, quatre-vingt-deuxième année, n° 504, dimanche 6 janvier 1929 ; Kai Carpenter, « Storm Watcher, » huile sur toile, sd)