Ce tableau, au Salon, avait produit une impression saisissante, douloureuse, énorme : une tête de mort sur un corps de femme lascif, charmant, vibrant, superbe ; une tête de mort sarcastique, provocante, horrible ; un contraste poignant soulevait d’un haut-le-cœur ceux qui passaient et s’enfuyaient avec l’obsession de ce rictus macabre.

Comme ce Tout-Paris, sacré roi de la critique, fatigué et blasé en apparence, mais en vérité fémininement impressionnable, qui était accouru à l’ouverture de l’exposition, j’avais également ressenti la même sensation d’admirative horreur devant cette toile, élucubration évidente d’un génie en délire ; création fantasque et morbide d’un esprit atteint de l’âcre énervement d’une époque de civilisation arrivée à sa période de dégénérescence. Enfantement d’un cerveau en folie, hallucinations de l’alcool, ou délabrantes rêveries baudelairiennes ayant pris chair sous un pinceau enfiévré, oui, ce devrait être cela…

Hautement, ouvertement, dans la souffrance que cette vue me causait, je manifestais cette opinion en face de Sabin, ce peintre si admirablement imbu de la poésie des bords du Rhône, qui nous accompagnait, ajoutant que c’était bien là l’œuvre de la profanation des hommes.

« Œuvre des hommes, dit-il, répétant mes dernières paroles ; vous blasphémez : la créature, de la Divinité, n’est-elle point l’agent, n’est-elle point la main ? »

J’allais me récrier au nom de toutes mes croyances, de toute ma foi, de toutes mes piétés : le blasphémateur, n’était-ce point lui, le paysagiste incomparable et irréligieux, qui, d’un mot, couvrait ainsi Jéhovah de sang et de boue ?

Mais, d’un geste, il m’arrêta, et, nous tirant à l’écart :

« Attendez un moment, ajouta-t-il ; vous allez probablement voir quelque chose qui marquera dans votre souvenir, et me justifiera. »

Puis, afin d’avoir un prétexte à demeurer là sans être remarquées, nous nous mîmes à regarder distraitement les toiles qui faisaient vis-à-vis à la singulière composition dont je viens de parler : en réalité, chacun de nous était fort intrigué.

Tout à coup, le peintre me serra le bras.

« Regardez ! » me dit-il.

Une femme, à la masse de cheveux ondulés, avec des reflets de jais, passait devant nous. Un voile de dentelle noire, très riche, jeté sur ses épaules, remontait sur sa tête et cachait à demi ses traits.

C’était elle, que Sabin venait de nous désigner.

La foule entourait toujours le tableau où cette figure de cadavre, sur ce corps splendide, riait de son rire aigu et cynique.

Elle s’en approcha aussi ; aux exclamations d’écœurement et de dégoût jaillies de toutes les bouches devant cette œuvre, elle regarda, avec un sourire étrange, le peintre avec qui nous étions, et qu’elle venait de reconnaître.

Comme, sous l’influence d’une vague curiosité, je la considérais, de sa main gantée, de sa main très fine, brusquement elle écarta son voile.

Alors, saisissement dont j’éprouve encore l’impression répulsive, j’aperçus le même visage que sur la toile, le visage à tête de mort vivante… Au lieu du nez, un trou noir, béant, au milieu de ses traits d’une lividité sarcastique, puissante et funèbre.

Ce n’était pas le portrait même, scrupuleusement décharné, écorché, hideux de la toile marquée des teintes marbrées de la décomposition par la touche implacable du peintre, mais c’était bien son expression, la saillie des os où collait l’épiderme blême, le cadavérisme de cette face glaçante qui semblait sortir de la fosse.

Et, comme si la sensation d’angoisse, de malaise horrible, ressentie par tous à la vue de cette laideur obscène, où satisfait la dépravation de son immonde vanité, un nouveau sourire, fait d’orgueil, épouvantable, atroce, passa de ses yeux magnétiques, presque phosphorescents, à sa face hideuse ; et lentement, ainsi qu’à regret, avec le désir peut-être d’être contemplée par d’autres que nous, sa main ramena son voile sur ses traits. Après un dernier regard jeté sur notre groupe, elle se mêla aux autres spectateurs qui s’en allaient épouvantés et disparut.

« C’est la Camargua, nous dit le peintre, après nous avoir laissés un moment à nos réflexions. C’est elle qui a posé toute nue pour ce tableau si cruellement baptisé : « Amour fin de siècle » ; une tête de cadavre sur un corps de luxure.

C’est un modèle… Cependant, elle a de la fortune, assure-t-on, une fortune considérable, et elle a été belle, admirablement, désastreusement.

S’il faut tout croire, elle avait pour époux un prince de ces bizarres familles régnantes du Danube. Un jour, dans son pays, il la surprit avec un jeune homme qui eut la lâcheté – ou le bonheur – de s’enfuir. Son mari pouvait la tuer ; il ne le fit pas ; mais, lui attachant les mains, il la coucha sur un divan, et, savourant une vengeance plus profonde, plus durable que la mort, froidement, implacablement, il la défigura ainsi que vous avez vu.

Effrayante maintenant avec sa tête de mort sur son corps magnifique, elle a pour les amours charnelles une faim effroyable, et elle trouve, dans cette décadente sensualité des voluptés fin de siècle, des hommes affolés qui la recherchent pour l’horreur même qu’on éprouve auprès d’elle, cette femme qui semble née de famille royale et que l’on ne connaît plus maintenant que sous le nom de : « La Camargua. »
 
 

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(« Elle, » in Fin de Siècle, deuxième année, n° 97, mercredi 3 février 1892 ; repris sous la signature de Marcelle Vermont, in Don Juan, n° 101, mercredi 9 septembre 1896. Eugène Delâtre, « En Visite, ou la Mort en fourrure, » eau-forte et aquatinte, c. 1897)