Le besoin s’en fait sentir.

   Certes les candidats qui se présentent ne manquent pas de valeur. Très intelligents, très aptes à représenter certaines revendications sociales, ils remplissent parfaitement les conditions nécessaires pour siéger actuellement à la chambre.

   Malheureusement, tout en étant très convaincus peut-être, ils se heurtent à des impossibilités.

   Ils ont la prétention de réformer une société qui ne veut et ne peut être réformée.

   Que faire ? Une seule chose : détruire.

   Et quel moyen ? La dynamite.

   Nous avons demandé maintes fois que la Chambre s’en aille. On n’a pas voulu céder à nos objurgations : elle sautera.

   On refuse de supprimer le Sénat : il sautera.

   Les ministres ridicules qui composent le Cabinet se cramponnent désespérément à leur portefeuille : ils sauteront.

   Que demandons-nous, au fond ?

   La paix universelle, et la littérature remplaçant la politique.

   Mais pour arriver à ces magnifiques résultats, il faut des hommes spéciaux.

   Notre rédaction est unique.

   Parmi nos collaborateurs, un des plus spirituel est sans contredit : JACQUES TRÉMORA. (1) Nos lecteurs l’ont apprécié depuis longtemps.

   Par ses occupations habituelles, par sa compétence en matière de critique théâtrale, il était tout désigné pour faire de la politique, cette vaste, torcheculative et sardouesque comédie. Il saura la rendre amusante.

   Nous avions bien, il est vrai, les Néo d’Ornano, Baudry d’Asson, Cassagnac, Freppel, etc. mais il manque à ces gens-là ce qui ait précisément le grand mérite de JACQUES TRÉMORA : l’esprit. Il y joint une érudition peu commune.

   On s’étonnera peut-être que notre rédacteur abandonne sa haute situation pour s’occuper de politique, qu’il consente à s’abaisser de la littérature à la farce, de l’Odéon aux pupazzi.

   Le sacrifice est en effet considérable.

   Notre ami a d’autant plus de mérite à descendre dans l’arène politique, qu’en dehors d’un grand drame en cinq actes et en vers, tout prêt pour l’Odéon, il collabore sous divers pseudonymes à un certain nombre de journaux quotidiens.

   Mais JACQUES TRÉMORA est un des rares citoyens vraiment dévoués qui nous restent. Il ne recule devant rien pour défendre la cause du peuple.

   D’ailleurs, les événements l’ont poussé à bout. Il ne peut plus se taire. Il éclate enfin, – dynamite lui-même.

   L’unité de son œuvre est patente : Détruire TOUT pour mettre à sa place : RIEN.

   JACQUES TRÉMORA est le candidat du néant.

   C’est le beau nihiliste dans le sens propre du mot.

   Il ne montera qu’une fois à la tribune, mais, après lui, personne n’y montera plus.

   On le sait, JACQUES TRÉMORA est sourd comme Ronsard, les interruptions le toucheront donc peu. Il est muet comme Maubant, mais il porte sur lui d’infailibles moyens de convaincre. Notre ami ne circule jamais sans une ceinture bourrée de cartouches de dynamite.

   C’est alors qu’on verra l’inanité profonde des élections législatives.

   En présence d’un tel programme, personne ne peut hésiter.

   Pas d’abstentions !

   Électeurs ! aux urnes !

   Votez tous pour JACQUES TRÉMORA,

le seul candidat vraiment progressiste.

   Et que Dieu vous ait en sa sainte garde.

GEORGES RALL.

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JACQUES TRÉMORA

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PAS DE PHRASES !

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   Pas de phrases, des actes ! Tel est mon programme, et j’y serai d’autant plus fidèle que, la nature m’ayant privé des organes de l’ouïe et de la parole, silencieux comme un muet, je frapperai comme un sourd.

   Le but de mes constants efforts est l’extinction de l’espèce humaine. La première loi que je proposerai aura donc pour double effet de décerner une prime aux célibataires et de priver de leurs droits civils et politiques les gens mariés.

   D’ailleurs, je tiens pour la paix éternelle et la littérature naturaliste, et je suis toujours chargé de dynamite.

Jacques TRÉMORA.

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NOTRE PRIME

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La NOUVELLE RIVE GAUCHE, désirant mettre ses lecteurs à même de pratiquer les théories de son candidat

JACQUES TRÉMORA,

donne en prime à tous ses abonnés un paquet de cartouches de DYNAMITE.

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   (1) Pseudonyme collectif de Léo Trézenik, Charles Morice et Georges Rall.

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(La Nouvelle Rive gauche, deuxième année,

n° 51, du 19 au 26 janvier 1883)