Le Manuel du parfait Assassin. Étude sur la légitimité du meurtre au point de vue moral, sur sa nécessité dans toute société bien organisée, suivie de l’exposition théorique des principes de la Science de l’assassinat, ainsi que des notions d’anatomie, physiologie, chimie, toxicologie, droit pénal, etc., etc., nécessaires à l’assassin moderne, par J.-B. LANCELOT, membre de l’Académie des Sciences morales et politiques et de la Société de Philanthropie de Lyon (Morissot, éditeur).

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    Certes, voilà un livre qui paraît à son heure. Les débats encore actuels des Procès Prado et Chambige ont derechef attiré l’attention du public sur cette grave question de l’assassinat.

    Ces deux criminels peuvent être classés dans la catégorie des assassins sympathiques. D’où provient cette sympathie ? À notre avis, de ce que ce ne sont pas de banals meurtriers, mais des criminels se rapprochant sensiblement du type idéal que M. J.-B. Lancelot… (1)

   Une évolution, en effet, se produit dans le meurtre. L’assassinat perd de jour en jour son caractère brutal, bestial, quasi instinctif et barbare, et tend sensiblement à devenir raisonné, logique, profond, à devenir, disons le mot, une science. Cette science, encore à l’état embryonnaire, M. J.-B. Lancelot a essayé, dans son très beau et très utile manuel, de l’établir définitivement, d’en fixer les principes et les lois. Nous sommes trop décidés partisans de toutes les innovations désintéressées et généreuses, nous nous intéressons trop à tout ce qui touche aux questions d’humanitarisme et de philanthropie, pour faire le silence autour d’un ouvrage aussi consciencieux et aussi pratique :

Nihil a me humano humani alienum puto.

    Nous allons donc essayer de résumer (trop brièvement, hélas !) cette très personnelle œuvre, convaincu que plus d’un de nos lecteurs pourra en retirer d’utiles enseignements.

    M. J.-B. Lancelot commence son livre par quelques considérations sur les rapports de l’assassinat et de la morale. Il démontre que les préjugés classiques relatifs à l’assassinat ne reposent sur aucune base sérieuse et doivent être rangés dans ce qu’il appelle dédaigneusement l’éthique sentimentale. En pareille matière, on doit se défier des attendrissements et des idées préconçues. Tout argument qui n’est pas rigoureusement scientifique et matériellement contrôlable doit être écarté. Or, le manuel de M. J.-B. Lancelot ne manque pas, on doit l’avouer, de ces arguments. L’espace ne nous permet malheureusement pas de les énumérer. Nous nous contenterons d’en citer deux, concluants par eux-mêmes. Le premier est emprunté à la statistique. Il établit par des chiffres vérifiés la constance, pour ainsi dire absolue, de la proportion des meurtres et de la population, toutes choses égales d’ailleurs – observation qui s’applique également au nombre des suicidés et des fous – et démontre suffisamment que le meurtre est le résultat d’une loi naturelle nécessaire (toute loi n’étant, subjectivement, qu’un rapport constant de fait à fait). Le deuxième argument, emprunté aux observations physiologiques de l’Anglais Mandsley, et aux travaux de l’école italienne d’Anthropologie criminelle, dont le grand Lombroso est le glorieux chef, peut ainsi se formuler : dans toute société naît un nombre d’hommes (constamment en proportion directe de la population) organisés physiologiquement pour être criminels, et qui ne sauraient échapper à cette fin qui est leur raison d’être unique. L’assassinat est donc, physiquement, une loi anthropologique, et, socialement, un pondérateur indispensable dont la suppression (impossible, au reste) serait le signal d’un cataclysme pour l’humanité.

   Ce principe de l’utilité, de la nécessité de l’assassinat étant démontré, M. J.-B. Lancelot, qui, avec Hobbes, Herbert Spencer, Bentham et toute l’école évolutionniste, fonde la morale sur le principe d’utilité, classe sans hésiter le meurtre dans les actions morales.

   Il est souvent désagréable, il est vrai, d’être assassiné, mais Bentham n’a-t-il pas dit : « Il faut sacrifier soi-même à sa famille, la famille à la cité, la cité à l’humanité, car le bien est le plus grand intérêt du plus grand nombre ? »

    Or, en supportant avec résignation un coup de couteau, on suit le principe moral de Bentham, on se sacrifie à une nécessité sociale.

 Mais disons quelques mots de la 2e partie, consacrée à l’assassinat théorique et pratique, considéré comme science.

    Et d’abord M. J.-B. Lancelot établit irréfutablement que le meurtre n’est pas un art, ainsi que l’avait pensé M… (2), l’auteur du livre intitulé : De l’Assassinat considéré comme un des beaux-arts, mais une science. Ensuite, il passe en revue les rapports de cette science avec les autres connaissances humaines, philosophie, anatomie, physiologie, hypnotisme, botanique, chimie, droit, mécanique, etc. Puis il fixe les règles pratiques générales que doit suivre tout bon assassin pour la préparation et la perpétration de son acte, pour échapper aux yeux de la police et pour, en cas qu’il soit pris, dérouter les investigations judiciaires. Ces principes devraient être pour ainsi dire gravés dans la tête de tout criminel. Ce serait le moyen d’éviter la plupart de ces fâcheuses captures qui causent les scandales de la cour d’assises et sont autant d’atteintes à la liberté individuelle. Enfin, il fait l’analyse critique des différentes sortes de meurtres : par armes tranchantes, perforantes, contondantes, explosives, par absorption ou injection de substances vénéneuses, par suggestion, persuasion, etc., etc. Toute cette partie est pleine d’excellentes recettes et observations, qui seront lues avec fruit par les intéressés ; mais la partie la mieux traitée est certes celle de la toxicologie.

   M. J.-B. Lancelot semble en effet avoir une certaine sympathie pour ce mode d’assassinat. Il s’étend avec un amour très marqué sur cette question. Tout d’abord, il condamne absolument l’arsenic et tous les vieux poisons populaires, qui agissent mal et trop lentement, déterminent une mort trop symptomatique, et laissent dans l’organisme des traces non équivoques. Il leur préfère avec raison les alcaloïdes végétaux, qui agissent d’une façon foudroyante et laissent peu de traces dans l’organisme. « Ainsi, dit-il, on emploiera toujours avec le plus grand succès l’hyoscyamine cristallisée (alcaloïde de l’hyoscyamus niger), la strychnine, la conicine, l’atropine, la nicotine, la brucine. » Plusieurs glucosides sont également indiqués : la digitaline cristallisée, par exemple (glucoside de la digitalis purpurea). Lorsqu’on désirera une intoxication lente, ou emploiera avec succès les nombreux alcaloïdes de l’opium : la codéine, la morphine, la narcotine, la thébaïne, la papavérine, la laudanine, la cryptopine, etc. Si l’on désire une intoxication moins banale, excentrique, et, pour ainsi dire, facétieuse, on pourra employer la vératrine. Cet alcaloïde, en effet, très actif comme poison, produit en outre tous les symptômes du coryza : le sujet sur lequel on aura opéré expirera, au bout de quelques minutes, au milieu d’éternuements convulsifs, et rien n’empêchera les médecins légistes de croire qu’il a succombé à un fort rhume de cerveau.

   M. J.-B. Lancelot indique encore la liqueur fumante de Libavius (deutochlorure d’étain), l’acide cyanhydrique (C2 Az H), et le terrible poison retiré des strychnos, que les Indiens nomment upas tieuté, urari, chettik, et que nous appelons curare. Il a même inventé pour administrer le curare et l’acide cyanhydrique une seringue, dite seringue infinitésimale de Lancelot, qui est un heureux perfectionnement de la seringue de Pravaz. Pour ces poisons, l’auteur préconise surtout l’injection hypodermique dans les tissus adipeux du corps. On suit le sujet dans une foule : une simple piqûre à la cuisse avec la seringue (piqûre ne laissant aucune trace), le sujet tombe foudroyé et les médecins constatent une apoplexie ou une rupture d’anévrisme.

   Mais le poison favori de M. J.-B. Lancelot semble être l’aconitine, celui des alcaloïdes végétaux qui est le plus foudroyant, qui est le plus difficile à caractériser et qui laisse le moins de trace dans l’organisme. On l’administrera à raison de 0 gr. 009 dans un verre de cognac (il est très soluble dans l’alcool).

   Enfin, M. J.-B. Lancelot a retrouvé le secret de la bougie empoisonnée de M. Pilau, dont parle Edgar Poe. En voici la formule : stéarine : 30 gr. ; cyanure de mercure : 4 gr. ; acide chlorhydrique : 3 gr. L’acide chlorhydrique est contenu dans un capillaire de stéarine pure, traversant le corps de la bougie parallèlement à la mèche. À mesure que la bougie fond, l’acide chlorhydrique mis en présence, goutte à goutte, avec le cyanure de mercure, le transforme en chlorure de mercure, l’acide cyanhydrique se dégage :

Hg C2 Az + H Cl = Hg Cl + C2 Az H

 ou, pour MM. les atomistes :

(C Az) 2 Hg + 2 H Cl = Hg Cl2 + 2 C Az H

 l’air est intoxiqué, et, au bout de quelques instants, le sujet qui est dans la chambre expire.

   Et maintenant que nous avons donné ce faible aperçu du beau livre en question, qu’il nous soit permis d’émettre une réflexion personnelle. Il existe au Collège de France un nombre considérable de chaires consacrées à des sciences grotesquement surannées et inutiles. L’année dernière, déjà, l’une d’elles a été remplacée par une chaire de psychologie expérimentale donnée à M. Ribot : pourquoi ne répéterait-on pas cette année pareille réforme, et ne créerait-on pas, en place de quelque cours lamentablement désert, une chaire pour la nouvelle science, un cours de la science de l’assassinat ? On n’aurait pas besoin de chercher loin le titulaire. M. Lancelot nous semble tout indiqué.

    Au ministre de l’Instruction publique d’étudier cette question.

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    (1) Phrase non achevée sur le manuscrit.

    (2) Le nom manque.

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(G.-Albert Aurier, Œuvres posthumes, Paris : Mercure de France, 1893)