Quelle onomatopée, « hip-po-po-ta-me » !
Le nom et la bête sont si bien faits l’un pour l’autre qu’on est vraiment tenté de se demander lequel, dans les impénétrables décrets de la Providence, a été conçu le premier.
Si Dieu m’avait fait propre à fabriquer des animaux ; que les goûts m’eussent porté, comme c’est probable d’après mon amour pour les bêtes, à faire commerce de cet utile talent, et qu’un riche client fût venu un jour me commander « un hippopotame, » sans me donner aucun renseignement sur ce que pourrait être un animal, rien que sur le patron de ce nom barbare, je lui aurais fabriqué un article à rivaliser avec tout ce qui se fait de mieux en ce genre depuis l’Abyssinie jusqu’au Congo.
Hippopotame ! à ce mot seul ne voit-on pas gonfler quelque chose de monstrueux et d’énorme fait pour souffler et pour patauger en éclaboussant et en fracassant tout sur son passage ? On aura beau tremper son pinceau dans le goudron, dans le fumier, dans la boue la plus noire, dans la vase la plus verte ; on aura beau prendre un balai pour brosser plus largement ce gracieux portrait, quiconque tentera de décrire l’hippopotame ne fera guère que paraphraser l’appellation si formidablement pittoresque qui, d’un trait, peint le plus laid des pachydermes.
Vous est-il arrivé, à l’école de natation, de nous trouver nez à museau avec un bouledogue noyé depuis plusieurs semaines ? Telle fut, à coup sûr, l’impression que dut éprouver le premier qui rencontra un hippopotame faisant sa sieste au bord du Bahr-el-Azrek ou du Racazzé, fleuves d’Abyssinie ! Quelle ne dut pas être l’épouvante de cet Abyssin lorsque, s’étant approché de ce qu’il prenait pour un chien crevé, il reconnut l’énormité de son erreur ! Je le vois d’ici, devenu gris d’effroi sous sa peau noire, s’affaler sous lui-même, porter les mains à son ventre et peut-être, qui sait ? balbutiant un de ces cris que la peur arrache à des lèvres tremblantes, murmurer ces syllabes incohérentes :
« Hip….. po….. po….. tââââme !!!! »
Et l’animal ainsi baptisé d’inspiration, le nom lui en serait resté.
Quoi qu’il en soit, si j’ai dû, en historien fidèle, noter le point de vue purement pittoresque sous lequel l’hippopotame fut considéré par des peuples ignorants, les exigences plus sévères de la zoologie moderne ne pouvaient se contenter d’une appréciation aussi superficielle, et après avoir mûrement observé l’hippopotame au point de vue analogique et morphologique, je suis en mesure de déterminer le type dont il est dérivé.
Ce type, je n’hésite pas à le dire, c’est celui du crapaud : l’hippopotame n’est autre chose qu’un crapaud devenu pachyderme à force d’ambition et d’économies ; je n’ajoute pas « de privations, » puisque, tout au contraire, s’il a réussi à prendre des dimensions aussi considérables, c’est précisément parce qu’il a écarté avec soin de son hygiène toutes privations, pour donner un accroissement continuel à sa consommation et, par suite, à son ventre.
Tout gonflé qu’il soit de son succès, il n’en est pas moins vrai qu’en lui donnant la tuméfaction, le souffle de la fortune lui a fait perdre la beauté ; et tandis que le crapaud, content de sa petite position, continue d’être le joli animal dont j’ai décrit ailleurs les grâces modestes, l’hippopotame, pour avoir voulu franchi, dans son orgueil, les bornes de la modération et de l’obésité, a perdu toute élégance et toute distinction, et l’oeil d’une mère ne reconnaîtrait plus, sous les ballonnements crevassés de la carapace qui l’enveloppe, le batracien dont l’hippopotame est le descendant trop défiguré.
Mais la zoologie morale, plus clairvoyante par l’excellente raison que la tendresse maternelle ne l’aveugle pas, sait démêler les traits primitifs du batracien ensevelis sous les amoncellements du pachyderme « ordinaire » : ainsi le désigne la zoologie officielle, malgré tout ce qu’a d’extraordinaire un pareil adjectif appliqué à l’hippopotame, au rhinocéros, à l’éléphant et autres quadrupèdes dont, pour ma part, l’encolure m’a toujours paru plutôt exorbitante que modérée.
Prenez un hippopotame, aplatissez-le vigoureusement et posez-le à terre sur le ventre, les quatre pattes écartées : à deux ou trois lieues de distance seulement je vous défie de le distinguer d’un crapaud. Même couleur, même tournure, même galbe, même peau boursouflée, même mufle arrondi, mêmes yeux surtout. Le fragment inachevé de queue et le simulacre insuffisant d’oreilles qu’on aperçoit aux deux extrémités de l’hippopotame ne sont que des détails insignifiants au milieu de la ressemblance universelle de ces deux êtres aujourd’hui si éloignés l’un de l’autre par un concours de circonstances dont personne jusqu’ici n’avait démêlé la trame, et que je me fais fort de vous dévoiler à l’instant, si vous me prêtez l’attention dont vous avez besoin pour élever votre esprit à la hauteur de mes conceptions.
Ici, à cette phrase pleine de confiance, je vous vois vous demander avec quelque inquiétude si l’astre de ma modestie ne pâlit pas un peu. Rassurez-vous : si je parle ainsi, c’est que je vais m’appuyer sur une théorie que tous les esprits éclairés, tous les ennemis de l’obscurantisme, professent et proclament à grand bruit : je veux parler de la théorie de Darwin, ainsi nommée parce qu’elle a été imaginée par Lamarck : c’est ce qu’on appelle, en d’autres termes, la théorie de l’évolution.
Suivant cette théorie, comme vous savez ou vous ne savez pas, toutes les espèces ne sont que des transformations de quatre ou cinq types primordiaux : ces espèces se seraient formées elles-mêmes par aspiration vers un bien-être supérieur à celui dont elles jouissaient sous leur forme précédente. Si tous les animaux n’ont pas choisi la même figure, c’est que chacun avait des goûts différents : avec leur tête, ils ont combiné leur plan d’avenir ; avec leur corps, qui n’avait pas de parti pris ni d’idée préconçue sur le bonheur, ils se sont fait, probablement en poussant ferme où il fallait, des membres, des organes, des peaux, des armes naturelles, chacun selon sa vocation.
Les marcheurs se sont fait des pattes ; les volatiles, des ailes ; les nageurs, des nageoires ; ceux qui aimaient la viande se sont planté de bonnes griffes et des dents crochues ; ceux qui préféraient l’herbe se sont confectionné des estomacs à quatre compartiments : chacun à sa guise.
À côté des obstinés qui poussèrent jusqu’au bout leurs transformations, il y a eu des fantaisistes ou des paresseux qui se sont ennuyés de se tourmenter ainsi le tempérament, et qui ont laissé la besogne en route : c’est ce qui explique, et de la manière la plus satisfaisante, comment un si grand nombre d’espèces sont restées à mi-chemin du perfectionnement tandis que d’autres y arrivaient.
Par exemple le lézard, qui n’a pas voulu prendre la peine de se grossir et de se faire pousser du poil, est resté lézard, tandis que le kangourou, plus énergique et plus persévérant, s’est dressé sur ses pattes de derrière, a amélioré sa queue et est devenu ce qu’il est. En attendant mieux, d’ailleurs, car il lui reste à diminuer son train de derrière, à allonger ses pattes de devant, et surtout à réformer son mode de parturition, qui est l’enfance de l’art : car c’est très incommode d’être obligé de porter ses petits dans une gibecière d’escamoteur, quand il serait si simple de les laisser mûrir un peu plus avant de les mettre au jour. Mais patience, il y viendra.
L’aperçu que je viens de vous donner de la théorie de Darwin est trop séduisant pour que vous n’ayez pas déjà compris que je suis darwiniste, au moins au moment où j’écris ; et comme on n’est jamais sûr de conserver ses opinions longtemps, surtout lorsque, étant savant de profession, on est exposé à voir continuellement la vérité d’hier se métamorphoser en erreur de demain et réciproquement, je profite de ma conviction momentanée pour vous expliquer, à la Darwin, comment l’hippopotame est dérivé du crapaud.
C’est toute une histoire, car le crapaud lui-même est dérivé de rien du tout.
En effet, au commencement des choses, à peine le néant commença-t-il d’avoir conscience de sa nullité, qu’un immense ennui s’empara de tout son être, et que voulant à toute force sortir de cet état, il se mit, faute de mieux, à bouillonner sur lui-même sans trop savoir où cela le mènerait.
À force de bouillonner, il finit par devenir vapeur cosmique. Cette vapeur cosmique… comprenez bien ceci, je vous prie… cette vapeur cosmique, fatiguée de l’expansion continue qui la distendait, éprouva le besoin bien naturel de se condenser pour se faire une existence un peu plus assise, et ainsi se forma la terre.
Tout ce que vous voyez sur le globe, minéraux, plantes et animaux, se forma successivement de même, chaque être, au fur et à mesure que son prédécesseur le poussait à l’existence, s’ennuyant à son tour de sa position et aspirant à en sortir comme son prédécesseur était sorti lui-même de l’ennui et des aspirations d’un précédent prédécesseur.
Vous voyez comme cette théorie est simple et belle ; admirez-y la paresse intelligente du Créateur qui, au lieu de se donner la peine de fabriquer l’une après l’autre chaque espèce de créature, a fait tout simplement une petite boulette animée et s’est croisé les bras. Mais il avait fait cette petite boulette si malheureuse, il lui avait préparé une existence si intolérable, qu’elle devait forcément se débattre contre son sort.
Nous autres savants, nous appelons protoplasma la première gouttelette de gelée vivante qui fut formée ainsi. Cette gelée, à force de s’ennuyer de son sort, se condensa peu à peu, prit une ébauche de forme, puis des organes, puis des membres, puis des sensations, puis des instincts ; enfin, un beau jour, à force de réfléchir à ses affaires, elle reconnut qu’il lui serait très utile et très agréable d’avoir une intelligence, et elle s’en fit une comme elle s’était fait des organes, en poussant fort.
Pour en venir au crapaud, je vous dirai qu’après avoir commencé comme les autres par être un petit rien du tout si insignifiant que je serais fort embarrassé de le décrire, il est devenu ver de terre, puis scarabée, puis petite souris. Cette petite souris, en folâtrant au bord du Bahr-el-Azrek, a été piquée par les cousins de ce fleuve, qui sont les premiers cousins du monde : elle en a tant enflé que son poil est tombé, que ses yeux lui sont sortis de la tête, et que sa queue et ses oreilles lui sont rentrées dans le corps.
Voilà donc la souris devenue crapaud. Ce crapaud, les cousins ont continué à le piquer, de sorte qu’il a grossi, grossi. Il s’est laissé faire tant qu’il y a trouvé son avantage, mais le jour où il s’est jugé suffisamment obèse il s’est enveloppé d’une peau à l’épreuve des cousins du Bahr-el-Azrek, et il s’est établi hippopotame.
Voilà, sauf erreur ou omission, l’histoire qui me semble écrite dans tous les traits de l’hippopotame.
Les manières de la bête sont en parfait accord avec sa tournure et son galbe. Tous ses actes sont empreints de l’exagération qui caractérise ses formes. Il renverse tout ce qu’il rencontre, écrase tout ce qu’il touche, prend toute la place, mange tout, défonce les plantations, aplatit les récoltes, enfin, énormité lui-même, il passe sa vie à faire des énormités.
Il roule comme un désastre à travers les champs cultivés, il laisse un trou partout où il pose le pied et une excavation partout où il s’est couché. Il est stupide, il est grossier, il est brutal.
Et quand on compare cette existence massacrante à la vie bucolique et contemplative de son ancêtre le crapaud, quand on voit où la fièvre du déclassement a pu amener l’hippopotame, il est permis d’admirer la théorie de Darwin, mais on fait de fameuses réflexions sur ce que peuvent devenir les ambitieux…
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(Eugène Mouton, Zoologie morale, seconde série, Paris : G. Charpentier, 1882)




