Antoinette de Chevriers est l’arrière-petite-fille de François Villemain, premier président de la Société des Gens de Lettres et membre de l’Académie Française. Elle est aussi arrière-petite-nièce de Victor Hugo. Pendant de longues années, elle s’est consacrée à la composition musicale. Pianiste, violoniste et chanteuse, elle interprétait elle-même ses œuvres dont elle écrivait quelquefois les paroles. Plusieurs de ses mélodies orchestrées ont été jouées au Grand Théâtre de Bordeaux.

S’étant essayée dans divers genres, elle est aussi conférencière et se trouve à l’aise dans les causeries sur l’histoire comme dans les récits d’imagination. Auteur de nombreux contes où le mystère s’allie au fabuleux, elle termine un roman qui, elle l’espère, passionnera ses lecteurs.

« La Mare salée » est une histoire magique sur une antique légende. L’auteur a su lui donner des contours suggestifs et baigner l’insolite de poésie.
 

 

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Pataugeant dans une vase grise qui collait à ses jambes en une croûte épaisse, Jehan poussa le large filet qu’il vidait, à chaque prise, d’une triture incomestible.

La pêche était mauvaise. Seuls quelques poissons tout juste bons pour une soupe de vendredi perdaient leur liberté dans le panier qui les détenait.

Il s’arrêta et jeta autour de lui le regard circulaire du marin qui reconnaît son domaine.

Le flot étale se reposait avant de reprendre, par vagues successives, sa marche vers la terre. Il recouvrirait alors de vastes étendues limoneuses, et d’innombrables récifs hérissant la côte disparaîtraient sous le flux envahissant.

Il pénétra plus avant dans la mer, jusqu’à ce qu’il se trouvât mouillé à hauteur de la ceinture, draina son filet en profondeur et le retira débordant de menuaille. Il rejeta les crevettes trop mièvres, les vives dont il craignait la piqûre venimeuse, les crabes nouveaux-nés et les petits alevins inconnus, et garda les fruits de mer, les clovisses et les os de seiches qu’il peignait de paysages à l’usage des touristes. Tout au fond de son filet, emmailloté de goémon, un objet brillant l’attira. C’était un curieux poisson tel qu’il n’en avait jamais vu et dont l’allure inhabituelle l’intrigua.

Le corps, recouvert d’écailles d’argent striées d’or, scintillait comme un joyau ; la queue importante découpée en éventail se mouvait avec grâce. Il fut stupéfié de le voir mutilé – sa tête n’était pas formée – et vivant cependant. Différent de ses congénères ordinairement muets, l’étrange bête gémissait.

Répugné et terrifié à la fois, il voulut la rendre à son élément, mais, l’ayant saisi, il ne put s’en défaire, l’animal adhérant à sa main par la succion d’invisibles organes.

Jamais encore, et pourtant il n’ignorait rien de la faune des océans, jamais ne s’était présenté à sa vue un si redoutable gibier d’eau dont la chair flasque collée à sa peau lui inspirait d’insurmontables nausées. Il aurait pu s’en débarrasser en le tuant, mais, d’esprit simple et bourré de superstitions, il hésitait à détruire cette bête fabuleuse qui émettait de doux sons et dont la robe écailleuse flamboyait à la lumière du jour.

Il équilibra le filet sur son épaule, prit de sa main valide le panier contenant ses repas futurs et gravit le raidillon accédant à sa chaumière qui, piquée sur le contrefort de la falaise et coiffée d’un toit en chaume, semblait abritée par un chapeau d’été.

Le soleil encore haut lui eût permis de prolonger sa besogne, mais sa main saignante le lancinait et son bras boursouflé se marbrait de taches obscures.

D’un coup de pied, il ouvrit la porte ; des poules s’égaillèrent, qui grattaient le sol en terre battue de la seule pièce du logement.

Sa souffrance amplifiée devenant intolérable, il s’efforça de se libérer en tiraillant le parasite, mais celui-ci était agrafé profondément dans sa paume, et il ne réussit qu’à accroître l’hémorragie causée par sa blessure.

Ne sachant que faire, il eut l’idée d’enlever d’un couvrier une lessive qui s’y décrassait et de plonger dans l’eau tiède et savonneuse son bras tuméfié. Aussitôt, le monstre, se détachant, chut mollement au fond du récipient. L’eau tempérée, contraire à son habituel climat, avait accompli le miracle.

Il gisait maintenant, immobile et muet. Seul le balancement de sa queue piriforme prouvait sa survivance.

Sitôt libérée, la main de Jehan ne saigna plus, son bras redevint normal et son étonnement fut grand de ne voir ni marque ni cicatrice à la place même où la bête vivait sur lui depuis plusieurs heures.

Délivré, il but une rasade d’un marc fameux réservé pour les nuits de sinistre, lorsque le clocher du bourg annonçait que, sur la mer grossie, des marins en péril réclamaient le bateau-sauveteur dont il était le valeureux pilote.

Dehors, le soleil commençait sa chute dans un ciel d’incendie, présage de tempête. Un mur bas en pierraille ceinturait la masure et, dans une courette, quelques tamaris effeuillés ployaient sous la violence d’un vent continu. La chèvre, tracassée par ses mamelles gonflées, appelait son maître, tandis que la volaille errait sur la lande, cherchant sa pitance.

Heureux dans sa solitude, il n’aurait pas troqué son existence pour celle tumultueuse des villes surpeuplées. Marin et nourri de la mer comme tous ceux de son île, comme tous les siens dispersés le long des côtes, il n’aimait que les grands espaces éventés. La variation des vents qui transformait le paysage en excluait l’uniformité. Les saisons se succédant et le brusque éclatement du printemps qui tout à coup s’installe, tapissant de ses genêts ocres ces contrées où la brume a toujours raison de la lumière, l’émerveillaient malgré qu’il vît ce spectacle depuis toujours.

Il rentra alors que les derniers rayons de l’après-midi permettaient encore de distinguer la masse informe du poisson qui semblait mort au fond de la cuve. Sa brillante vêture, en s’oxydant, tournait vers un gris sale qui le rendait hideux.

« Il est crevé, » dit-il, content d’en être débarrassé sans attentat, mais il n’osa ni le toucher ni le jeter au-dehors, tant l’avait impressionné l’animal qu’il suspectait de magie, n’ayant jamais connu de poisson qui criât.
 

*

 

Ce fut aux premières lueurs de l’aube qu’une plainte parvint jusqu’au lit clos légué par ses parents. Il écouta la voix très faible et presque humaine. Jamais si douce musique n’avait conquis ses oreilles hostiles aux harmonies autres que le sifflement des tempêtes, les cris aigus des mouettes ou les cloches de bouées sonnantes.

La bête mourait, exhalant sa peine et demandant grâce. Jehan passa la main sur son front moite ; pourtant, il ne faisait pas chaud dans la maison, tout au plus manquait-il un peu d’air. Un malaise indéfinissable l’envahit ; il tremblait sur ses jambes. Le gémissement ne cessait pas.

« Je vais la détruire, » grogna-t-il et, saisissant une hachette, il se disposa à la couper en deux.

Mais, retenu par une force contraire à sa volonté, il rejeta son arme et, prenant un seau en toile, bondit vers la mer pour y recueillir l’élément salé susceptible de la laisser vivre. À peine le liquide remplacé, le poisson, retrouvant sa fraîcheur, s’immobilisa dans le silence.

Il le nourrit de vermisseaux déterrés en bordure des grèves, changea chaque jour l’eau qui le baignait et qui, souillée, l’incommodait, et resta de longs moments à guetter sa mélodie tandis qu’il s’émerveillait des évolutions de son corps phosphorescent.

Puis, lui qui toujours avait été sobre, se mit à boire un rhum antillais qu’il tirait généreusement d’une barrique, cadeau d’un navigateur ami.

Il ne sortait que pour un travail urgent, puis, vite, revenait, croyant s’entendre appeler. Alors, assis devant la cuve, il écoutait sans plus bouger.

Cependant, la bête grandit et parut souffrir dans son étroite prison. Elle perdit de sa grâce ; sa robe se ternit et sa voix devint rauque.

Un matin, Jehan constata qu’elle avait subi durant la nuit une étrange métamorphose. De la partie mutilée de son corps s’échappaient deux tentacules irisés qui remuaient lentement dans l’eau, comme doués d’une vie propre et engourdie. Ils luisaient faiblement comme des anguilles de mer, dessinant de molles arabesques mouvantes et serpentines. Jehan s’aperçut soudain que ces tentacules ressemblaient à des bras.

Au soir, s’était ouvert comme une fleur un buste déployant ses rondeurs nacrées et où croissaient deux petits mamelons égaux. Un long col y était enchâssé, telle une tige renversée. Fasciné, Jehan demeura dans le noir, à fixer la créature maintenant agitée de soubresauts, qui irradiait une luminescence soutenue.

C’est alors, avec un bruit d’eau, que sortit sous ses yeux le torse entier, émergeant du fourreau d’écailles qui le comprimait et surmonté d’une face blafarde aux yeux glauques. Et ces yeux humides le fixaient de leur regard mort.

Impressionné par sa forme humaine, rebuté par son aspect aquatique, il assistait terrifié à la naissance du monstre féminin.

Une opulente toison rouge flottait autour d’elle, colorant le bain dans lequel elle trempait, et sa taille et ses reins demeuraient étranglés dans sa cuirasse phosphorescente.

Il la contempla la nuit durant, sans pouvoir s’endormir. Le jour venu, ne sachant qu’en faire, il pensa la rendre à l’océan, mais finalement décida de la garder, captivé par les attraits de son corps androgyne. Il la nomma « Naïa » et, dès lors, délirant d’amour, vécut auprès d’elle.

Alors, il chercha un endroit où elle pût s’étendre et nager librement, et, pour résoudre ce difficile problème, eut encore recours au tonneau en partie vidé. Son esprit chargé des fumées de l’alcool conçut alors l’idée de la transporter dans une mare toute proche.

C’était une importante pièce d’eau, profonde et malodorante, désertée par le bétail à cause de son aspect boueux et des relents qui s’en dégageaient. Il décida de la vidanger et de remplacer son contenu par l’eau de mer indispensable à l’existence de l’être prodigieux.

Seule une influence magique pouvait l’encourager à entreprendre ce gigantesque ouvrage qui devait être vite exécuté, car la prisonnière dépérissait à vue d’œil. Il s’y attela sans défaillance.

Ni les tempêtes où l’homme vacille dans la tourmente, ni les nuits bouchées par la brume où l’on ne sait où poser ses pas, ni les soirs mouillés quand l’averse tombe drue, transperçant les vêtements les plus qualifiés, n’arrêtèrent son élan, car il ne travaillait que la nuit, craignant les curieux qui eussent été fort étonnés d’une activité consistant à transporter des seaux de la falaise à la mer et de la mer à la falaise.

Épuisé, le sommeil et l’appétit perdus, il ne retrouvait son énergie qu’en s’imbibant d’alcool.

Enfin, la mare salée fut prête à la recevoir.
 

*

 

Ce fut par une resplendissante nuit d’été que Jehan transporta Naïa dans ce qu’il appelait la « piscine. » Il la saisit, tout de suite effaré de sentir ses épaules nues dans ses mains calleuses. Elle lui parut très grande, beaucoup plus grande que lui – qui était pourtant de haute taille. Sa chevelure, poissée par le sel, pendait emmêlée.

Serrant son porteur en ses bras humides, elle émettait de doux sons, tandis que sa queue chatoyante, en lui battant les jambes, ralentissait sa marche et que, telles des tenailles, ses mains accrochées à sa nuque lui causaient une atroce douleur.

Il n’y avait cependant qu’un court trajet de la chaumière à la pièce d’eau, mais il trouva sa charge étonnamment lourde, aussi lourde qu’un sac de plomb, et, bien que robuste et habitué aux besognes ardues, il trébuchait.

Enfin, il parvint à la mare, voulut l’y déposer, mais, vissée à lui, elle gardait sa proie.

L’inquiétant visage à hauteur du sien, les lèvres qui semblaient s’offrir le mirent hors de sa raison ; alors, bête contre bête, il lui écrasa brutalement la bouche.

Elle se débattit et poussa un cri si horrible qu’il en resta pétrifié, puis, dégagée de lui par une contraction violente, elle plongea d’un saut vertigineux dans l’eau nouvelle.

Jehan demeura stupide, la respiration coupée par de grands coups venus de son cœur.

« Naïa, Naïa, reviens, » implora-t-il, essayant d’adoucir son rude accent de terroir. Son âme fruste ne lui inspirant pas de phrases grandiloquentes, il ne pouvait que répéter : « Naïa, Naïa… »

Ensuite, sur la lande blanchie par la lune, un grand silence s’établit. Il s’allongea au bord de la mare, décidé à l’attendre.

Au matin, il suppliait toujours. Enfin, il entrevit, l’espace d’un instant, sa tête rousse maculée de boue et son regard vide qui le fixait, puis, muette, elle s’enfonça dans le liquide gluant, car la mare, n’ayant pu être curée, demeurait souillée.

Naïa disparue et sa voix éteinte, il alla désormais noyer son désespoir dans d’abondantes saouleries qui ne l’empêchaient pas de se rendre chaque soir à d’imaginaires rendez-vous où jamais elle ne venait.

Alors, il se crut envoûté et victime d’un sortilège dont il ne pouvait se libérer.
 

*

 

Le vent avait mugi tout le jour, courbant les bruyères des landes et soulevant en nuages le sable des dunes.

Jehan sortit au crépuscule, buta contre une roche qui dénivelait le terrain et faillit choir.

Sans voir ce qui l’entourait, il alla droit vers la mare dont le niveau avait monté à la suite des pluies et qui clapotait sous l’action de la brise, débordait et inondait les terres. Il tourna autour d’elle, se pencha et cria… puis continua son manège. Enfin, muni d’un long bâton, il agita l’eau croupissante.

Soudain, il crut saisir un murmure, tendit l’oreille, mais la tempête qui s’amplifiait emporta le frêle indice. Il s’entêta, tendu vers un signe de vie. C’était bien son chant, mais si faible qu’il avait peine à l’entendre.

Alors, attiré comme par un aimant, il glissa dans l’eau qui bientôt baigna ses cuisses, chancela sur le fond vaseux ; il perdit pied, se releva pour s’enfoncer davantage à la poursuite de sa folie, puis lutta et se débattit sans parvenir à échapper à l’ennemi qui le happait et l’entraînait au fond du marais.
 

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Les bêtes abandonnées firent un tel vacarme que les voisins même éloignés s’en inquiétèrent. Ils trouvèrent la maison dans un étonnant désordre. Des bouteilles vides roulaient sur le sol trempé ; la chèvre enfermée dans son étable bêlait misérablement ; près de la cheminée, des légumes pourris empuantissaient l’air.

Cette fuite surprit ceux qui le savaient un garçon tranquille, ne courant pas les filles et redoutant leur manège. À l’époque des grandes pêches qui coïncidaient avec celle des hautes marées, il vendait sa récolte de poissons aux restaurants du bourg dont il était l’habituel fournisseur, car, très adroit, il capturait les plus belles pièces de la région, puis, en période de morte-eau, on le voyait, paisible, cultiver son lopin de terre, car il était attaché à son bien et aimait sa maison.

Quelques-uns le cherchèrent sur les roches en bordure de la falaise où, trompé par la nuit, il aurait pu s’écraser ; d’autres fouillèrent la terre aux alentours, croyant à la maladresse d’un chasseur inexpérimenté ; d’autres enfin, les sages, conseillèrent de ne plus s’en occuper, disant qu’il reviendrait bien un jour, puis ils emmenèrent les bêtes et barricadèrent la porte entrouverte.

Ce ne fut qu’au bout d’un long temps que le pays, ému, demanda aux gendarmes de contribuer à une investigation sérieuse.

Les recherches de tous côtés s’étant révélées vaines, on décida de curer la mare, d’abord pour satisfaire à l’opinion publique qui désirait élucider le mystère de la disparition, ensuite parce que son odeur pestilentielle incommodait les proches habitants. Grâce à des machines nouvelles, son contenu fut évacué en quelques heures, alors qu’il avait mis plusieurs mois pour faire, seau par seau, le même travail.

Couvert d’un linceul limoneux, il s’y trouvait, couché sur le dos, ses vêtements adhérant à son corps, son visage calme souillé d’herbes.

Dans sa main aux chairs décomposées par une longue immersion, un étrange poisson se trouvait incrusté. Sans tête, il vivait cependant, ainsi que le prouvait sa longue queue argentée sans cesse en action.

Penché sur le cadavre, on s’acharna à l’en débarrasser, mais ce fut là besogne impossible, car, à trop insister, son bras pourri se fût détaché.

Horrifiés, les assistants s’enfuirent, d’autant que certains assurèrent avoir entendu l’animal crier, ce qui ne s’était jamais vu de mémoire d’homme, les poissons étant habituellement muets.

On les porta en terre rivés l’un à l’autre et ceux – les vieux – qui assistèrent à cette aventure en parlent craintivement, en se signant, comme d’un drame mystérieux resté inexpliqué, dont Jehan le pêcheur fut la victime.
 
 

 

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(Antoinette de Chevriers, in Fiction, troisième année, n° 23, octobre 1955 ; sous le titre : « La Pesca di Jehan, » cette nouvelle a été traduite en italien par Giorgio Monicelli, illustrée par L. Jeva, dans la revue Visto [Milan], quatrième année, n° 45, 5 novembre 1955. Elle a été reprise en volume dans le recueil Le Sac vert, Montdidier : Éditions Roger Carpentier, 1958. Ivan Bilibin, « Vodyanoy, » fusain, 1934)