CHAPITRE IV

 
 

Après le départ de son amie, Kjoès s’était rendormi. Il s’éveilla quelques heures plus tard dans un état singulier ; au physique, la tête pesante, la bouche sèche, les reins endoloris et, dans tout l’organisme, un reste de lassitude mêlé à une renaissante ardeur des sens. Au moral, une sorte d’angoisse, un sentiment de vide et le besoin maniaque de penser à Éhio… Éhio, le nom d’Éhio, l’image d’Éhio, le souvenir d’Éhio : une obsession inquiétante !… En ouvrant les yeux, à l’instant même où la conscience commençait à lui revenir, ne s’était-il pas surpris en train de chercher autour de lui, d’un tâtonnement machinal, le corps souple et tiède de la jeune femme, comme s’il eût espéré la trouver encore assoupie à ses côtés !

Les soins ordinaires d’hygiène furent impuissants à dissiper ce trouble insolite. Plusieurs tentatives de diversion, opérées avec l’aide des appareils musicaux et du distributeur de nouvelles, n’eurent pas plus de succès. Quoi qu’il fît pour l’en chasser, Éhio, nue, caressante et agréablement convulsée par la volupté, continuait à régner en souveraine sur son esprit.

À la réflexion, un malaise aussi anormal lui parut alarmant. Il en vint à se demander si le séjour de Tchipol n’avait pas modifié à son insu son équilibre physique et mental, s’il ne portait pas en lui des germes inconnus de forces obscures, empruntées à la nature sauvage du grand Nord.

« Comment une femme peut-elle me causer tant de soucis au lendemain même de la possession ? songea-t-il. Pourtant, j’en ai connu bien d’autres avant elle, d’autres plus jolies peut-être, ou plus expertes, et dont j’oubliai peu de temps après jusqu’au nom, ainsi qu’il se doit entre gens de bonne compagnie. Mais cette fois !… »

À cet instant, sa mémoire insurgée lui présenta un cliché d’Éhio si réussi, si vivant, qu’il sentit son cœur s’arrêter. Quelque chose fondit en lui et ses jambes fléchirent.

« Je ne peux pas rester ainsi, » décida-t-il brusquement.

Il se vêtit rapidement et descendit sur la chaussée, dans le dessein de se rendre au poste sanitaire le plus proche, où un spécialiste procéderait à une analyse psychologique. Mais, au moment d’entrer dans cet édifice, la difficulté d’expliquer clairement son cas le fit reculer. Que pourrait-il dire qui ne semblât au praticien du dernier ridicule ? Le malaise dont il souffrait ne comportait, sans doute, aucun symptôme nettement perceptible ; il défiait la description ; seul, un ami bienveillant et attentif pourrait en écouter sans sourire l’étrange confidence. C’est sur cette considération que Kjoès songea au paléoscribe Charles, dont le profond savoir, la subtile intelligence projetteraient peut-être quelque lueur sur ce cas mystérieux.

Quelques instants après, une plateforme mobile l’emmenait vers le palais des Archives, où il pensait rencontrer l’érudit. Chemin faisant, Kjoès fut victime d’une curieuse illusion. À quelque distance, sur une piste plus rapide qui venait de dépasser la sienne, il aperçut Éhio, filant devant lui. Comme un forcené, il quitta précipitamment le siège qu’il occupait, sauta d’un ruban sur l’autre, courut jusqu’à ce qu’il eût rejoint la silhouette bien-aimée… Ce n’était pas Éhio, mais une inconnue qui ne lui ressemblait en rien. Comment avait-il pu se tromper à ce point ?

« Décidément, ça ne va pas ! » soupira-t-il.

Désagréablement impressionné, il s’éloigna sans même saluer la jeune femme qui, s’étant méprise sur ses intentions, s’attendait à quelque galanterie.

Au palais, il trouva Charles enfermé dans une salle du Musée des Disques, compartiment des Archives réservé aux antiquités phonographiques. Le savant lui fit un accueil chaleureux.

« Comme je suis heureux de vous voir, dit-il, et comme votre visite tombe à point ! Je reçois à l’instant plusieurs moulages de disques récemment découverts par l’éminent archéologue Anagasil. Ce sont des pièces extrêmement rares ; elles remontent, pense-t-on, à l’âge de la houille et, plus exactement, à la période dite du caoutchouc. Si vous disposez de quelques loisirs, je vais vous les faire entendre. »

Kjoès n’osa pas dire qu’il n’était nullement venu là pour écouter un concert ou une conférence rétrospectifs. Il s’assit avec résignation sur un siège que Charles lui offrait et s’efforça poliment de donner à sa physionomie une expression de vif intérêt. Cependant, l’archiviste avait placé l’un des disques sur le plateau d’une de ces curieuses petites machines parlantes dont le modèle a été reconstitué à grand-peine par les savants.

L’appareil, mis en marche, émit tout d’abord une espèce de raclement sonore. Ce bruit désagréable persista durant quelques secondes, puis un chant se fit entendre, un chant bizarre, tonitruant, saccadé et d’une surprenante indigence mélodique. Deux phrases, délayées dans une sauce de notes quelconques, revenaient à tour de rôle avec une persévérance monotone. Malgré ses préoccupations, Kjoès ne put se défendre d’une singulière émotion en écoutant cette pauvre voix du passé. L’homme qui avait un jour entonné ce chant devant le pavillon d’un appareil enregistreur était mort depuis des millénaires sans nombre. Un instant, il crut le voir : grand, gros, fort, jovial, congestionné par l’effort et tirant de sa gorge le maximum de bruit.

« Quelle est cette chanson ? » demanda Kjoès.

Charles, fort versé dans la connaissance des dialectes anciens, traduisit complaisamment quelques mots :

« Puisque, sans cœur ! – Ton cœur, – Moqueur, – Reste sourd – À mon amour – Si démesurément suprême, – Mon propre cœur, à moi, lui-même – Ira frapper un de ces jours – À la porte d’un autre cœur !… »

« Qu’est-ce que tout cela signifie ? demanda encore le jeune homme.

– On ne sait pas, hélas ! répondit Charles. Parmi les idiomes en usage à cette époque, il en est un, connu sous le nom de « langage poétique, » dont les plus savants paléologues n’ont jamais réussi à pénétrer le sens. En voici un échantillon. Peut-être, au surplus, les paroles que vous venez d’entendre n’ont-elles jamais formé des phrases intelligibles ; je soupçonne que les vieux artistes spécialisés dans la fabrication des chansons et des poèmes les choisissaient un peu au hasard, sans s’occuper de leur signification, et uniquement en raison de leur valeur euphonique. »

Sur le plateau giroyant de la machine, un autre disque succéda au premier. Cette fois, il s’agissait d’une sorte de harangue, débitée d’une voix vibrante et précipitée. Comme précédemment, Charles en entreprit la traduction littérale.

« Voilà qui est singulier, dit Kjoès après avoir écouté quelques instants, je ne comprends encore rien à tout ceci. Certes, les vocables que vous prononcez : « Citoyens, progrès, patrie, morale, vertu, etc. » me sont familiers ; j’en connais le sens exact, mais leur enchaînement, si enchaînement il y a, n’évoque en mon esprit aucune idée raisonnable.

– C’est que vous n’avez pas de chance, dit Charles en riant. Vous êtes tombé sur un autre dialecte demeuré pour nous hermétique : le langage oratoire. Il fut longtemps employé, dans les sociétés anciennes, par les hommes d’État, les tribuns et les autres professionnels de l’éloquence, qui savaient en tirer habilement des effets propres soit à endormir la multitude, soit, au contraire, à surexciter les passions du peuple.

– Combien de pareilles mœurs nous semblent barbares ! murmura Kjoès. Quel chemin parcouru par l’humanité, depuis ces temps lointains ! Quel… »

Charles l’interrompit avec une certaine vivacité.

« Un long chemin, oui, je vous l’accorde, fit-il ; mais où nous a-t-il menés ? Sommes-nous vraiment plus heureux que nos arrière-ancêtres ? Oh ! je sais ce que vous allez m’objecter : ces pauvres gens souffraient du froid, de la faim, de l’injustice et de la tyrannie des lois, de la férocité des bêtes, de l’attaque incessante des maladies. Leur condition était rude et précaire ; ils étaient obligés de travailler abominablement jusqu’à cinq ou six heures par jour pour gagner leur misérable existence que menaçaient sans répit des épidémies, des famines, des révolutions incompréhensibles et des guerres qui duraient parfois cent ans. Oui, ils étaient matériellement très malheureux, c’est incontestable, mais eux, du moins, ils vivaient !

– Comment ! ils vivaient, répéta Kjoès interloqué ; et nous, nous ne vivons donc pas ?

– Non, déclara nettement le philosophe ; nous agonisons lentement, sans douleur. La vie, telle qu’on la menait jadis, était un perpétuel combat, une lutte âpre, désespérée, magnifique, contre les éléments hostiles, mais l’homme trouvait dans son effort même sa récompense et sa raison d’être. Aujourd’hui, en supprimant toute occasion de lutte, tout effort pénible, nous avons éteint la flamme animatrice ! Nous ne sommes plus que de pâles végétaux lentement étiolés dans une atmosphère léthargique. Le genre humain tout entier se meurt peu à peu de marasme et d’ennui !

– Je ne m’ennuie pas ! se récria Kjoès.

– Dites plutôt que vous ne vous en apercevez pas, parce que l’ennui est devenu votre élément normal. »

Kjoès réfléchit.

« Charles, dit-il au bout d’un instant, vous êtes injuste ! L’humanité n’a pas à se préoccuper de prolonger son existence, puisqu’elle est condamnée à disparaître dans quelques années, lorsque le Séisme viendra bouleverser la Terre.

– Oh ! le Séisme ! » fit Charles d’un air singulier.

Sans doute allait-il formuler, au sujet du Grand Séisme, un de ces ingénieux paradoxes qui lui étaient familiers, mais il se ravisa soudain pour une raison inconnue et, sur un ton tout différent :

« Mais, dit-il, je bavarde depuis une heure et je m’amuse à vous montrer des vieilleries sans même vous demander le motif de votre visite. Il est pourtant à présumer que vous n’êtes pas venu me trouver sans raison dans ce poudreux séjour.

– Mon ami, répondit gravement Kjoès, j’ai, en effet, une confidence à vous faire, des conseils à solliciter de votre expérience ; pouvez-vous m’accorder quelques minutes d’attention ? »

Et, sans plus attendre, il soulagea le trop-plein de son cœur. Il parla d’Éhio, vanta sa beauté, son esprit, le charme captivant qui émanait de sa personne. Il conta par le menu les moindres circonstances de leur intimité. Il vanta les délices charnelles et sentimentales de cette longue entrevue dont le souvenir emplissait son cerveau et brûlait son sang. Il décrivit l’enthousiasme révélateur qui les avait jetés, pantelants, aux bras l’un de l’autre. Il dit, en l’exagérant un peu à son insu, le chiffre de leurs étreintes… et les restes définitifs qui les avaient pour jamais attachés l’un à l’autre… et les merveilleuses paroles qu’ils avaient balbutiées dans les convulsions du délire sacré… et la grande détresse qui lui était venue ensuite, quand il s’était retrouvé seul. Car il ne pouvait plus, maintenant, vivre sans Éhio ; le fait était incompréhensible, mais indéniable !

L’archiviste avait écouté ces aveux avec une curiosité nuancée du plus vif intérêt. À mesure que le jeune homme parlait, il le considérait plus attentivement, comme s’il se fût trouvé en présence d’un être inconnu que le hasard eût placé pour la première fois devant ses yeux. La confidence achevée, il demeura silencieux, plongé dans un abîme de réflexions mystérieuses.

« Eh bien ! demanda tristement Kjoès après une assez longue attente, que pensez-vous de moi ? »

Charles se recueillit encore un instant, son regard fouillant les prunelles du jeune homme ; enfin, d’une voix empreinte de solennité :

« Je pense que vous êtes amoureux, dit-il.

– Vous voulez rire, mon ami, fit Kjoès ; amoureux, je l’ai été bien des fois déjà sans jamais ressentir rien de pareil au trouble extraordinaire qui m’assaille aujourd’hui.

– Non, affirma Charles, vous n’avez jamais été amoureux ; vous ne savez pas ce qu’est l’amour, ou du moins vous ne le saviez pas jusqu’ici.

Je parle de l’amour véritable et non du sentiment abâtardi qui, à notre époque, rapproche pour une durée éphémère des gens de sexes différents… autant que possible. Désigner sous le nom d’amour une simple attirance physique, un caprice sans lendemain, c’est déshonorer un mot qui eut jadis sa noblesse. Non, vous ne connaissiez pas l’amour. Sur cent mille de nos contemporains, il n’en est peut-être pas un qui soit capable de comprendre ce qu’était autrefois cette miraculeuse exaltation du cœur, des sens et de l’esprit. Vous, à présent, vous savez ; vous seul, Kjoès, vous seul !… Une vieille fibre desséchée que l’homme, depuis des siècles de siècles, avait laissé mourir en lui, a subitement ressuscité au fond de votre âme. Vous aimez ; vous aimez Éhio, c’est prodigieux ! »

Kjoès, un peu abasourdi, répéta machinalement :

« J’aime Éhio ; je l’aime, elle m’aime, nous nous aimons… »

Mais il était évident que la notion exacte de ce qui lui arrivait n’avait pas encore pénétré sa conscience.

Charles s’en aperçut.

« Avez-vous entendu parler de la guerre de Troie ? demanda-t-il brusquement.

– Non, avoua le jeune homme.

– C’est le plus ancien conflit dont l’histoire ait gardé le souvenir ; il est impossible de lui assigner une date, même approximative, dans le passé. Beaucoup d’annalistes en tiennent la relation pour une légende symbolique transmise d’âge en âge depuis les origines de l’humanité et où nos lointains ancêtres voyaient l’allégorie même de la guerre. Écoutez : Le jeune Pâris habitait la ville de Troie, dont son père était le premier magistrat. Il convoitait ardemment la belle Hélène, épouse privée du roi Ménélas. À cette époque, une femme appartenait en toute exclusivité à l’homme qui l’avait choisie et nul autre n’avait le droit de coucher avec elle, du moins ostensiblement ; il fallait faire cela en cachette. Fort épris, Pâris enleva Hélène et l’emmena dans son palais, où il prétendit la garder pour lui seul. Le roi, également très amoureux, ressentit de cette offense un violent dépit. Il vint attaquer Troie avec un grand nombre de machines volantes, de vaisseaux en terre cuite et de chevaux de bois. Le siège dura dix années ; il se termina par l’anéantissement de la ville et le massacre de tous ses habitants, y compris Hélène qui, ayant naturellement dix ans de plus qu’au début de l’aventure, ne présentait plus pour Ménélas nul intérêt. Voilà, mon cher ami, à quels tristes résultats pouvait aboutir jadis cette désastreuse, mais sublime passion dont nous ne connaissons plus guère, aujourd’hui, qu’un reflet pâle et décoloré. »

Ce récit avait fortement impressionné Kjoès.

« Alors, dit-il, je serais amoureux à la façon des sauvages de l’Ère révolue ! Mais c’est affreux, cela ! Au moins, connaissez-vous un remède à cette dangereuse maladie ?

– Aucun, répondit Charles ; il n’y en a pas, il n’y en a jamais eu. L’amour était une affection réputée incurable, éternelle, disaient même les anciens, dont les tendances à l’exagération sont, il est vrai, bien connues. Quand le patient souffrait trop, ses amis prenaient le parti de l’étouffer entre deux matelas ; c’est tout ce qu’on pouvait faire pour lui. »

Devant la mine épouvantée de Kjoès, le philosophe ajouta en souriant :

« J’espère que nous ne serons pas obligés de recourir à ce moyen extrême. »

Mais, tout aussitôt, reprenant sa gravité :

« Ne vous plaignez pas trop, ami, dit-il ; j’envie presque votre sort. »

Réconforté tant bien que mal par cet encouragement, Kjoès remercia Charles, et, quittant le palais des Archives, reprit le chemin de son domicile.

Pendant toute la durée du trajet, les propos du paléoscribe ne cessèrent d’occuper son esprit. La glorieuse aventure de Pâris lui revint à la mémoire et il sentit soudain son cœur se gonfler d’orgueil à la pensée qu’il était atteint de la même maladie sentimentale dont souffrit jadis ce héros fabuleux qui n’hésita pas à mettre le feu au monde pour conquérir la femme aimée.

En rentrant chez lui, il s’aperçut que le téléphonographe avait enregistré en son absence une communication urgente : Éhio le priait de la demander au bureau directeur, le plus tôt possible. Il obtempéra aussitôt à ce désir. Peu après, la voix de la jeune femme résonnait dans l’appareil.

« Mon tendre ami, commença-t-elle, j’ai une bien triste nouvelle à vous annoncer. »

Kjoès fut effrayé par le ton affligé de ces paroles. Il demanda :

« Qu’y a-t-il ?

– Kjoès, reprit Éhio, il va falloir nous séparer, nous dire adieu à tout jamais ; je suis obligée de partir.

– Partir ! s’écria Kjoès, douloureusement surpris.

– Oui, on vient de me l’apprendre ; je suis comprise dans le contingent des femmes qui doivent être transportées dans le domaine des Maîtres.

– Comment ! Vous n’avez pas demandé que votre nom soit rayé de la liste ? Cette récusation est presque un droit ; en tout cas, c’est une faveur qui ne se refuse guère. Dieu merci ! les Vieux trouvent assez de citoyennes prêtes à les suivre volontairement sans exiger que personne les serve contre son gré.

– Hélas ! soupira Éhio, c’est sur le désir de mon chef de service, celui-là même qui m’avait honorée déjà de ses… de sa préférence, que j’ai été désignée pour partir là-bas ; il tient, je ne sais pourquoi, à me voir résider chez lui, dans son gynécée. Je l’ai vainement prié, supplié ; pour toute réponse, il m’a dit : « Laissez-vous faire ; venez avec moi, vous n’aurez pas à le regretter ! »

Kjoès crut s’apercevoir que l’accent de son amie manquait de sincérité. Il l’interrompit brusquement et, d’un ton amer :

« Oui, je comprends, dit-il, vous n’avez pas… tu n’as pas fait beaucoup d’efforts pour échapper au sort que l’on t’offrait. Tu es comme toutes les femmes ; le choix du Maître flatte ton amour-propre ! »

Alors, la voix d’Éhio se brisa en un sanglot. Kjoès vit, dans le miroir téléphotique, son gracieux visage soudain inondé de larmes. Il en fut bouleversé.

« Ô Kjoès ! mon cruel ami ! s’écria-t-elle douloureusement, comme tu es injuste envers moi !… Comment pourrais-je résister à la volonté des Vieux ? Je suis appelée là-bas, je dois partir ; c’est la loi, tu le sais. »

À ce moment, l’appareil se tut subitement. Kjoès vit, dans le miroir, la jeune femme s’éloigner ; sans doute quelqu’un l’avait-il appelée.

Bientôt, pourtant, elle revint.

« Cher cœur, dit-elle rapidement, je dois te quitter ; un travail urgent exige ma présence immédiate au bureau. Adieu ! Viens demain au Salon, comme il est convenu ; nous nous étreindrons une dernière fois. »

Kjoès voulut répondre ; il n’en eut pas le temps. Éhio venait de disparaître, le laissant désemparé devant un miroir vide…
 

(À suivre)

 
 

 

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(Bernard Gervaise et Robert Francheville, « 340 Av. S., » in Paris-Soir, quatrième année, n° 851, 852 et 853, mercredi 3, jeudi 4 et vendredi 5 février 1926 ; illustrations de François Schuiten)