Dieu est le lieu des esprits comme l’espace est le lieu des corps.

MALEBRANCHE.

 
 

I

 
 

Il y a un peu moins d’un an, le monde littéraire était convié à une représentation singulière. Un simple particulier avait loué la salle de la Renaissance, pour y faire jouer, par une troupe de province, un pamphlet dialogué intitulé Maria Stella.

De ce pamphlet, je ne dirai rien, sinon qu’on s’attendait à de fortes tempêtes dans la salle, bien qu’on n’y fût admis que sur carte d’invitation nominative. Ces prévisions ne se réalisèrent point. De toutes les sociétés parisiennes, le monde littéraire est encore, aujourd’hui, le moins mal élevé. Aussi, bien que ce fussent des excentriques qui dominassent dans ce public non moins extraordinaire que la pièce, il n’y eut ni gros mots, ni voies de fait, et l’on n’échangea que des altercations suffisamment attiques.

Vivant depuis bien longtemps en ermite, j’aurais sûrement perdu le plus grand charme d’un spectacle qui n’était pas sur la scène, si le hasard ne m’avait placé entre d’aimables boulevardiers connaissant à fond leur tout-Paris.

D’une part, c’était le poète marseillais, Clovis Hugues, avec son héroïque épouse ; de l’autre, M. Bonnetain, reporter théâtral du Figaro, que je connaissais pour lui avoir parlé une fois. Ces voisins furent d’une courtoisie qui ne laissait pas de m’étonner un peu de la part du poète marseillais, véritable type de faune de l’époque préhistorique, et cependant c’était le plus complaisant.

À l’heure des entractes, au moment où tout l’orchestre se retournait et quel orchestre ! si quelque visage extraordinaire me frappait, je n’avais qu’à m’adresser à lui pour savoir immédiatement le nom de son propriétaire.

Or, il en fut un qui n’attira pas seulement mon attention, mais celle de toute la salle. C’était celui d’un homme grand et élégant, aux traits nobles et fins, empreints d’une singulière mélancolie. Il n’y avait de bizarre en lui qu’une épaisse chevelure grisonnante, en coup de vent. Cette excentricité n’était pas d’un gentleman, mais pouvait être d’un gentilhomme.

En effet, l’inconnu me rappelait, quoique plus jeune et plus svelte, une glorieuse épave de l’époque romantique que j’avais souvent rencontrée dans le faubourg Saint-Germain, au temps de ma jeunesse : Barbey d’Aurevilly. Il me sembla que l’homme que j’avais en face de moi devait être de la même famille d’écrivains, et comme tout ce qui est excentrique a le don d’intéresser les femmes, ce fut instinctivement à ma voisine que je demandai le nom de l’inconnu.

« Villiers de l’Isle-Adam, » répondit-elle sans rien ajouter, comme si je devais savoir le reste.

Je ne savais rien du tout du Villiers de l’Isle-Adam que j’avais sous les yeux, mais, en revanche, j’ai touché quatre fois dans ma vie à l’île de Rhodes, et j’ai vu encore debout cette église de Saint-Jean qui fit explosion, il y a trente ans, avec la poudre enfermée dans ses souterrains, à l’insu de tout le monde. Or, c’était Philippe Villiers de l’Isle-Adam, issu d’une des plus anciennes familles de France, qui avait défendu Rhodes contre les Turcs en 1522, en qualité de quarante-troisième grand maître de l’ordre de Saint-Jean de Jérusalem, et il avait dû capituler faute de poudre. On avait accusé de trahison un commandeur de la langue de Portugal, qui avait été jugé, condamné et exécuté de ce fait, et au bout de près de quatre siècles, le hasard était venu confirmer ce jugement. Des poudres avaient été dissimulées sous l’église de Saint-Jean, dans des souterrains inconnus de tout le monde. Des maraudeurs turcs avaient découvert des barils qu’ils croyaient sans doute pleins d’or ; ils en approchèrent une lumière qui y mit le feu. Quoique cette poudre datât de quatre siècles, l’explosion fut telle qu’elle pulvérisa une bonne partie de la ville, la plus curieuse. Aujourd’hui, il ne reste plus de l’église Saint-Jean qu’un vaste entonnoir qui ressemble au cratère d’un volcan.

Six mois après la représentation de Maria Stella, j’appris la mort du descendant plus ou moins authentique de Philippe de Villiers. De son vivant, sa réputation n’avait pas franchi les limites de son cercle. J’ai remarqué qu’il en est ainsi de presque tous les écrivains gentilshommes. Alfred de Musset a eu toutes les peines du monde à se faire connaître avant sa mort, malgré l’un des plus beaux genres poétiques dont puisse s’enorgueillir l’humanité, et, malgré un talent de premier ordre, Barbey d’Aurevilly, son contemporain, n’a été véritablement connu qu’après sa mort.

Je crois qu’il n’est pas difficile de rendre compte de cette apparente anomalie. Le public ne demande pas mieux que d’être juste ; quoique ce soit depuis longtemps l’esprit ultra-démocratique qui domine chez lui, on ne peut pas dire qu’il soit l’esclave d’aveugles préjugés, lorsqu’il laisse croupir dans l’obscurité, et souvent dans l’abandon, des hommes de la trempe de Villiers de l’Isle-Adam. Ni Barbey d’Aurevilly, ni Alfred de Musset ne sont morts riches. La raison en est singulière au premier abord, puisqu’ils écrivaient pour les riches.

Malheureusement, le nombre en est si restreint, que l’on se ruine en écrivant pour eux. De même que les petits ruisseaux font les grandes rivières, ce sont les petits sous qui font les millions en littérature. Aussi le seul Mécène de notre siècle est-il Sa Majesté tout le monde. Or, si cette majesté ne méprise pas le génie, elle met vingt ans à comprendre ce que les esprits cultivés saisissent du premier coup. Le chef-d’œuvre de Barbey d’Aurevilly a été démarqué par Ohnet et s’est vendu à des centaines d’éditions, tandis que l’original n’a rien rapporté à son auteur et n’a été connu qu’après son imitation. Il est vrai que les gloires posthumes restent, tandis que des autres on peut dire : Morte la bête, mort le venin. Triste consolation pour des âmes d’élite telles que celle de Villiers de l’Isle-Adam !

Et cependant, lorsque j’ai lu son Ève future, c’est-à-dire l’une des productions les plus savantes et les plus subtiles de notre époque, lorsque surtout je l’ai lue dans un recueil populaire, ce qui m’a le plus étonné, c’est qu’une œuvre d’une intelligence aussi difficile, d’une psychologie aussi délicate ait pu avoir un pareil succès, même posthume, car les analyses qu’on en avait données prouvaient péremptoirement que ceux qui en avaient rendu compte n’en avaient pas compris le premier mot.

En effet, Villiers de l’Isle-Adam n’est pas seulement gentilhomme et chrétien comme Barbey d’Aurevilly, il est, de plus, spiritualiste et psychologue, comme ne l’est pas Bourget. Certes, on ne l’aurait pas lu s’il n’avait pas mis en scène Édison et s’il n’avait pas enveloppé ses fines études ontologiques dans une sorte de linceul spiritiste, qui est une véritable mystification pour le lecteur vulgaire, mais une mystification à laquelle il se laisse prendre, parce qu’elle l’irrite et le force à lire ce qu’il en croit comprendre.

Sous ce rapport, Villiers de l’Isle-Adam procède directement d’un autre écrivain gentilhomme qu’il a étudié à fond, Edgar Poe ; avec cette différence qu’il pénètre bien plus profondément que lui dans les arcanes intimes du moi. Aussi le laisserait-on de côté, si l’on ne croyait retrouver en lui la science vulgairement appliquée de Jules Verne. Mais les vulgarisations de ce dernier écrivain sont à l’usage des enfants, tandis qu’il faut être terriblement adulte et terriblement pénétrant pour saisir la pensée intime qui se dégage du mécanisme de l’Ève future, et, si jamais ce livre est tombé sous les yeux d’Édison, je doute fort que cet apôtre du réalisable en ait compris le premier mot.

Aussi me semble-t-il indispensable, pour le but que je me suis proposé, de l’analyser en quelques lignes qui inspireront, je l’espère, le désir de lire l’original. Indépendamment du fond, qui est de premier ordre, il se recommande par un style sobre, élégant et nerveux comme celui d’Edgar Poe, sans qu’on puisse y rien découvrir qui tienne du pastiche. L’expression est amenée par la pensée et elle se trouve toujours à sa hauteur. C’est le plus grand éloge qu’on puisse faire de l’écrivain et d’un écrivain.

L’auteur débute par un portrait d’Édison, qui prouve qu’il n’est pas sa dupe. L’inventeur du phonographe et du téléphone a été surfait. C’est, avant tout, un Yankee, esclave du pratique. Il est à la tête d’une société fondée pour exploiter ses inventions et surtout celles des autres, auxquelles il donne une valeur marchande toute spéciale, en les publiant comme de lui. Ce genre de collaboration a donné de trop beaux résultats dans la littérature, pour qu’on ne l’appliquât pas à l’industrie. Ce mercantilisme quand même n’empêche pas le célèbre électricien de posséder des qualités de premier ordre, dont la première est une sincérité sans limite, vis-à-vis de lui-même et vis-à-vis des autres. Aussi, je ne crois pas que le beau livre de Villiers de l’Isle-Adam lui inspire jamais le désir de fabriquer une Andréide, d’après les plans si étudiés de l’écrivain français.

Il sait bien que c’est une chimère, mais cette chimère, l’auteur a réussi à la rendre si vraisemblable, que son livre trouve des lecteurs en dehors du monde savant.

Quoi qu’il en soit, pour cette fois, Édison, au lieu d’exploiter, se trouve exploité, et cette mystification n’est pas l’une des moins ingénieuses d’une œuvre qui est le comble de l’ingéniosité. Quant à moi, si j’étais riche, je chargerais un mécanicien et un électricien de premier ordre de construire une Andréide d’après les indications de Villiers de l’Isle-Adam ; il échouerait à coup sûr, mais cet échec serait instructif.

Maintenant, essayons, en quelques pages, de donner une idée d’une œuvre aussi touffue.

Un jeune lord, du nom de Celian Ewald, a rencontré sur son chemin une Écossaise peu cruelle qui, chassée de sa famille par une aventure scandaleuse, est venue à Londres pour essayer d’exploiter, sur les planches, une merveilleuse beauté dont elle n’a qu’une vague conscience. En attendant, elle accepte lord Ewald, parce que, lui dit-elle ingénument, elle espère qu’il lui fera un beau cadeau quand il la quittera.

Bref, c’est une âme de dinde dans un corps de déesse. Ce contraste shoking finit par exaspérer le beau gentilhomme, qui est amoureux du corps de sa maîtresse, et essaye vainement d’y découvrir une âme.

Miss Alicia Clary reste, en dépit de tous ses efforts, d’une bêtise amère, et si encore elle n’était que bête ! « Mais elle est atteinte de ce prétendu bon sens négatif dérisoire, dont les observations ne portent jamais que sur des réalités insignifiantes, sur celles que leurs passionnés zélateurs appellent emphatiquement les choses terre à terre. » Ainsi s’exprime l’écrivain gentilhomme. Zola dirait crûment : nature épicière ; mais Villiers de l’Isle-Adam est tout le contraire d’un réaliste, et cette réaction est chez lui, en ce moment, un charme de plus.

Quoi qu’il en soit, cette dissonance finit par agacer tellement lord Ewald, qu’il a pris le parti de se brûler la cervelle.

Il raconte ses peines à Édison, auquel il a rendu jadis un service signalé.

« Mais, lui dit celui-ci, vous ne vous apercevez pas que cette femme serait l’idéal féminin pour les trois quarts de l’humanité moderne. Ah ! quelle bonne existence des milliers d’individus mèneraient avec une telle maîtresse, étant riches, beaux et jeunes, comme vous.

– Moi, j’en meurs, dit lord Ewald, comme à lui-même, et c’est, par analogie, ce qui constitue en moi la différence entre le pur-sang et les chevaux vulgaires. Ah ! qui m’ôtera cette âme de ce corps ?

– Eh bien ! c’est moi, dit l’électricien. Mais n’oubliez pas qu’en accomplissant votre ténébreux souhait, je ne cède qu’à la nécessité. »

Sur ce, il montre au seigneur anglais un bras de femme d’une admirable perfection, qui semble fraîchement coupé ; il lui ordonne de lui serrer la main ; cette main répond à sa pression ; ce bras, c’est l’électricité qui l’anime. C’est un fragment d’Andréide, ou si vous voulez, d’une imitation humaine.

L’écueil désormais à éviter, c’est que le fac-similé ne surpasse pas physiquement le modèle. La science a multiplié ses découvertes, les conceptions métaphysiques se sont affinées, il nous est permis de réaliser désormais de puissants fantômes, mystérieuses présences mixtes, dont les devanciers n’eussent même jamais tenté l’idée, dont le seul énoncé les eût fait sourire douloureusement à l’impossible. « Eh bien, puisque cette femme vous est si chère, je vais lui ravir sa propre présence. Je vais vous démontrer, mathématiquement et à l’instant même, comment, avec les formidables ressources actuelles de la science, et ceci d’une manière glaçante peut-être mais indubitable, comment je puis me saisir de la grâce de cette femme, de son geste, des plénitudes de son corps, de la senteur de la chair, du timbre de sa voix, du ployé de sa taille, de la lumière de ses yeux, du reconnu de ses mouvements, de la personnalité de son regard et de ses traits, de son ombre sur le sol, de son apparaître, du reflet de son identité ; enfin, je serai le meurtrier de sa sottise, l’assassin de son animalité triomphante. Je vais d’abord réincarner toute cette extériorité qui vous est si délicieusement mortelle en une apparition dont la ressemblance et le charme humains dépasseront votre espoir et tous vos rêves ! Ensuite, à la place de cette âme qui vous rebute dans la vivante, j’insufflerai une autre sorte d’âme, moins consciente d’elle-même (et encore qu’en savons-nous ? et qu’importe !) mais suggestive d’impressions mille fois plus belles, plus nobles, plus élevées… J’arrêterai au plus profond de son vol la première heure de ce mirage enchanté que vous poursuivez en vain dans vos souvenirs ; et la fixant presque immortellement, entendez-vous ? dans la seule et véritable forme où vous l’avez entrevue, je tirerai de la vivante un second exemplaire transfiguré selon vos vœux ! Je doterai cette ombre de tous les chants d’Antonia du conteur Hoffmann, de toutes les mysticités passionnées de la Ligeia d’Edgar Poe, de toutes les séductions ardentes de la Vénus du puissant musicien Wagner. Enfin, pour vous racheter l’être, je prétends pouvoir et vous prouver d’avance encore une fois, que positivement je le puis, faire sortir du limon de l’actuelle science humaine, un être fait à notre image, et qui nous sera, par conséquent, ce que nous sommes à Dieu. »

« Peste ! a dû se dire le grand électricien, si jamais ce livre lui est tombé sous les yeux, quelle ironie ! et comme il se moque de nous ! »

Mais combien de braves bourgeois ne croient pas en Dieu, et croient que la science moderne a de ces puissances-là !

Aussi le bon Villiers de l’Isle-Adam est-il rangé parmi les mystiques, lorsqu’il n’est qu’un délicieux mystificateur de la race d’Hamilton.

« Quoi ? réplique lord Ewald, vous pouvez reproduire l’identité d’une femme, vous né d’une femme !

– Mille fois plus identique à elle-même qu’elle-même, oui certes ! puisque pas un jour ne s’envole sans modifier quelques lignes du corps humain. Est-ce qu’on se ressemble jamais à soi-même ? Alors que cette femme, vous et moi-même, nous avions d’âge une heure vingt, étions-nous ce que nous sommes ce soir ? Se ressembler ! Quel est ce préjugé des temps lacustres ou troglodytes !

– Vous la reproduirez avec sa beauté même, sa chair, sa voix, sa démarche, son aspect enfin ?

– Avec l’électro-magnétisme et la matière radiante, je tromperais le cœur d’une mère, à plus forte raison la passion d’un amant. Tenez, je la reproduirai d’une telle façon que si, dans une douzaine d’années, il lui est donné de voir son double idéal demeuré immuable, elle ne pourra le regarder sans des pleurs d’envie et d’épouvante.

– Mais entreprendre la création d’un tel être, murmura lord Ewald pensif, il me semble que ce serait tenter Dieu.

– Aussi ne vous ai-je pas dit d’accepter ! répondit à voix basse, et très simplement, Édison.

– Lui insufflerez-vous une intelligence ?

– Une intelligence ? non ; l’intelligence, oui. »

À ce mot titanien, lord Ewald demeura comme pétrifié devant l’inventeur ; tous deux se regardèrent en silence.

Une partie était proposée, dont l’enjeu était scientifiquement un esprit.

Sur ce, le moderne nécromant introduit le lord dans un profond souterrain où il dissimule sa nouvelle Galatée ayant déjà les apparences de la vie, sauf la tête qui est cachée sous un voile noir. Elle cause, marche, leur offre du xérès. Subitement, Édison lui ordonne de se coucher sur une table de dissection, pour montrer au lord son anatomie interne. La partie la plus curieuse est assurément l’appareil vocal. C’est un phonographe perfectionné, capable d’une conversation de sept heures, variable d’après un clavier qui se trouve dissimulé dans un collier. Chaque pierre de ce collier répond à un état de l’esprit.

« Mais après ? dit lord Ewald.

– Après, reprend l’impitoyable électricien, je vous défie bien d’en tirer autant de votre Alicia Clary en chair et en os.

– Enfin, ce n’est pas un être cependant, objecte lord Ewald tristement.

– Oh ! les plus puissants esprits se sont toujours demandé ce que c’est que l’être en soi. Hegel, en son prodigieux processus antinomique, a démontré qu’en l’idée pure de l’être, la différence entre celui-ci et le pur néant n’était qu’une simple opinion. L’Andréide seule résoudra du moins la question de son être, je vous le promets.

– Par des paroles ?

– Par des paroles.

– Mais, sans âme, en aura-t-elle conscience ?

– Pardon : n’est-ce pas précisément ce que vous demandiez en vous écriant : Qui m’ôtera cette âme de ce corps ? Vous avez appelé un fantôme identique à votre jeune amie, moins la conscience dont celle-ci vous semblait affligée. L’Andréide est venue à votre appel. Voilà tout. »

Lord Ewald, tout à fait grisé par cette magie de la science, consent à tenter l’expérience complète. On fait venir la malheureuse Alicia. Sous prétexte de faire sa statue en pied, une artiste mystérieuse lui vole son apparence par le moyen de la photosculpture, tandis que l’on fait copier scrupuleusement ses toilettes, et surtout certaine robe bleue qui lui va à ravir. La pauvre créature se prête docilement à ce pillage de son être. Cependant, si obtuse que soit son intelligence, au dernier moment, elle a comme un pressentiment.

Enfin, tout est prêt pour l’épreuve solennelle. Hadaly, c’est le nom de l’Andréide, doit être présentée le soir même.

« Vous ne la reconnaîtrez pas, dit Edison ; c’est plus effrayant encore que je ne croyais.

– Eh bien, messieurs, leur crie en entrant miss Alicia Clary, est-ce que vous conspirez, que vous parlez à voix basse ? Et cependant, ajoute-t-elle, j’ai à parler à lord Ewald, j’ai quelque chose sur le cœur ; vous m’avez donné à entendre, par un mot très surprenant, je ne sais quelle énigme absurde. Permettez que nous fassions un tour de parc. »

Lord Ewald consent d’assez mauvaise grâce. Habitué à l’entendre ressasser des niaiseries intéressées ou banales, il en attend avec patience quelques nouveaux spécimens. Et cependant, si le magicien avait trouvé le secret de dissoudre un peu le voile de poix qui obscurcissait le maussade esprit de cette belle personne ! Mais elle se taisait, n’était-ce pas déjà beaucoup ?

Tout à coup elle lui dit : « Je vous trouve triste depuis quelques jours ; n’avez-vous rien à m’apprendre ? Je suis une meilleure amie que vous ne pensez. »

Stupeur de lord Ewald ; il lui passe un bras autour de la taille et, entraîné par une illusion d’autrefois, il se met à lui parler d’amour. Elle ne l’interrompt point comme d’habitude par quelque stupidité. A-t-elle compris, pour la première fois, le doux et brûlant murmure de ces propos passionnés ? Une larme coule tout à coup du bout de ses cils sur ses joues pâles.

« Ainsi, tu souffres, dit-elle, et c’est par moi ?

– Ô mon amour ! » murmure lord Ewald éperdu.

Cette seule parole humaine avait suffi pour y réveiller on ne sait quelle espérance.

« Ah ! insensé, je rêvais le sacrilège d’un jouet, dont le seul aspect m’eût fait sourire. J’en suis sûr. Ô ma bien-aimée, je te reconnais, tu existes, ton cœur bat. »

Il n’achève pas. Alicia Clary se lève, et, appuyant sur ses épaules ses mains chargées de bagues, dont chacune est la touche d’un clavier :

« Ami, dit-elle d’une voix inoubliable, ne me reconnais-tu pas ? Je suis Hadaly.

– Non ! répond lord Ewald ; qui es-tu ?

– Ne te souviens-tu pas, dit-elle, de ces instants où, voilé par une demi-veille et sur le point d’être ressaisi par les pesanteurs de la raison et des sens, l’esprit est encore tout imbu du fluide mixte de ces rares et visionnaires sommeils ? Tout homme en qui fermente dès ici le germe d’une ultérieure élection et qui sent bien déjà ses actes et ses arrière-pensées tramer la chair et la forme future de sa renaissance, ou, si tu veux, de sa continuité, cet homme a conscience en et autour de lui, tout d’abord de la réalité d’un autre espace inexprimable, et dont l’espace apparent où nous sommes enfermés n’est que la figure. Ce vivant éther est une illimitée et libre région, où, pour peu qu’il s’attarde, le voyageur privilégié sent se projeter, sur l’intime de son être temporel, l’ombre anticipée et avant-courrière de l’être qu’il devient. Une affinité s’établit donc entre son âme et les êtres encore futurs pour lui de ces occultes univers contigus à celui des sens ; et le chemin de relation où le courant se réalise entre ce double monde n’est autre que le domaine de l’esprit que la raison, exultant et riant dans ses lourdes chaînes pour une heure triomphale, appelle avec un dédain vil, l’IMAGINAIRE. »

C’est là que vit ce qui fut, ce qui sera, en d’autres termes, les âmes en retrait d’emploi. Ce sont ces êtres réduits à leur quintessence qui s’agitent dans la rare fiction du rêve ou de la rêverie. Ils n’ont pas d’yeux pour regarder ; n’importe, ils regardent par un chaton de bague, par le brillant d’un bouton. Ils n’ont pas de poumons pour parler, mais ils s’incarnent dans la voix du vent ou le craquement d’un meuble. Ils n’ont pas de formes ni de visages visibles ; ils s’en font avec les plis d’une étoffe, les figures d’un cadre ou d’un album, et le premier mouvement de l’âme est de les reconnaître.

Rien n’est admirable comme tout ce merveilleux discours d’Hadaly, surtout lorsqu’elle s’écrie en terminant : « Oh ! ne te réveille pas de moi ! Ne me bannis pas sous un prétexte que la raison traître, qui ne peut que m’anéantir, déjà te souffle tout bas. Qui suis-je ? me demandais-tu. Mon être ici-bas, pour toi du moins, ne dépend que de ta libre volonté. Attribue-moi l’être ; affirme-toi que je suis ! renforce-moi de toi-même et, soudain, je serai tout animée à tes yeux du degré de réalité dont m’aura pénétrée ton vouloir créateur. Comme femme, je ne serai pour toi que ce que tu me croiras. Tu songes à la vivante ? Compare. Déjà votre passion lassée ne t’offre même plus la terre – moi, l’impossessible, comment me lasserai-je de te rappeler le ciel ? »

Il est inutile de décrire la stupeur de lord Ewald vis-à-vis d’une poupée si singulièrement stylée. N’est-ce qu’un phonographe muni de rouleaux pour sept heures de conversation ? Qu’importe ! Il promet à l’Andréide de renoncer au suicide, et ils se donnent rendez-vous dans son château patrimonial. Mais, comme il est impossible de faire voyager ensemble Alicia et sa réédition si heureusement corrigée, Hadaly, qui vit et meurt à volonté, fera la traversée dans un superbe cercueil en ébène, enfermé lui-même dans une caisse de camphrier rembourrée de coton.

L’étrange couple va retrouver Édison, qui emballe soigneusement son chef-d’œuvre. Auparavant, il détache de ses talons deux fils métalliques, très fins, qui lui permettaient de circuler dans le souterrain ou dans le parc, sans cesser d’être en communication avec un récepteur de téléphone, car, aux yeux d’Édison, Hadaly ne pouvait être autre chose. Cependant, il y a, dans les paroles prononcées par le fantôme, des choses qu’il ne s’explique point. Dès qu’il a expédié lord Ewald et son cercueil, il entre dans un cabinet où se trouvait son auxiliatrice, c’est-à-dire la jeune dame qui avait exécuté, par le moyen de la photosculpture, la statue de miss Alicia. C’était elle qui, au moyen des deux fils invisibles pour lord Ewald, faisait parler et mouvoir l’automate. Or, Édison la retrouve morte, son récepteur à la main. C’est son esprit qui s’est servi du mécanisme de l’électricien pour causer avec lord Ewald.

Quelques jours plus tard, Édison apprend, par les journaux, que le paquebot qui portait lord Ewald et ses deux femmes a sombré en mer à la suite d’un incendie. Il a essayé, vainement, d’arracher le cercueil aux flammes, sans se préoccuper autrement de la pauvre Alicia Clary, qui s’est embarquée dans une chaloupe, toute seule, et a chaviré avec elle.

Le lord est sauvé par un paquebot français. À la première station télégraphique, il reçoit un télégramme d’Édison, auquel il répond : – Ami, c’est de Hadaly seule que je suis inconsolable, et je ne prends le deuil que de cette ombre. – Adieu, lord Ewald.

Ainsi finit cette œuvre charmante et saisissante, interrompue par la mort de l’auteur, car Hadaly a donné rendez-vous à lord Ewald dans son château, et elle s’y serait certainement rendue, si son second auxiliateur n’était mort, comme sa première auxiliatrice.

Quel pouvait être le plan de cette seconde partie ? Il est assez clairement indiqué par le contraste même du lieu qu’a choisi l’auteur. La première se passe dans le Nouveau Monde, nouveau à toute espèce de titres, et chez son représentant le plus en vogue, Édison. La seconde aurait eu pour théâtre tout ce que l’ancien monde possède de plus féodal, un château de la vieille Angleterre, dans lequel tout aurait été à l’avenant.

Je ne doute point que Villiers de l’Isle-Adam ne préférât le vieux monde à l’actuel, qui lui a si chichement mesuré sa place. C’est sur ces données qu’il m’a paru curieux de composer le canevas de la seconde partie de l’Andréide. Naturellement, elle sera mauvaise ; mais les dilettanti du monde de l’imaginaire y trouveront encore quelque chose à glaner.
 

(À suivre)

 
 

 

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(Claude-Sosthène Grasset D’Orcet, « Fantaisies romantiques – nouvelles, » in Revue britannique, reproduisant les articles des meilleurs écrits périodiques de l’étranger complétés par des articles originaux, soixante-sixième année, tome II, 1er mars 1890 ; illustrations de Raphaël Drouart pour L’Ève future de Villiers de L’Isle-Adam, Paris : Henri Jonquières, 1925)