CHAPITRE VIII

 
 

L’existence devenait de plus en plus pénible pour Éhio. Le désœuvrement à quoi elle était condamnée l’affectait à l’égal d’une déchéance. L’isolement lui était également insupportable. Au début de son séjour à Herraë, elle avait essayé de se créer quelques relations parmi le voisinage immédiat de sa demeure, mais l’irrégularité inquiétante de sa situation mit rapidement en fuite ses nouveaux amis. Kjoès lui-même avait dû renoncer à se lier avec quiconque, dans la ville haute, son état décrié de surveillant indisposant tout le monde contre lui.

Fréquemment, en rentrant au logis, il trouvait son amie en larmes. Elle se jetait alors à son cou et lui racontait toutes les vexations qu’elle avait dû subir en son absence. Les femmes, surtout, se montraient impitoyables à son égard ; par une sorte de confusion volontaire, elles feignaient de voir en elle l’épouse d’un Goul et, sans jamais se départir de l’exquise politesse qui n’abandonne jamais les citoyens de race supérieure, lui lançaient à ce propos mille traits empoisonnés. Comme certaines utilisaient le téléphone pour ces taquineries, Éhio n’entendait plus maintenant résonner l’appel de son appareil qu’avec la plus mortelle appréhension.

« C’est le châtiment, disait-elle à Kjoès d’une voix plaintive. Je comprends à présent pourquoi les Vieux n’ont pas jugé utile de lancer des policiers à ma poursuite ; ils savaient bien que les faits se chargeraient de me punir. »

Souvent, elle s’en prenait à son ami.

« C’est ta faute, lui criait-elle, je n’aurais jamais dû t’écouter. Sans toi, je serais aujourd’hui dans l’Île, respectée, honorée de tous ! Je goûterais les félicités réservées aux Chefs. Ah ! puisqu’il me fallait subir l’exil, pourquoi n’ai-je pas choisi celui-là ? »

Ces propos causaient à Kjoès un amer chagrin. Il prenait alors la jeune femme dans ses bras et la berçait doucement, comme un enfant malade, en baisant à petits coups ses lèvres, son front, ses paupières. Le plus souvent, Éhio s’apaisait peu à peu. Elle demandait pardon à son ami pour la peine qu’elle lui avait faite, puis tous deux goûtaient la volupté mélancolique des étreintes mouillées de larmes.

Parfois aussi, elle repoussait méchamment les consolations de Kjoès. Alors, ils se disputaient sans retenue, avec une violence révoltante.

Un jour, en rentrant de l’Office de répartition, Kjoès trouva l’appartement vide. Immédiatement, il eut le pressentiment – bientôt confirmé – d’une fugue. L’enregistreur, aussitôt mis en mouvement, fit entendre la voix d’Éhio :

« Mon bien-aimé, disait-elle, je suis retournée à Ipse ; le trible vient de me déposer sur le quai mobile de la grande gare. Il faut me pardonner ; je ne pouvais plus supporter l’existence qui m’était faite là-bas, à Herraë. Je vais me rendre au bureau des Maîtres ; il sera fait de moi selon leur désir. Encore une fois, ne m’en veuille pas, ami bien cher, j’ai obéi, presque malgré moi, à l’impulsion de ma conscience ; c’est la loi qui m’appelle. Quoi qu’en dise Charles, on ne résiste pas à la loi, on ne peut vivre hors la loi… Adieu Kjoès, je regrette la peine que je te fais… Je t’aimais pourtant ; je t’aime encore. Oublie-moi, adieu ! »

Les dernières paroles, entrecoupées de sanglots, étaient presque indistinctes. Kjoès fut bouleversé ; plusieurs fois, il se fit répéter par l’appareil le message d’Éhio. Soudain, une notion, impitoyablement précise, traversa son esprit :

« Je ne la verrai plus !… plus jamais ! »

Il en demeura quelques instants anéanti, mais bientôt un retour irrésistible de l’instinct combattif chassait en lui toute résignation et, quittant son logis sans prendre le temps d’avertir personne, il se rendit précipitamment à la station du tube.
 

(À suivre)

 
 

 

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(in Paris-Soir, quatrième année, n° 857, mardi 9 février 1926)