« Tenez, dit-elle, je diviserais volontiers l’espèce humaine en deux parts, les concentriques et les excentriques.
Les premiers ont besoin de leur toit, de leur rang, de leur table, de leur amour, de leur fauteuil. Ce sont des gens qui adorent le moi et tout ce qui le concerne ; ce moi magnifique et inépuisable les alimente jusqu’à la fin de leurs jours sans paraître s’être appauvri.
Ensuite, viennent les excentriques. Ils forment le petit nombre. Ce sont des gens qui ressemblent au vent, qui souffle aujourd’hui ici, demain là ; et plus encore, au soleil, qui au lieu d’attirer à lui les flammes de l’univers, prodigue au loin les siennes à l’espace : ce sont des gens qui s’imaginent faire partie d’une chaîne mystérieuse, et qui sentent venir du bout de l’horizon la commotion qui les ébranle.
Les uns conçoivent l’amour ; mais un amour bizarre, insensé, absurde ; ils se perdent de vue eux-mêmes dans cet amour, et ils ne considèrent leur existence que comme un présent à faire à l’objet aimé.
D’autres sont dévots, d’autres sont amoureux de la nature, du ciel, des fleurs, des oiseaux, ou de la beauté, ou de la gloire, ou de la renommée. Il en est qui sont bienfaisants ; et ceux-là voudraient se métamorphoser en pluie pour répandre leurs dons sur la créature souffrante, la bénir, la soulager et rester invisibles, car ils n’attendent rien de l’homme.
C’est là le propre des excentriques. Ce sont des gens qui vivent hors d’eux, s’étendent à l’infini, s’unissent invisiblement à des idéalités, à des généralités.
Les excentriques ne sont pas nécessairement bons : non, ne le croyez pas ; mais tels qu’ils sont, ils se reconnaissent entre eux ; ils ont une langue et des signes par lesquels ils communiquent les uns avec les autres, et que le reste des hommes n’entend pas.
Tenez, moi, je suis excentrique la moitié du jour. Si j’aime à vivre dans ces lieux, c’est parce que j’y trouve une nature si belle qu’elle semble me lier à elle par une union mystérieuse. Je deviens, en la contemplant, étoile, vague, souffle d’air ; je partage la sensation de l’arbuste, de la plante, du flot, bercés par la brise du soir ; je glisse en esprit sur les horizons bleuâtres, le long des prés et des collines arrondies : sur les cimes fleuries des herbes, sous la fraîcheur humide des larges plantes qui défendent la terre des feux du soleil….
En un mot, je suis folle… ou excentrique, car les excentriques sont les fous qu’on ne renferme pas, et qui abandonnent leur individualité pour se lancer dans les champs de l’espace. »
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(Henry Spiegel, Orgueil et amour, Paris : Bourmancé, 1838)
EXTRAITS
D’une lettre de M. Fulg. FRESNEL, agent consulaire de France à Djeddah, à M. Jomard, membre de l’Institut de France, sur certains quadrupèdes réputés fabuleux. (1)
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OBSERVATION PRÉLIMINAIRE
Le pays de Bargou, auquel se rapporte la description de M. F. Fresnel, est peu connu et ne paraît avoir été visité par aucun Européen ; du moins aucun voyageur n’a publié de relation sur cette contrée reculée. Je ne connais de voyage au pays de Bargou (autrement Waday), qui ait été écrit, que celui qu’a exécuté et rédigé le cheikh Mohammed el-Tounsy, résidant au Kaire. Ce voyage vient d’être traduit par le Dr Perron, directeur de l’École médicale d’Égypte, comme le voyage au Darfour, qui a été écrit par le même cheikh, et qui sera bientôt mis sous presse. Aussitôt après la publication de celui-ci, j’espère pouvoir faire imprimer la relation du voyage au Waday. Ce pays est situé à l’O. N. O. du Darfour. La distance de Nemro, sa capitale, à Kobé, celle du Darfour, est d’environ seize journées de marche au pas de caravane. La longueur E. O. est d’environ dix-huit journées. Le sultan du Bargou résidait en 1826 à Ouaro. On croit que le Bahr-Misselad, grande rivière mentionnée par Browne, coule au travers de ce pays ; les uns la dirigent au N. O. vers le Schary, affluent du lac Tchad ; les autres en font un affluent du Bahr-el-Abiad. Selon M. Kœnig, orientaliste établi depuis longues années en Égypte, le nom ne doit pas être écrit Borgou, mais Bargou ou Bergou
J’aurais désiré joindre ici le témoignage du cheikh Mohammed-el-Tounsy, venant en confirmation du récit fait au savant orientaliste M. Fresnel ; n’ayant pu le recevoir encore, je n’ai pas cru devoir tarder plus longtemps à soumettre ce mémoire au jugement des naturalistes et des philologues.
J—D.
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Djeddah, 20 avril 1843.
Monsieur,
. . . . . J’ai à vous offrir quelques renseignements sur une question de zoologie sacrée qui a donné lieu, depuis Bochart, à de nombreuses et infructueuses recherches. Si mes renseignements ne sont pas entièrement neufs, si, à mon insu, j’ai été devancé par quelque voyageur ancien ou moderne, j’ose espérer que l’Académie daignera toujours agréer cette notice comme confirmation d’un fait dont la connaissance lui serait déjà parvenue. Voici, en deux mots, ce que je viens d’apprendre : – « la licorne existe en Afrique, telle que nous la représentent les livres sacrés, et telle, à peu près, que Pline nous l’a décrite. » Bien que je n’aie point vu cet animal, et n’aie pas même l’espérance de le voir, il ne me reste aucun doute sur son existence. Durant un séjour de douze ans en Afrique et en Arabie, j’ai acquis (à tout le moins) la connaissance des hommes avec lesquels je me trouve chaque jour en rapport forcé. J’ai pu estimer d’une manière générale et approximative le degré de véracité des différentes races, et la valeur relative de leurs témoignages. Je distingue entre les fables qu’on admet dans la simplicité de son cœur, et les faits qu’on atteste comme témoin oculaire. Entre les hommes de même famille, quelques heures d’entretien, ou, selon les cas, quelques jours ou quelques mois de relations plus ou moins suivies, me donnent la mesure d’un individu, et la valeur personnelle de son témoignage là où il n’a pas d’intérêt à mentir. Voici donc le détail de ce que j’ai appris en basant ma conviction sur le degré de confiance que m’inspire tel ou tel individu, telle ou telle famille d’hommes. Il y a dans le Dar-Borgou,
autrement nommé Dar-Soulayh, à l’est du fameux lac central, et aussi dans la région de Guenga (Donga, Dinka, Djenka), au sud de Fertît et de Dâr-Foûr (2), une licorne-urus (bos ou bison), non pas une licorne chevaline, comme on se la figurait au moyen âge, mais une licorne comparable au taureau sauvage ou au buffle. En lui donnant l’épithète de bos, urus ou bison, je n’ai pas la moindre intention de classer l’animal dans le sens zoologique ; car je le tiens pachyderme et non ruminant ; mais je veux, autant que possible, rendre la pensée de celui qui me l’a décrit minutieusement, et dont la description donne un sens rationnel à divers passages de la Bible, notamment à un passage du livre de Job (XXXIX, 10) sur lequel Michaëlis insiste avec raison dans sa XLVIe question touchant le rém ou reém (p. 98).
Cela posé et bien entendu, je me hâte d’ajouter que la ressemblance avec le buffle ou le taureau paraît limitée à la masse du corps proprement dit, y compris le haut de la tête, et ne s’étend point aux extrémités, telles que les pieds, la queue, la corne et le groin. Encore le poitrail et les épaules de la licorne sont-ils beaucoup plus larges que ceux du taureau. L’animal que je décris est beaucoup plus trapu, beaucoup plus ramassé dans sa forme, qu’aucun des ruminants connus, y compris le bison, ses trois dimensions étant à peu près égales (six pieds de longueur sur cinq de hauteur et quatre de largeur). En retranchant la longueur des jambes (une coudée ou un pied et demi) de la hauteur totale de l’individu, on a de reste trois pieds et demi, pour son épaisseur comptée de la surface du dos à la surface de l’abdomen. Abstraction faite du vide qui reste entre l’abdomen et le sol, quand la bête est portée sur ses jambes, on peut la comparer à un sphéroïde ou un cube irrégulier. Les jambes (d’un pied et demi de longueur) sont massives, semblables à celles de l’éléphant. Elles ne sont point sensiblement flexibles ou articulées, à telles enseignes que quand l’animal dort couché sur le flanc, elles se trouvent, relativement à son corps, dans la même situation que s’il était debout, c’est-à-dire droites et rigides. Le pied est arrondi et porte en avant deux ongles, ou, s’il est permis de s’exprimer ainsi, un pied fourchu accessoire, dont la trace est semblable à celle du mouton, outre un sabot sur le bord externe, dont l’empreinte est comparable à celle du pied de l’âne, en sorte que l’on dirait, pour rendre la pensée de mon informateur soulayhi ou borgâwi, « qu’une brebis et un âne ayant passé par le même chemin et imprimé leurs traces, l’une en avant, l’autre sur le côté, à quelques pouces de distance et en arrière, la licorne est venue ensuite inscrire son cercle de six pouces de diamètre entre les traces et tangentiellement aux traces de la brebis et de l’âne. » Ceci n’est point un commentaire, mais la traduction géométrique de ce que je viens d’entendre. La queue est courte, glabre dans la ligne médiane, garnie de poils sur les bords, et terminée par un riche émouchoir dont les crins sont plus courts, mais aussi beaucoup plus forts que ceux du cheval. La peau générale est presque nue, semblable à celle d’un chameau galeux, sauf une ligne de poils qui part de la nuque et se dirige vers le milieu du dos. Cette peau est plus épaisse que celle du khertît (rhinocéros). C’est la plus épaisse de toutes les peaux connues en Afrique. Mais ce qui distingue la licorne entre tous les animaux auxquels on pourrait la comparer, c’est une corne unique, mobile, susceptible d’érection (en ce sens qu’elle peut recevoir de la volonté de l’animal une position invariable relativement à la surface du front), ayant son origine à la partie basse et médiane du front, non sur le bout du nez, comme chez le rhinocéros, mais au haut du nez et entre les yeux. Cette corne est d’un gris cendré, couleur générale de la bête, dans les deux tiers de sa longueur ; le tiers supérieur est d’un rouge écarlate et se termine par une pointe extrêmement aiguë. Elle est longue d’une coudée (dix-huit pouces). Quand la licorne n’est point inquiétée, elle balance, en marchant, sa corne à droite et à gauche. Abdallah-Soulayhi, le plus intelligent de ceux qui me renseignent, ne se rend pas bien compte de ce mouvement oscillatoire, mouvement qu’il a observé de ses yeux. Il est probable que le centre d’oscillation se trouve à la base même de la corne, qui, formée d’une substance dure, ne peut être douée de flexibilité. La licorne charge son ennemi tête baissée, le perce de sa puissante aiguille, l’enlève, le jette en l’air et revient à la charge, comme ferait un taureau furieux, jusqu’à ce qu’elle l’ait mis en lambeaux. La tête présente deux protubérances latérales au-dessus des oreilles ou derrière les oreilles, protubérances qui révèlent un instinct sanguinaire. Le museau rappelle celui du sanglier. Les oreilles sont petites, et l’ouïe plus fine que la vue n’est perçante. La déjection alvine forme un monticule de deux pieds de hauteur, où chaque bol excrémentiel est de la grosseur d’un melon. La licorne n’a qu’un petit. Quand on veut lui donner la chasse, plusieurs hommes, quelquefois plusieurs villages se réunissent. À l’exception d’un ou deux coureurs de profession, dont la fonction est de lancer ou lever ou faire lever la licorne, tous les chasseurs sont à cheval, armés de lances à large fer, quelquefois aussi de javelots. Les chevaux blancs, ou d’une couleur blanchâtre, sont ceux qu’ils montent de préférence, l’expérience leur ayant appris que la vue du blanc excite à un haut degré la fureur de la bête, et qu’il est aisé de lui donner le change avec un objet qui l’irrite. L’époque la plus favorable à cette chasse est celle des grandes chaleurs qui précèdent les pluies intertropicales ; l’heure la plus propice est celle de midi ; car la licorne aime l’ombre et la nuit, et fournit péniblement sa carrière au grand soleil. Celui qui se charge de lancer la licorne va la chercher à sa bauge, au lieu où elle dort vers le milieu du jour, et, s’il ne l’a pas déjà réveillée par le bruit de ses pas, lui jette une pierre ou un dard pour la mettre sur pied. On reconnaît qu’elle dort au mouvement incessant de ses oreilles, qui, durant son repos, font l’office de chasse-mouches. Quand les oreilles sont fixes et droites, on peut être certain qu’elle est éveillée, qu’elle a entendu quelque bruit, et cherche des yeux celui qui s’approche. La licorne, frappée ou non, n’a pas plutôt reconnu l’ennemi, qu’elle se lève brusquement par un effort de tous ses muscles et fond sur lui. Le coureur, détale et se dirige sur un arbre situé dans la plaine qui doit être le théâtre du combat, et autour de laquelle les chasseurs à cheval sont distribués et cachés. La course de la licorne n’étant pas extrêmement rapide, un bon coureur peut toujours lui échapper, pourvu que le refuge ne soit pas à une trop grande distance du point de départ ; car si l’homme poursuivi ne rencontre dans sa fuite aucune forteresse naturelle ou artificielle, la licorne, plus infatigable que lui, finit toujours par l’atteindre. Quant au cavalier, s’il est bien monté, il n’a rien à redouter. Le chasseur à pied est hors de danger dès qu’il a pu grimper sur un arbre de grosseur et hauteur suffisantes ; mais la licorne le guette d’en bas et passerait au pied de l’arbre le reste du jour et la nuit suivante si l’on ne venait lui donner le change. Tandis qu’elle court encore, un des cavaliers embusqués s’est détaché, a lancé son cheval sur les traces de la bête, et, parvenu à la portée du trait, lui envoie un coup par derrière et entre les cuisses, ou obliquement et sous le ventre. Un coup sur le dos, la tête ou la croupe ne lui ferait aucun mal, en raison de l’épaisseur et de la dureté de la peau dans toute la moitié supérieure de son corps ; mais alors même que le javelot atteint son but, la blessure ne saurait être grave; aussi le fort chasseur, le Nemrod de Borgou, se sert-il, dès le début, de la lance à large fer. Tenant sa lance en arrêt, parfaitement assujettie sous son bras au moyen d’une flexion du poignet qui reporte, du dedans au dehors , sa main droite sur la hampe, ou bien dans la position la plus naturelle, c’est-à-dire la main sous la hampe, s’il craint de se fatiguer le poignet, il passe au galop derrière la licorne qui poursuit le coureur, lui porte, au passage, de toute la force de son bras et de toute la vitesse de son cheval multipliée par la masse en mouvement, un coup dans la région inguinale, puis, dégageant aussitôt son arme, dont l’extraction donne cours à un fleuve de sang, il fait faire une demi-volte à son cheval, sans interrompre son galop. La licorne, blessée, se retourne, et, abandonnant le chasseur à pied, se met à la poursuite du cavalier. En cet instant, un second cavalier se détache, court sus à la licorne qui poursuit elle-même le premier cavalier, et, passant derrière elle au galop, lui porte un second coup dans la région inguinale ou abdominale. La licorne fait volte-face et se précipite sur le nouvel ennemi, qui bat en retraite comme les deux premiers. Observons qu’il n’y a point de lâcheté dans ces fuites, parce que, la licorne courant toujours tête baissée quand elle charge, tous les coups portés par devant, dans le cas où l’on voudrait lui faire tête, seraient des coups perdus et exposeraient le chasseur à une mort presque certaine. Ainsi que nous l’avons dit, l’animal est parfaitement cuirassé et parfaitement invulnérable partout ailleurs que dans les parties basses. Le premier cavalier revient alors à la charge, ou bien un troisième entre en lice pour délivrer celui qui vient de donner, et percer la licorne d’un troisième coup, et ainsi de suite, alternativement, comme au jeu de bague. Ce manège est continué jusqu’à ce que la bête commence à faiblir par la perte de son sang. Bientôt le cercle des chasseurs se resserre et les coups de lance se succèdent avec une rapidité croissante, jusqu’à ce qu’enfin la licorne succombe. Ce qu’elle répand de sang avant que d’expirer, est hors de proportion avec la mesure que peut donner un bœuf. Les habitants de Borgou (Dar-Soulayh) et de Guenga s’accordent à dire que cette licorne, nommée en arabe borgâwi abou-karn,
est la plus formidable de toutes les bêtes féroces. Elle tue l’homme sans provocation et sans but. Elle ne l’a pas plutôt vu que, poussée par un instinct tout-puissant d’hostilité, elle lui court sus, et, si elle l’atteint, le transperce et le massacre ; mais elle ne le mange pas. La licorne est frugivore, et se nourrit principalement de pastèques et de cotonnier. Permettez-moi, monsieur, de reproduire ici quelques-uns des renseignements que nous trouvons chez les anciens sur cet animal mystérieux. Nous lisons au psaume XXI (Héb. XXII), v. 21 ou (Héb.) 22 : « Sauvez-moi de la gueule du lion et des cornes des licornes. Vous m’avez exaucé, » ou bien, en suivant la ponctuation du texte hébreu, qui n’admet point d’accent disjonctif dans la dernière partie de la phrase : « Sauvez-moi de la gueule du lion ; (déjà) vous m’avez entendu (et délivré) des cornes des licornes. » Le mot qui signifie licorne est rém ou reém.
L’orthographe de ce mot varie d’un livre sacré à l’autre. Celle de Job est conforme à l’orthographe arabe d’un mot,
qui, selon l’auteur du Kâmoûs, s’appliquerait à une « gazelle éclatante de blancheur. » Il est évident que le psalmiste n’invoque pas le secours de Dieu contre des gazelles, et qu’ainsi le mot arabe doit avoir un tout autre sens que le mot hébreu qui s’écrit de la même manière. La confusion des racines appliquées à la nomenclature des animaux est une chose fréquente, non seulement entre langues sœurs, mais dans le domaine d’une seule et même langue ; bouc et biche, cerf et chèvre, en sont des exemples frappants. Il est à remarquer ici, et cette remarque, quelque déplacée qu’elle paraisse au premier aspect, n’est point étrangère à mon sujet, il est à remarquer que ce psaume XXII, selon l’hébreu, si pathétique, si accablant de démoralisation et de terreur dans sa première partie, si ravivant d’espoir et de consolation dans la dernière, se divise naturellement, et, pour ainsi dire, de lui-même, en deux actes bien tranchés, dont le premier peut s’intituler abandon, et le second délivrance. Au premier acte, le roi-prophète exprime, avec les sons les plus déchirants de sa lyre, la douleur qui l’oppresse dans un de ces moments d’épreuve où Dieu laisse sans réponse les prières de ses saints. Un demi-ton de plus, et les lamentations du psalmiste prendraient un caractère d’impiété. Selon les ascètes les plus élevés, cet abandon temporaire est le non plus ultra des tentations auxquelles Dieu soumet ses élus. Ce fut aussi la dernière de celles auxquelles l’homme-Dieu se soumit. Dans le tableau du délaissement où il se trouve, le poète sacré passe en revue les ennemis qui l’assiègent ; les jeunes taureaux, les taureaux de Basan, les chiens, les méchants, le lion, et enfin les licornes ; et c’est juste au moment où il est menacé par les cornes des licornes, c’est-à-dire au plus fort du danger, de la terreur et de la tentation, que Dieu vient à son aide et que le second acte commence. À partir de ce point, le psaume n’est plus qu’un Te Deum prophétique jusqu’à la fin. Or cette gradation, au point culminant (qui est celui où je voulais arriver en exposant la marche du psaume XXII telle que je la conçois), est tout à fait conforme à l’opinion reçue dans l’Afrique centrale : « Que la licorne (abou-karn) est le plus formidable de tous les animaux féroces, sans en excepter le lion, » animal beaucoup moins héroïque, royal, ou grandiose, qu’on ne se le figure généralement en Europe, puisqu’il ne vous attaque sérieusement qu’autant qu’il voit que vous avez peur de lui, ou qu’il peut tomber sur vous à l’improviste. Si la licorne ne se trouve ni en Arabie, ni dans le mont Liban (et c’est, je crois, la seule objection de Gesenius contre le Μονοχέρως des Septante), il ne s’ensuit pas que Moïse et David ne l’aient point connue. Le lion aussi a disparu des contrées sémitiques et du théâtre de la Bible. Mais j’admets que la licorne n’ait jamais mis le pied en Palestine : que direz-vous de Léviathan ? Léviathan, que ce soit le serpent de mer ou le crocodile, n’a dû se présenter que bien rarement aux yeux des Juifs après leur sortie d’Égypte, et cependant leur imagination était obsédée par la figure, véridique ou mensongère, de ce roi des eaux, à tel point que son nom fut employé figurativement dans le langage universel (comme chez nous tigre ou lion) pour désigner un puissant ennemi. On en peut dire autant de Béhémoth, l’hippopotame. Mais il est une objection et plus grave et plus intéressante contre le Monoceros des Septante ; c’est qu’on ne trouve point, que je sache, la figure de la licorne sur les monuments de l’antique Égypte (3), où elle devait être mieux connue qu’en Palestine. Il y a deux réponses à cette objection. La première s’appuie d’un passage de Pline sur lequel nous reviendrons : « Hanc feram vivam negant capi. » On sait que les Égyptiens ne peignaient point sur leurs monuments d’autres animaux étrangers que ceux qui leur étaient envoyés en présent ou en tribut par les rois barbares. Si donc la licorne ne se laissait pas encore prendre au temps de Pline, il est tout simple que son portrait ne se rencontre point sur les monuments égyptiens. La seconde réponse est déduite d’une analogie négative : la licorne a pu être exclue des fresques égyptiennes par les mêmes raisons (ignorées) qui en ont fait exclure le chameau. Nous lisons au livre de Job (XXXIX, 10) : « Attacherez-vous la licorne à la charrue pour former des sillons, ou vous suivra-t-elle aplanissant avec la herse les (mottes des) vallées ? » En défiant Job de remplacer les bœufs par des licornes attelées à sa charrue ou à sa herse, Dieu fait évidemment allusion à la ressemblance sommaire et frappante qui existe entre ces deux genres d’animaux, du moins sous les rapports de la stature, de la force et de la masse ; et il est impossible de ne pas observer ici que le défi de Dieu est admirablement commenté par ce passage de Pline : « Hanc feram vivam negant capi. » C’est dans un sens analogue que Dieu dit à Job au verset 4 du même chapitre : « Quis dimisit onagrum liberum, et vincula ejus quis solvit ? » Et un peu plus loin (v. 7) : « Il (l’onagre ou âne sauvage) se moque de la foule qui remplit les villes, et n’entend point la voix d’un maître impitoyable. » C’est absolument comme si Dieu eût dit : « Pouvez-vous dompter l’onagre qui ressemble tant à vos ânes qu’on le dirait échappé de vos demeures ? Non ; il se moque de vous. » L’idée que les Juifs se formaient du reém (licorne) est parfaitement résumée dans ces deux phrases du Thesaurus linguæ sanctæ de William Robertson : « Animal est ferum, sævum et prævalidum, » et « constat esse animal valore, et proceritate aut elatione cornu præ ferendum tauro. » Ces conditions bien arrêtées de la notion primitive du reém ont conduit quelques interprètes à l’identifier avec l’urus ou taureau sauvage ; et, en vérité, il faut convenir que ce rapprochement était très rationnel ; car, immédiatement après avoir demandé à Job s’il peut remplacer l’âne domestique par l’âne sauvage, Dieu lui demande s’il peut remplacer le bœuf par le réem. Une simple règle de trois donne ici aurochs, ou urus, pour l’inconnue réem ; et, en effet, il est positif que « l’âne est à l’onagre comme le bœuf est à l’aurochs ou l’urus. Mais cette solution est repoussée par une objection insurmontable : « Le reém est un animal impur. » Le rabbin Saad ayant voulu l’identifier avec la femelle d’un ruminant nommé en hébreu akkô,
le bouquetin, un autre rabbin le réfute ainsi : « Mirum sane sit, inquit Elias, marem quidem esse mundum, non autem fœminam. » Le reém était donc immonde ; le reém ne peut donc pas être le taureau sauvage. Mais la ressemblance générale ou grossière de la licorne avec le taureau ou le buffle est encore celle qui frappe les modernes habitants de Borgou. Du moins, le plus intelligent de ceux que j’ai interrogés, dans la série des animaux auxquels il emprunte successivement ses comparaisons (selon l’usage de Pline et des peuples barbares), débute constamment par le bakar ou bos pour représenter par une image connue la totalité de la bête. Toutefois, je ne saurais passer sous silence le témoignage d’un esclave de Guenga (Denka), lequel choisit la mule pour terme de comparaison générale. Quoique le Guengâwi soit très inférieur en intellect au pèlerin de Borgou, son témoignage, venant à l’appui de Pline et de Solin, qui comparent la licorne au cheval, doit nécessairement figurer dans cette notice. Car, si la première assimilation a l’avantage de donner un sens rationnel au passage de Job, la seconde donne un nouveau degré de probabilité à l’identité du reém des Hébreux avec le monocéros de Pline, de Solin et des Septante. Du reste, j’ai tout lieu de croire, d’après certains traits caractéristiques de la description des Africains, que l’abou-karn ou licorne est un pachyderme proprement dit, essentiellement différent du rhinocéros, mais plus différent encore du taureau, sous le point de vue zoologique ou scientifique, qui, on le sent, ne pouvait pas être celui de l’écrivain sacré. Les solipèdes offrant, sous le rapport scientifique, une certaine analogie avec les pachydermes proprement dits, il semble que la licorne-mule du Guengâwi doit être préférée à la licorne-urus du Soulayhi ; mais quand il s’agit de descriptions antiques ou empruntées à des peuples barbares, la présomption d’une classification scientifique, ou même d’un simple rapprochement scientifique, peut et doit être écartée ; car l’anatomie est une chose excessivement moderne. On sait d’ailleurs que les anciens n’étaient pas difficiles en fait de ressemblances. Qui pourrait croire aujourd’hui que l’hippopotame fut assimilé au cheval, si son nom même n’en faisait foi ? On peut en dire autant des modernes barbares : qui voudra croire en France qu’un fellah contemporain, s’extasiant devant un hibou, comparait sa figure à celle d’une femme ? En résumé, la licorne-urus satisfait au livre de Job, et répond à la XLVIe question de Michaëlis ; la licorne-mule satisfait au passage de Pline, que je donnerai plus loin en son entier ; et, tout en accordant une préférence décidée, exclusive même, à l’urus sur la mule, je m’estime heureux de pouvoir rapprocher deux témoignages oculaires, dont l’un donne raison à l’auteur sacré, l’autre à l’écrivain profane, et qui tendent à prouver, par leur divergence même, l’identité du reém des Hébreux avec le monocéros de Pline. Nous lisons au livre des Nombres (XXIII, 22) : « … Cujus fortitudo similis est rhinocerotis. » Lisez : unicornis, comme dans les Psaumes : c’est le même mot, rém ou reém, qui figure dans les textes de tous ces passages, mot que Saint-Jérôme a traduit par « rhinocéros, » et que les Septante ont rendu par « monocéros. » Je reviendrai sur ce point ; pour le moment, je me borne à faire observer que : Il résulte de ce passage des Nombres que la licorne était considérée, dès le temps de Moïse, comme le « symbole de la force. » Cujus fortitudo similis est unicornis. Cujus ; de qui ? de Dieu. C’est ainsi que l’a compris l’auteur de la plus ancienne version arabe ; c’est ainsi que l’a compris Saint-Jérôme. Je ne dissimulerai point ici que les interprètes diffèrent entre eux sur le sens du mot hébreu thôâfôth
mais adoptons la version de Saint-Jérôme, fortitudo, qui est celle des traducteurs anglais, strength, et la notion ou opinion indiquée comme générale par l’écrivain sacré se trouve parfaitement conforme à celle des modernes habitants de l’Afrique centrale. Pour eux, abou-karn est, non-seulement le plus dangereux, mais le plus fort des animaux, le seul éléphant excepté. Ils affirment qu’abou-karn est plus fort que le lion, en faisant observer que « sa force est dans sa corne, » idée tout à fait antique , et dont l’analogue se retrouve en divers lieuxde l’Écriture sainte (4). Voici ce qu’on me raconte à ce sujet : Une des plus terribles licornes de Borgou, c’était une femelle suivie de son petit, avait intercepté un chemin vicinal. Un homme du pays, qui avait maison et femme dans chacune des deux bourgades auxquelles le chemin aboutissait, s’étant mis en route une certaine nuit pour se rendre d’un établissement à l’autre, fut assailli et massacré par la licorne. Le lendemain, on trouva ses membres épars. Ce n’était pas le premier forfait de l’ennemi, et les deux villages se réunirent pour le tuer ; mais un incident aussi heureux qu’imprévu rendit cette fois inutiles tous chevaux et toutes lances. La bête ne fut point lancée. Elle tomba sur la bande au moment où on s’y attendait le moins, et donna la chasse à un homme de pied qui avait suivi les chevaux, ou se trouvait là par hasard. L’homme menacé prit la fuite de toute la vitesse de ses jambes, et parvint à un monticule qu’il voulut gravir en courant ; mais, avant d’avoir atteint le sommet, il glissa et roula jusqu’au bas du tertre, et jusque entre les jambes et sous le ventre de la licorne. Celle-ci, croyant avoir le chasseur devant elle, et ne distinguant rien au milieu du nuage de poussière qui l’enveloppait, donna de sa corne en terre. C’était à l’époque où les hautes plaines sont complètement desséchées, et déchirées de crevasses provenant du retrait d’une terre argileuse qui, après avoir été profondément délayée par les pluies intertropicales, se trouvant tout à coup exposée aux rayons d’un soleil ardent, se gerce et s’entrouvre en tout sens, et acquiert une dureté comparable à celle de la poterie, dans les grandes masses cohérentes dessinées par ses fissures. La redoutable corne s’engagea dans une crevasse transversale à sa direction. Lorsque, ensuite, la bête voulut soulever et projeter en l’air la roche d’argile sous laquelle sa corne était prise, douée d’une force d’impulsion supérieure à l’adhérence de cet appendice, supérieure aux sensations les plus douloureuses, la licorne rompit, déracina sa propre corne, et, en relevant la tête, montra aux ennemis un front désarmé. Aveuglée par le sang qui lui coulait dans les yeux, elle prit à son tour la fuite, sans doute pour la première fois de sa vie, en poussant un mugissement plaintif fort différent du hennissement saccadé qui sonnait ses charges. On la courut en vain ce jour-là jusque sur la lisière d’une forêt voisine, qui la déroba aux chasseurs ; mais on lui prit son petit, qui fut levé par les chiens de l’espèce des lévriers. Le lendemain ou le surlendemain, on la trouva, en suivant les traces du sang, étendue dans un épais fourré, et réduite à un tel état d’épuisement que l’on en vint aisément à bout. Celui de qui je tiens le fait était de la chasse. Avant d’aller plus loin, je crois devoir répondre à une objection que je me fais en ce moment. Dans la traduction des textes empruntés à la Bible, j’ai rendu, dès le principe, le mot hébreu reém par le mot français « licorne. » Par cela même, j’ai préjugé ce qu’il fallait juger. Sans doute, il eût été plus méthodique de me borner à transcrire le mot hébreu, d’établir ensuite l’identité du reém des Hébreux avec l’abou-karn de Borgou et de Guenga, et enfin l’identité de ce même abou-karn avec l’unicornis, ou monocéros, ou licorne des anciens et du moyen âge. Mais j’ai cru pouvoir m’autoriser dès le début de la version des Psaumes, où le mot reém est rendu par unicornis, et de la version des Septante, où il est traduit par monocéros. Cette version des Septante étant la plus ancienne de toutes, et ayant été faite dans un pays dont la faune, réelle ou fabuleuse est en grande partie commune à la Palestine, mérite, je crois, plus de confiance que toute autre pour ce qui concerne la nomenclature des animaux vrais ou fictifs ; Saint-Jérôme a cru qu’il s’agissait du rhinocéros ; mais je ne pense pas qu’il soit aujourd’hui nécessaire de réfuter cette opinion selon les règles académiques. L’illustre Gésénius dit positivement : « Le reém est l’animal décrit par Pline (Hist. nat. VIII, 21 – ou 31 selon les édit.) sous le nom de monocéros » et négativement : « Le reém n’est pas le rhinocéros. Voici la description de Pline : « Asperrimam autem feram monocerotem, reliquo corpore equo similem, capite cervo, pedibus, elephanto, cauda apro, mugitu gravi, uno cornu media fronte cubitum duum eminente. Hanc feram vivam negant capi. » Et je lis dans une note du père Hardouin : « Monocerotem in Superioris Æthiopiæ jugis crebro reperiri Marmolius est auctor, a quo ea fera describitur accurate. » (Lib. I. C. XXIII, p. 65.) Je regrette vivement de n’avoir pas sous les yeux la description de Marmol. Ce fut sans doute sur la foi de Pline que la licorne héraldique du moyen âge fut sommairement assimilée au cheval (reliquo corpore equo similem) ; c’est encore sous la forme chevaline qu’elle est figurée aux armoiries d’Angleterre à droite de l’écusson. Ainsi que nous l’avons vu, cette ressemblance, telle quelle, est appuyée d’un témoignage moderne. Mais la description d’Abdallah-Soulayhi, en rapprochant abou-karn du taureau, pour les caractères extérieurs, a l’immense avantage de donner un sens rationnel au passage de Job que nous avons cité ; et, sans établir ici un parallèle déplacé entre l’histoire naturelle de Pline et l’histoire naturelle de Job, je crois pouvoir affirmer que le témoignage d’un Arabe du désert, tel qu’a dû être le rédacteur du livre canonique, est préférable, sur les points dont il traite, à celui des informateurs de Pline, la plupart negotiatores. D’ailleurs, et à part toute considération anatomique, il est évident qu’un gros animal cornu et trapu ressemble plus à un bison qu’à un cheval, quant à l’ensemble extérieur. En général, rien de plus animé, de plus vivant, de plus vrai, que les descriptions d’un bédouin, ou d’un homme qui a mené la vie de bédouin. Rien de plus faux, de plus évidemment absurde, que celles des habitants des villes de l’Orient, ou des voyageurs qui ne sont que « marchands, negotiatores. » Dieu me défende de déverser le ridicule sur une classe d’hommes qui a fourni à la science tant d’illustres voyageurs ! Le capite cervo de Pline souffre de grandes difficultés (voyez la description de la tête, p. 134 et 135). Pedibus elephanto est caractéristique et parfaitement conforme aux témoignages dont je suis l’interprète. Cauda apro ne s’éloigne pas beaucoup de la vérité, et, ainsi que pedibus elephanto, nous révèle un pachyderme. Mugitu gravi est exact, bien que le volume de la voix d’abou-karn soit très inférieur à celui de la voix du lion. Uno cornu nigro, etc. Ainsi que nous l’avons vu, la corne n’est d’une couleur sombre ou terne que dans les deux premiers tiers de sa longueur, à compter de la racine ; le tiers supérieur est du rouge le plus vif et « comme peint en rouge, » pour me servir de l’expression d’Abdallah-Soulayhi. La longueur de cette corne n’est point de deux coudées (cubitum duum), mais seulement d’une coudée. Le Guengâwi la fait égale à la longueur totale de son bras. Au reste, cette longueur doit varier avec l’âge de l’animal. Mais le media fronte, origine de la corne, est ici la donnée importante, parce que ces deux mots ne permettent pas de confondre le monocéros avec le rhinocéros. Hanc feram vivant negant capi. Ceci est inexact de nos jours, quoique le renseignement pût et dût être vrai au temps de Pline, et bien avant lui. On prend aujourd’hui la licorne au piège, avec un lacs, comme tout autre animal, en creusant sur sa voie des fosses que l’on recouvre de branchages. Mais les premiers mots de la description de Pline, Asperrimam … feram, ou de Solin, Atrocissimum… monoceros, suffiraient pour réveiller l’idée d’abou-karn dans l’esprit d’un homme de Borgou ou de Guenga. J’avais cru, pendant quelques jours, sur la foi du P. Hardouin, que Solin n’avait fait que copier mot pour mot, sans y ajouter un seul trait, la description que Pline nous a laissée du monocéros ; mais on a bien raison de dire qu’il ne faut point jurer in verba magistri, alors même qu’il s’agit d’un texte que tout le monde peut consulter, ou d’une citation dont chacun peut vérifier l’exactitude. Car, ayant eu enfin la curiosité d’ouvrir le Polyhistor, j’y ai trouvé, de plus que dans Pline, deux renseignements très précieux relativement à la corne de l’animal qui nous occupe ; je dis très précieux, parce qu’ils sont tout à fait caractéristiques, et conformes à la description des modernes Africains : « … Cornu e media ejus fronte protenditur, splendore mirifico… ita acutum ut quicquid impetat facile ictu ejus perforetur. » Il y a plus, si je ne savais déjà, par le témoignage du Borgâwi, que l’extrémité de la corne est du rouge le plus vif, il me serait impossible de comprendre le splendor mirificus de Solin, appliqué à une arme de cette espèce. La pointe aiguë (ita acutum ut quicquid impetat, etc.) est un second caractère important, que mes informateurs n’ont point oublié. Il faut, autant que possible, et tout lire et tout voir des yeux du corps ; mais à la distance où je me trouve de Borgou et de l’Europe, du centre de l’Afrique et du centre des lumières, je dois me résigner à ne voir que des yeux de l’esprit l’être vivant que j’ose arracher à la fable pour le donner à l’histoire ; et, ce qui me touche bien plus douloureusement encore, je suis, et resterai désormais privé de ces conversations savantes, et de ces documents précieux, à l’aide desquels on procède si sûrement du connu à l’inconnu dans la sphère lumineuse où vous avez le bonheur de vivre. Mais la vérité, même incomplète, ne porte-t-elle pas un cachet que tout homme éclairé reconnaît à la première vue ? Somme toute, et abstraction faite des différences de détail entre la description de Pline et celle des modernes Africains, différences inévitables là où il n’y a ni science ni méthode, il ne me reste aucun doute sur les identités que j’ai cherché à établir. On sait que Pline, décrivant le monocéros, ne décrivait pas ce qu’il voyait ou avait vu ; mais que, réduit comme nous, à des rapports d’une valeur quelconque, il répétait ce qu’on lui disait, ou copiait ce que d’autres avaient écrit avant lui sur la foi des voyageurs. Mais je tiens mes renseignements de première main ; pouvait-il en dire autant ? Soyez assez bon pour me faire savoir si ma description, ou plutôt ma version d’une description africaine, compatriote de la licorne, ne vous inspire pas plus de confiance que la description de Pline ?… Ai-je réussi à faire passer mes convictions dans votre esprit, en présentant les faits et les observations suivant un ordre exempt de préméditation, c’est-à-dire sans ordre précis ? Je réclame de votre bonté un jugement synthéthique plutôt qu’un jugement analytique.
DE L’ORYX
Il me reste à parler brièvement et incidemment d’un autre animal qui n’a rien d’effrayant, car il appartient au genre gazelle, mais qui aurait, au dire de quelques-uns , un trait de ressemblance avec la licorne, nommément : « une seule corne en tête. » On le rencontre dans les déserts de la Haute-Nubie ; il se nomme ariel. C’est le nom que lui imposent les Nubiens parlant arabe. Je regarde ce nom comme une corruption de iyyal, ou, avec l’article, aliyyal,
mot difficile à prononcer pour les modernes Arabes, et qui, dans le langage antique, en hébreu, comme en arabe, signifiait cervus ou caper montanus. Les Bischaris lui donnent un autre nom, qui, autant que je m’en souviens, offre une grande conformité de son avec la partie radicale d’όρυγος, génitif de όρυξ (oryx), nom d’une chèvre de Gétulie, qui, selon les anciens, n’avait qu’une corne. Il est vrai que mes renseignements ne sont point d’accord sur la question capitale de l’unité, et que toutes les probabilités sont pour ceux qui la nient ; mais il est également vrai que la divergence d’opinions qui existe entre les modernes habitants de la haute Nubie relativement à l’antilope-ariel, partageait les anciens au sujet de l’oryx. Aristote et Pline ne donnent qu’une corne à l’oryx, tandis qu’Hérodote (Melp. CXCII.) et Oppien (Cynegetic. l. II, v. 450.) lui en attribuent deux. Ces indications sont empruntées à l’Histoire d’Hérodote, de Larcher (tom. III, pag. 578 de la 2e édit.) ; mais je lis dans le texte de Pline, conformément à l’indication de Larcher : Unicorne et bisulcum oryx. Au reste, je saurai bientôt à quoi m’en tenir sur cette question essentielle. Un djellâb (marchand d’esclaves), en qui j’ai toute confiance, et qui d’ailleurs m’a laissé un gage de son zèle et de sa bonne foi, ne doit rien négliger pour me rapporter une couple, ou tout au moins, un individu de l’espèce ariel, dans le cas où l’animal ne serait réellement armé que d’une corne. Mais, quelle que soit la vérité objective en ce qui touche la corne ou les cornes de l’antilope-ariel, le fait subjectif d’une notion répandue chez une famille d’hommes quelconque, civilisée ou barbare, a droit de fixer notre attention. Les erreurs traditionnelles sont, aussi bien que les vérités physiques, des faits positifs. Ce sont des phénomènes de l’esprit humain, dont il faut absolument tenir compte, si l’on veut comprendre l’antiquité. Or, l’opinion reçue chez quelques tribus, ou seulement chez quelques individus sauvages, et, par cela même, fidèles aux vieilles traditions, abâbedèh, blemmyes, troglodytes, suffit, ce me semble, pour établir l’identité d’ariel avec l’oryx des anciens. Je sais qu’un monocéros ruminant est un monstre que repoussent le baron Cuvier et toutes les analogies ; mais il n’en est pas moins vrai que les anciens ont cru à l’existence de ce monstre, et que de simples habitants de la Nubie et de la haute Égypte y croient encore. Pline a osé écrire : Unicorne et bisulcum oryx (bisulcum, « au pied fourchu, » indique assez un ruminant) ; et un abbâdy (sing. d’abâbedèh), un abbâdy de Cosseyr me disait, à propos d’ariel : « Je l’ai vu dans la montagne d’Elba où des chasseurs venaient de le prendre, je l’ai vu ; il n’a qu’une corne au milieu de la tête, et ressemble à une forte gazelle. » Il est vrai que mon abbâdy confessait ne l’avoir vu que de loin, à vingt-cinq ou trente pas de distance, peut-être plus. Ce témoignage a été confirmé par un Dongolâwi, et démenti par d’autres. Il est remarquable, et c’est ce qui m’a engagé à parler de l’oryx à propos de la licorne, que les éditeurs de la Bible française dite de Cologne, au verset 22 du chapitre XXII des Nombres, rendent le mot réem (licorne) par oryx. Ailleurs, ils traduisent le même mot par rhinocerot (sic, avec un t) ; ailleurs, dans les psaumes, par licorne. Les traducteurs anglais ont été plus conséquents, ayant mis partout unicorn. Ce qui a pu donner lieu à cette confusion, c’est la description qu’Oppien a faite d’un oryx qu’il avait vu (Hist. d’Hérod. loc. laud.). Selon cet auteur, l’oryx serait un animal terrible ; selon Hérodote, il serait de la taille du bœuf. L’on conçoit que la corne ou les cornes d’un tel animal eussent été prises comme symbole de force. Mais, pour l’oryx-capra de Pline, il est impossible de l’identifier avec le réem des livres saints ; et l’on peut en dire autant de l’ariel de Nubie, alors même qu’il n’aurait qu’une corne. Je crois que l’oryx est le yahmour
des Arabes (car le mot ariel ou aryal
ne se trouve point dans les lexiques) et que c’est par suite d’une erreur semblable à celle des éditeurs de la Bible de Cologne, que la version arabe de Job rend le mot réem par yahmour. Mais, quoique le mot ariel, ou aryal, soit très probablement une corruption de l’hébreu ayyâl,
(cervus), ou de l’arabe iyyal,
qui a le même sens, je ne pense pas que l’ariel des modernes Nubiens soit l’ayyâl ou l’iyyal des anciens peuples sémitiques. Observons que le mot yahmour, plus hébraïque qu’arabe, est de la même racine que hémâr,
qui veut dire « âne, » et a pu donner lieu à la notion grecque et romaine d’un solipède unicorne, par suite d’une interprétation étymologique erronée, car Pline et Aristote croyaient à l’existence d’un âne armé d’une corne. Les Grecs et les Romains n’aimaient point à transcrire les noms barbares ; ils voulaient les traduire, bien ou mal. C’est ainsi qu’ils ont fait Erythras et Phœnix de Himyar
qui est de la même racine que
ahmar (raber), et une mer Érythrée ou mer Rouge de la mer de Himyar, ou des Homérites, ou Phéniciens primitifs, descendants de Himyar « le rougeaud, » par opposition aux blancs et aux noirs, entre lesquels il se trouvait placé. Que de richesses ignorées dans l’intérieur de l’Afrique ! Que d’animaux, et quels animaux ! Que de plantes, et quelles plantes ! Tout est possible autour d’un lac d’eau douce situé entre le 10° et le 15e degré de latitude.
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Deux hardis voyageurs, MM. Bell et Plowden, dont le premier a déjà fait ses preuves en Abyssinie et sur la frontière du pays galla, sont partis, il y a environ un mois, de Djeddah pour Moussaouâ, d’où ils doivent se rendre, par Gondar, à Naréa et au-delà, s’il est possible. Le principal but de leur voyage est d’explorer le plateau central de l’Afrique, et de reconnaître les sources du Nil blanc, que l’on sait être vers Sédama, pays chrétien, et non loin du méridien du Caire. Un autre voyage, tout aussi intéressant et tout aussi praticable, serait celui de Borgou et Baguermé par Dâr-Foûr ; mais il y a tant d’explorations à faire, en Afrique et en Arabie, et tant d’hommes de bonne volonté pour les entreprises les plus périlleuses, que l’on peut s’étonner à bon droit, et du zèle de ceux qui veulent jouer leur vie dans des voyages aventureux, et de la profonde indifférence qui laisse leur courage sans emploi. Un Hanovrien, M. le baron de Wrède, vient de partir d’ici sans secours, et sans aucune ressource personnelle, pour le port de Mekalla (Arabie méridionale). Il se propose d’explorer l’intérieur du Hadramaut, Mareb, etc. M. Parkin vient d’arriver ici ; c’est un très jeune voyageur qui doit rallier MM. Bell et Plowden. Mais du moins M. Parkin a le moyen de voyager. J’ai l’honneur d’être, etc.
F. FRESNEL,
Correspondant de l’Institut,
Agent consulaire de France à Djeddah.
(1) Lue à l’Académie des inscriptions et belles-lettres, le 27 octobre 1843. (2) Consultez la nouvelle carte du cours du Bahr-el-Abiad par M. d’Arnaud, que j’ai publiée dans le cahier de février 1843, Soc. de géographie. J-D. (3) Une licorne est figurée sur les monuments persépolitains ; mais cette licorne-là ne peut pas être celle des Juifs au temps de Moïse. C’est en Égypte, non en Perse ou dans l’Inde, qu’il faut chercher les origines des idées hébraïques. (4) « La force de Béhémoth est dans le nombril de son ventre. » (Job, LX, 11). On sait que la force de Samson était dans ses cheveux.
(in Journal Asiatique ; ou recueil de mémoires, d’extraits et de notices relatifs à l’histoire, à la philosophie, aux langues et à la littérature des peuples orientaux, quatrième série, tome 3, Paris : Imprimerie Royale, mars 1844)





Le vieillard était vêtu à l’orientale, et la police venait de lui intimer l’ordre de circuler. C’est ce qui attira l’attention de M. Sladden sur le vieil homme et le paquet qu’il portait sous le bras. M. Sladden gagnait sa vie chez MM. Mergin & Chater, plus précisément en tant que commis de grand magasin.
Il faut dire que M. Sladden avait la réputation d’être le garçon le moins doué en affaires de l’établissement. Il suffisait d’un rien : une ombre, un soupçon de romanesque pour que son regard prenne aussitôt la clef des champs, comme si les murs du magasin avaient été transparents et Londres réduit à l’état de mythe… au point qu’il en oubliait complètement de servir les clients.
Le simple fait que le papier crasseux enveloppant le paquet soit couvert de caractères arabes suffit donc à enflammer l’imagination de M. Sladden, et il se mit à suivre le vieil homme jusqu’à ce que le petit attroupement qui s’était formé autour de lui se soit dispersé ; jusqu’à ce que l’étranger, s’arrêtant au bord du trottoir, ait défait son paquet et s’apprête à vendre la marchandise qu’il contenait. C’était une petite fenêtre à treillis, en bois ancien, qui ne mesurait pas plus d’un pied de large sur moins de deux pieds de long. Comme c’était la première fois que M. Sladden voyait vendre une fenêtre à la sauvette, il ne put s’empêcher d’en demander le prix.
« Son prix ? répondit le vieillard ; tout ce que vous possédez.
– Et où l’avez-vous trouvée ? demanda M. Sladden, car la fenêtre était singulière.
– Dans les rues de Bagdad. J’ai donné toute ma fortune pour l’acquérir.
– Vous étiez très riche ? demanda M. Sladden.
– J’avais tout ce dont je pouvais rêver, excepté cette fenêtre.
– Ce doit être une bonne fenêtre, dit le jeune homme.
– C’est une fenêtre magique, précisa le vieillard.
– Je n’ai que dix shillings sur moi ; mais j’ai encore quinze shillings et six pence à la maison. »
Le vieil homme réfléchit quelques instants.
« Dans ce cas, la fenêtre est à vous pour vingt-cinq shillings et six pence, » dit-il enfin.
Ce fut seulement une fois le marché conclu, après avoir payé les dix shillings, lorsque l’étrange vieillard l’eut accompagné chez lui pour recouvrer ses quinze shillings et six pence, et fixer la fenêtre magique au mur de sa petite chambre, que M. Sladden réalisa brusquement que cette fenêtre ne lui était d’aucune utilité. Mais comme ils se trouvaient déjà à la porte de la maison où il était locataire, il se dit qu’il était un peu tard pour discuter.
L’étranger demanda à rester seul le temps de la pose, si bien que M. Sladden dut patienter dehors, sur le palier, en haut d’un petit escalier dont les marches grinçaient. Il n’entendit pas le moindre coup de marteau.
Le singulier vieillard ne tarda pas à ressortir, avec sa robe jaune fané, sa longue barbe et son regard perdu dans le lointain. « C’est fait, » dit-il simplement, avant de prendre congé du jeune homme. Continua-t-il à hanter les rues de Londres, petite touche de couleur, pur anachronisme ? retourna-t-il définitivement à Bagdad ?… Dans quelles mains basanées ses vingt-cinq shillings et six pence circulèrent-ils ? M. Sladden ne devait jamais le savoir.
M. Sladden rentra dans la petite chambre au plancher nu. C’était là qu’il dormait, c’était là que s’écoulait l’essentiel de sa vie entre les heures de fermeture et d’ouverture de MM. Mergin & Chater. Il retira aussitôt son irréprochable redingote et la plia soigneusement ; pour les dieux Lares d’une chambre aussi sordide, elle devait constituer un perpétuel sujet d’étonnement. La fenêtre du vieillard se trouvait effectivement là, fixée au mur à une certaine hauteur – un mur jusqu’alors dépourvu de fenêtre, qui ne renfermait qu’un petit placard. Dès que M. Sladden eut mis sa redingote en lieu sûr, il s’empressa de jeter un œil à travers sa nouvelle fenêtre. Elle s’ouvrait à l’endroit même où était aménagé le placard dans lequel il rangeait son service à thé, à présent disposé sur la table. Lorsque M. Sladden regarda à travers sa nouvelle fenêtre, c’était par la fin d’un après-midi d’été. Sans doute les papillons avaient-ils déjà replié leurs ailes ; les chauves-souris n’avaient pas encore entamé leur ballet incertain… Mais non, la scène se déroulait à Londres : les magasins étaient fermés et les réverbères n’étaient pas encore allumés.
M. Sladden se frotta tout d’abord les yeux, puis il astiqua la fenêtre ; mais il n’en continuait pas moins à apercevoir un ciel d’azur resplendissant et au loin, en contrebas – si loin qu’aucun bruit, qu’aucune fumée ne montaient jusqu’à lui –, une ville médiévale, ceinte de tours. Il distinguait des toits brunis, des rues pavées, ainsi que des murailles blanches et des contreforts, derrière lesquels paraissait s’étendre une campagne verdoyante entrecoupée de petits ruisseaux. Des archers flânaient, accoudés aux créneaux des tours, des hallebardiers se découpaient le long des remparts. De temps à autre, un chariot descendait en cahotant l’une des ruelles pittoresques, sortait par la porte de la ville et se perdait au loin dans la campagne. De temps à autre, surgissant des anneaux de brume que le soir déroulait sur les champs, un chariot montait vers la ville. Parfois, des têtes se montraient aux fenêtres treillissées ; parfois, un troubadour indolent semblait pousser une chansonnette. Personne n’avait l’air d’éprouver la moindre hâte, le moindre souci. M. Sladden avait l’impression de surplomber la ville de plus haut qu’une gargouille de cathédrale ; malgré l’élévation vertigineuse, il distingua néanmoins un détail qui lui fournit un premier indice : tous les étendards qui flottaient au sommet des tours, au-dessus des archers nonchalants, portaient des petits dragons d’or sur un fond blanc immaculé.
Par l’autre fenêtre de la chambre, la sourde rumeur des autobus et les cris des vendeurs de journaux montaient jusqu’à lui.
Dès lors, M. Sladden se montra plus distrait que jamais chez MM. Mergin & Chater. Sur un seul point, il sut faire preuve de discernement et de prudence : il multiplia les investigations à propos des petits dragons d’or sur drapeau blanc, mais se garda bien de parler de sa fenêtre merveilleuse. Il en arriva à connaître les drapeaux de toutes les royautés d’Europe ; il se paya même le luxe d’une petite incursion dans l’Histoire. Il se renseigna auprès des boutiques spécialisées en héraldique ; mais nulle part il ne put trouver trace de petits dragons d’or (1) en champ d’argent. Et lorsqu’il eut acquis la certitude que ces dragons d’or n’avaient jamais flotté que pour lui seul, il se prit à les aimer comme un anachorète peut aimer les lys de son pays, comme un malade peut aimer les hirondelles s’il n’est pas sûr de vivre jusqu’au prochain printemps.
Dès la fermeture du Magasin, M. Sladden se hâtait de regagner sa petite chambre sordide pour regarder à travers la fenêtre merveilleuse, jusqu’à ce que la ville soit plongée dans l’obscurité, qu’à la clarté des lanternes les sentinelles aient entamé leur tour de ronde sur les remparts, et que la nuit se soit déployée comme un velours parsemé d’astres inconnus. Il chercha à recueillir un autre indice en relevant la forme des constellations, sans en être plus avancé pour autant, car elles ne ressemblaient à aucune de celles qui brillent sur les deux hémisphères.
Chaque jour, dès son réveil, son premier geste était d’accourir à la fenêtre merveilleuse : la ville était toujours là, réduite par l’éloignement, radieuse dans la lumière matinale. Les dragons d’or dansaient dans le soleil, les archers s’étiraient ou brandissaient leurs armes en haut des tours battues par le vent. La fenêtre ne s’ouvrait pas : il ne saurait jamais rien des airs que chantaient les troubadours là-bas, sous les balcons dorés ; même le carillon des beffrois restait pour lui une énigme, il devait se contenter de suivre le vol effaré des choucas en déroute, expulsés par le tintement des heures. Invariablement, son premier soin était de parcourir du regard les tourelles dominant les remparts, pour s’assurer que les petits dragons d’or flottaient toujours sur leurs étendards. Et lorsqu’il les avait vus se déployer sur les replis de l’étoffe blanche, au sommet des tours, et se détacher sur le bleu outremer du ciel, il s’habillait avec un soupir d’aise avant de se rendre à son travail, après un dernier coup d’œil, le cœur léger, ivre de bonheur. Il aurait été bien difficile aux clients de MM. Mergin & Chater de soupçonner l’unique ambition de M. Sladden, tandis qu’il allait et venait devant eux, sanglé dans son impeccable redingote : être un homme d’armes ou un archer afin de pouvoir combattre sous la bannière d’un roi inconnu, dans une cité inaccessible, pour des petits dragons d’or flottant sur un étendard blanc. Les premiers temps, M. Sladden avait entrepris d’explorer la ruelle sordide dans laquelle il logeait, mais là encore il n’en fut pas plus avancé ; il ne tarda d’ailleurs pas à constater que les vents qui soufflaient en contrebas de sa fenêtre merveilleuse n’avaient rien à voir avec ceux qui soufflaient de l’autre côté de la maison.
En août, les soirées commencèrent à raccourcir. Lorsque, au Magasin, les autres employés lui en firent la remarque, c’est tout juste s’il ne s’imagina pas qu’ils avaient percé son secret ; il avait en effet beaucoup moins de temps pour regarder à travers la fenêtre merveilleuse car, là-bas, les lumières étaient rares et elles s’éteignaient tôt.
Un matin à la fin du mois d’août, juste avant d’aller au travail, M. Sladden aperçut, le long de la route pavée, une compagnie de hallebardiers qui courait en direction de la porte de sa ville médiévale : la Cité du Dragon d’or, c’est ainsi qu’il l’avait baptisée pour lui-même, car il n’en avait parlé jamais à personne. Un autre détail retint son attention : en haut des tours, les archers discutaient avec animation et se faisaient passer des faisceaux de flèches pour les joindre à celles qui garnissaient déjà leurs carquois. Des têtes se penchaient aux fenêtres, plus nombreuses qu’à l’accoutumée ; une femme se précipita dehors pour faire rentrer quelques enfants. Un chevalier descendit la rue sur son destrier ; de nouveaux hallebardiers apparurent alors aux créneaux des remparts, et tous les choucas s’envolèrent à tire-d’aile. Aucun troubadour ne chantait plus dans les rues. M. Sladden jeta un rapide coup d’œil sur les tours pour s’assurer que les étendards étaient déployés et que les dragons d’or continuaient à flotter au souffle du vent. Il dut ensuite se rendre au travail. Ce soir-là, il prit exceptionnellement l’autobus pour rentrer et grimpa l’escalier quatre à quatre. Apparemment, rien n’avait changé dans la Cité du Dragon d’or ; il distingua simplement un attroupement dans la rue pavée qui conduisait à la porte de la ville. Comme d’habitude, les archers semblaient se prélasser sur leurs tours, mais brusquement un étendard blanc s’affaissa, entraînant avec lui tous ses dragons d’or. Il ne comprit pas tout de suite que tous les archers étaient morts. La foule refluait vers lui, vers la muraille vertigineuse du haut de laquelle il contemplait la ville. Une poignée d’hommes en armes, regroupée autour d’une bannière blanche brodée de dragons d’or, se repliait lentement ; d’autres soldats les pressaient, arborant un autre drapeau, sur lequel s’étalait un énorme ours rouge. Un nouvel étendard s’abattit soudain sur une tour. En un éclair, la vérité lui apparut alors : les dragons d’or, ses chers petits dragons d’or, allaient être vaincus. Les partisans de l’ours affluaient sous sa fenêtre ; tout ce qu’il lancerait d’une pareille hauteur s’écraserait au sol avec une force terrifiante : garniture de foyer, charbon, pendule, tout ce qu’il avait sous la main. Il combattrait encore pour ses petits dragons d’or ! Une flamme jaillit brutalement de l’une des tours, vint lécher les pieds d’un archer étendu ; l’homme ne bougea pas. Le drapeau ennemi était à présent hors de vue, juste à la verticale de la fenêtre. S’emparant d’un tisonnier, M. Sladden arracha le treillis de plomb de la fenêtre merveilleuse et en fit sauter les carreaux : à la seconde où la vitre volait en éclats, il aperçut une dernière bannière brodée de dragons d’or qui continuait à flotter. Il prit son élan pour projeter le tisonnier ; au même instant, un mystérieux parfum d’épices vint chatouiller ses narines et…
Il n’y avait plus rien devant lui, pas même la clarté du jour car, derrière les éclats de verre de la fenêtre merveilleuse, il ne restait que le petit placard dans lequel il rangeait son service à thé.
M. Sladden est aujourd’hui plus âgé : il possède une plus grande expérience de la vie et même son propre magasin, mais il n’a jamais pu retrouver une fenêtre comme celle-là – jamais, ni dans les livres ni par les hommes, il n’a pu recueillir la moindre information sur la Cité du Dragon d’or.
Traduit par votre serviteur.
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(1) Les mots en italiques sont en français dans le texte. (N.d.T.)
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(Lord Dunsany, « The Wonderful Window, » in Saturday Review, 4 février 1911, repris dans The Book of Wonder, A Chronicle of Little Adventures at the Edge of the World, 1912)
« Je soupçonne Papini d’avoir été injustement oublié. J’avais onze ou douze ans quand, dans un quartier périphérique de Buenos Aires, j’ai lu Papini, Le Tragique quotidien et Le Pilote aveugle, dans une mauvaise traduction espagnole. Aujourd’hui, en le relisant, je découvre des fables que je croyais avoir inventées et que j’ai réélaborées à d’autres points de l’espace et du temps. Plus important encore, j’ai découvert une ambiance identique à celle de mes fictions. »
(Jorge Luis Borges)
Personnage sulfureux, iconoclaste et controversé, en raison des relations qu’il a entretenues, après sa conversion au catholicisme, avec le fascisme italien, Giovanni Papini est un auteur d’une étonnante modernité.
La très belle et troublante nouvelle qui suit, Deux images dans un bassin, est extraite de son recueil « Il pilota cieco, » Le Pilote aveugle (1907). Traduite dans le Mercure de France la même année, elle a été reprise en 1978, dans une nouvelle traduction, dans le recueil « Le Miroir qui fuit » de la délicieuse collection de la Bibliothèque de Babel, dirigée par Borges, chez Franco Maria Ricci.
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À défaut de lire les 10 nouvelles du « Miroir qui fuit », le Taxidermiste vous recommande la lecture de Concerto fantastique, reprenant l’intégralité des nouvelles fantastiques de Papini (L’Âge d’homme), et le surprenant voyage intra-utérin de La Vie de Personne (Allia).
Si le cœur vous en dit, vous pourrez toujours poursuivre par son autobiographie Un Homme fini (L’Âge d’homme), chef-d’œuvre de noirceur, ou par son étonnant roman Gog (Attila, collection « Nocturne »), fantaisie burlesque parfaitement improbable – si vous avez toutefois la chance de le croiser en librairie.
DEUX IMAGES DANS UN BASSIN
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I
Uniquement afin de revoir mon visage dans un bassin mort, plein de feuilles mortes, au fond d’un jardin stérile, pour cela seulement, alors, je m’arrêtai après tant d’années dans la petite capitale. – Quand j’en fus tout près, je ne pensais pas avoir d’autre raison que celle-là.
Revenant du bord de la mer, des grandes villes de la côte, j’éprouvais le désir de choses cachées, de rues étroites, de murs silencieux un peu noircis par la pluie. Tout cela, je savais le trouver dans la petite ville où, pendant cinq années, avec des maîtres désabusés, aux classiques barbes blanches, j’avais étudié les sciences les plus germaniques et les plus fantastiques.
Je pensais souvent à la chère cité, si seule au milieu de la plaine, comme une exilée (j’ai toujours cru qu’il y a des villes qui, elles aussi, sont exilées de leur véritable patrie) – sans fleuve, sans tour, sans campanile, presque sans arbres, mais toute calme et résignée autour du grand palais rococo, dans lequel bavarde et dort la Cour. Dans les rues, tous les cent pas, il y a un puits, et près de ce puits une fontaine, et sur chaque fontaine un guerrier de terre cuite, peinturluré de bleu céleste et de rouge pâle.
Je me rappelais aussi la maison où j’habitais pendant les années de mon noviciat scientifique. Mes fenêtres ne donnaient pas sur la place, mais sur un grand jardin enfermé entre les maisons, où il y avait, dans un coin, un bassin ceint de rochers artificiels. Personne ne s’occupait de ce jardin, le vieux propriétaire était mort et sa fille, ennuyée et dévote, considérait les arbres comme des mécréants et les fleurs comme des coquettes.
Le bassin était mort aussi par sa faute. Aucun jet d’eau ne s’élançait plus de son sein. L’eau semblait aussi immobile et lasse que si elle eût été la même depuis un nombre considérable d’années. Du reste, les feuilles des arbres la couvraient presque entièrement, et les feuilles aussi semblaient tombées là pendant des automnes mythiquement lointains.
Ce jardin fut le lieu de mes joies tant que j’habitai la petite capitale. J’avais la permission d’y aller à toute heure ; quand les maîtres ne me réclamaient pas, je m’asseyais avec un livre près du bassin ; quand j’étais fatigué de lire et que le jour tombait, je cherchais à voir mes yeux réfléchis dans l’eau, ou bien je comptais les vieilles feuilles et suivais avec une angoisse extatique leurs lents voyages au souffle inégal du vent. Quelquefois, les feuilles s’écartaient ou se ramassaient toutes vers le fond, et alors je voyais dans l’eau mon visage, et je le fixais si longuement qu’il me semblait ne plus exister pour mon compte avec mon propre corps, mais être seulement une image fixée dans l’eau dormante pour l’éternité.
II
Et c’est pourquoi je courus tout de suite au jardin, à peine fus-je arrivé dans la petite capitale. Bien des années avaient passé, mais la ville était restée la même. Dans les mêmes rues étroites passaient les mêmes femmes courtes et jaunes, aux coiffes froissées ; et les guerriers de terre cuite, inutiles et ridicules, s’appuyaient toujours à la garde des épées bleues, sur les nombreuses fontaines.
Et le jardin aussi était comme je l’avais laissé, – et le bassin aussi était tel que je l’avais vu la dernière fois avant de retourner dans mon pays.
Quelques touffes de plus dans les plates-bandes, quelques feuilles de plus dans la vasque, et tout le reste était comme au temps passé. Je voulus encore revoir mon visage dans l’eau et je m’aperçus qu’il était différent, bien différent de celui que je me rappelais si nettement. L’enchantement du bassin, du lieu, me ressaisit. Je m’assis sur un des rochers artificiels et, de la main, je remuai les feuilles mortes pour faire un miroir plus vaste à mon visage pâli et transfiguré.
Il y avait quelques minutes que j’étais là, regardant mon image et rêvant aux lois du temps, quand je vis se dessiner dans l’eau, à côté de la mienne, une autre image. Je me retournai impétueusement : un homme s’était assis près de moi et se mirait à côté de moi dans le bassin. Je le regardai stupéfait, je le regardai encore et il me sembla qu’il me ressemblait un peu. Je tournai encore les yeux vers le bassin et regardai de nouveau son image réfléchie sur le fond sombre. En un instant, je m’aperçus de la vérité : son image ressemblait parfaitement à la mienne sept ans auparavant…
Autrefois, peut-être cela m’aurait épouvanté et j’aurais certainement crié comme un homme enfermé dans le cercle d’une invincible obsession. Mais désormais j’avais appris que seul l’impossible devient quelquefois réel ; c’est pourquoi je ne fus nullement atterré. Je tendis la main à l’homme, qui me la serra, et je lui dis :
« Je sais que tu es moi – un moi passé depuis longtemps, un moi que je croyais mort, mais que je revois ici comme je le quittai, sans changement perceptible. Je ne sais, ô moi du passé, ce que tu veux du moi présent, mais, quoi que tu me demandes, je ne saurai peut-être pas te le refuser. »
L’homme me regarda avec une certaine stupeur, comme si j’étais nouveau pour lui, et répondit après quelques moments d’hésitation :
« Je voudrais rester un peu avec toi. Quand tu as cru partir définitivement, je suis resté ici, dans cette ville où le temps ne s’écoule pas, sans bouger, sans rien faire, à t’attendre. Tu avais laissé la partie la plus subtile de ton âme dans l’eau de ce bassin, et c’est de cette âme que j’ai vécu jusqu’à e jour. Mais, à présent, je voudrais me réunir à toi, rester étroitement attaché à toi, vivre avec toi, t’écoutant me raconter ce que tu as récolté de tes vies ces dernières années. Je suis comme tu étais alors, et je ne connais de toi rien de plus que ce que tu connaissais alors. Tu comprends mon envie de savoir et d’écouter. Prends-moi de nouveau pour compagnon, jusqu’à ce que tu partes encore de cette ville exilée du monde et du temps. »
D’un signe de la tête je consentis, et nous sortîmes du jardin la main dans la main, comme deux frères.
III
C’est alors que commença pour moi une des périodes les plus singulières de ma vie, déjà si différente de celle des autres hommes. Je vécus avec moi-même – avec un moi passé – des jours de joie imprévue. Mes deux moi allaient par les rues mal pavées, dans le silence qui régnait depuis longtemps dans la petite capitale – un silence qui datait du siècle dix-huitième… – et causaient ensemble sans se lasser, cherchant à se rappeler les choses qu’ils virent, les hommes qu’ils connurent, les sentiments qui les agitèrent, les songes qui laissèrent un goût amer dans leur esprit. Les deux âmes – l’ancienne et la nouvelle – cherchèrent ensemble l’université silencieuse et sépulcrale comme un couvent dans la montagne ; elles se promenèrent dans le jardin français, derrière le jardin rococo, où les statues mutilées et noircies n’honoraient plus d’un seul regard les allées sans fin – et poussèrent enfin jusqu’au Liliensee, un étang mal creusé qui, par décret des vieux princes, avait fini par obtenir le nom de lac. Je ne puis me rappeler ces jours de promenades et de confidences sans que le cœur, un instant, me manque.
Mais après les premières heures d’effusion, après les premiers jours d’évocation du passé, je commençai à éprouver un ennui inexprimable en écoutant mon compagnon. Certaines ingénuités, certaines grossièretés, certains façons grotesques, dont il faisait continuellement preuve, me déplaisaient. Je m’aperçus en outre, en causant longuement avec lui, qu’il était plein d’idées ridicules, de théories désormais défuntes, d’enthousiasmes provinciaux pour des choses et des hommes que je ne me rappelais même plus. Il prêtait foi à certaines paroles, s’émouvait à certaines poésies, s’exaltait à certains spectacles qui à moi, au contraire, me donnaient envie de me moquer ou de sourire.
Sa tête était encore toute remplie de ce romantisme fait de chevelures désordonnées, de montagnes maudites, de tempêtes et de batailles avec roulements de tonnerre et de tambours, et son cœur s’égarait en ce pathos germanique (fleurs bleues, lune entre les nuages, tombes de chastes fiancées, chevauchées nocturnes, etc.) duquel vivent les maigres dandys mélancoliques et les demoiselles blondes grassouillettes.
Son naïf orgueil, son inexpérience du monde, son ignorance profonde des secrets de la vie, qui au début m’amusaient, finirent par me fatiguer, par susciter en moi une sorte de pitié méprisante qui, peu à peu, devint de la répulsion.
Pendant quelques jours encore, je sus résister à mon envie de l’insulter ou de le fuir ; mais un matin, comme il venait de déclamer avec grande emphase un lied stupidement émouvant, je sentis mon mépris qui se changeait en haine.
« Et pourtant, pensai-je, cet homme duquel je ris, ce jeune homme ridicule et ignorant, a été moi-même autrefois… Il est encore moi par quelques côtés… Pendant ces longues années, moi j’ai vécu, j’ai vu, j’ai deviné, j’ai pensé, et lui est resté ici, dans la solitude, intact, parfaitement semblable à celui que j’étais le jour où je quittai ces lieux. Maintenant, mon moi présent méprise mon moi passé – et cependant, en ce temps-là, je croyais, plus encore qu’aujourd’hui, être l’homme supérieur, l’être noble et grand, le sage universel, le génie en expectative. Et je me rappelle qu’alors je méprisais mon moi passé, mon petit moi d’enfant ignorant pas encore dégrossi… À présent, je méprise celui qui méprisait. Et tous ces méprisants et tous ces méprisés ont eu le même nom, ont habité le même corps, ont apparu aux hommes comme un seul vivant. Terrible et perfide pensée ! Moi qui aujourd’hui méprise, je serai méprisé ; moi qui juge, je serai jugé. Après le moi présent, un autre se développera qui méprisera mon âme d’aujourd’hui comme je méprise aujourd’hui celle d’hier. Qui aura pitié de moi, si je n’ai pas pitié de moi-même ? »
Tandis que je pensais cela, le moi ancien parlait et déclamait. Je n’avais plus rien à lui dire et je me taisais ; il n’avait plus rien à me dire ; mais, au lieu de se taire, il fabriquait des phrases et récitait des poésies horriblement longues. Qu’y avait-il de commun entre nous désormais ? Les souvenirs du passé lointain épuisés, je ne pouvais parler avec lui du passé proche, de tout mon univers plus récent de beautés contemplées, de cœurs aimés et brisés, de paradoxes improvisés autour de la table à thé, et bien moins encore du songe douloureux qui remplit désormais toute mon âme. Il était inutile de lui dire tout ceci ; il ne me comprenait pas. Le son des mots qui évoquait en moi toute une scène, les associations d’idées d’un parfum, d’un nom, d’un bruit ne disaient rien à son âme. Il me priait de lui parler de moi, et, si j’y consentais, il m’écoutait avec curiosité, mais sans sentir, sans comprendre, sans revive avec moi ce que je lui racontais. Ses yeux se perdaient dans le vide et, à peine je me taisais, il recommençait ses déclamations et ses fadaises sentimentales.
Il arriva donc un jour où la haine contre ce moi-même passé fut plus forte que moi. Je lui dis alors avec beaucoup de fermeté que je ne pouvais plus vivre avec lui et que j’étais obligé de fuir sa présence pour vaincre mon dégoût. Mes paroles le surprirent et l’attristèrent profondément. Ses yeux se firent suppliants ; sa main me serra plus fort.
« Pourquoi veux-tu me quitter, – dit-il de son odieuse voix mélodramatique – pourquoi veux-tu me laisser encore une fois si seul ? Pendant si longtemps je t’ai attendu en silence, pendant tant d’années j’ai compté les heures qui me rapprochaient de celles-ci… Et maintenant que tu es avec moi, que je t’aime, que nous parlons des pâles souvenirs du passé, et de l’amour et de la beauté du monde, et des douleurs des créatures, tu veux me laisser seul ans cette ville si triste, si lentement triste ? »
À ces paroles, je ne répondis que par un geste de colère. Mais quand je fis un mouvement pour m’en aller, je sentis son bras qui m’étreignait avec violence et j’entendis encore sa voix qui me disait avec des sanglots :
« Non, tu ne partiras pas. Je ne te laisserai pas partir. Je suis si heureux à présent de pouvoir parler à quelqu’un qui peut me comprendre, à quelqu’un qui a encore un cœur brûlant, qui vient de la cité des vivants, qui peut écouter tous mes gémissements et accueillir mes confessions ! Non, tu ne partiras pas de cette petite capitale. Je ne permettrai pas que tu partes ! »
Cette fois encore, je ne répondis pas et tout le jour je restai avec lui sans parler. Il me regardait en silence et me suivait toujours.
Le jour d’après, je me disposai à partir, mais il se planta devant ma porte et ne me laissa pas sortir tant que je ne lui eus pas promis de rester encore avec lui ce jour-là.
Quatre jours encore se passèrent ainsi. Je cherchais à le fuir ; il ne me quittait pas un instant, m’assommant par ses lamentations, et m’empêchant, au besoin par la force, de quitter la ville. Mon horreur et mon désespoir croissaient d’heure en heure. Enfin, le cinquième jour, voyant que je ne pouvais me délivrer de sa surveillance jalouse, je pensai qu’il me restait encore un moyen, et je sortis résolument de la maison, suivi de son ombre lamentable.
Nous allâmes, ce jour-là aussi, dans le jardin stérile où j’avais passé tant d’heures sous cette forme, sous cette âme ; et, ce jour-là aussi, nous nous approchâmes du bassin mort, plein de feuilles mortes. Ce jour-là aussi, nous nous assîmes sur les rochers artificiels, et nous écartions de la main les feuilles afin de contempler nos visages. Quand nos deux visages apparurent ensemble, proches, sur le miroir sombre de l’eau, je me retournai brusquement, j’empoignai mon moi passé par les épaules et le jetai, le visage contre l’eau, à l’endroit même où apparaissait son image. Je poussa sa tête sous l’eau et je l’y tins immobile, de toute l’énergie de ma haine exaspérée. Il tenta de se débattre, ses jambes s’agitèrent violemment, mais sa tête resta dans l’eau frémissante du bassin. Après quelques minutes, je sentis que son corps s’enfonçait et devenait flasque. Alors, je le laissai et il tomba encore plus bas, vers le fond de l’eau. Mon odieux moi du passé, mon ridicule et stupide moi des années passées, était mort pour toujours…
Je sortis avec calme du jardin et de la ville. Personne ne m’inquiéta au sujet de cet événement. Et maintenant je vis encore dans le monde, dans les grandes villes de la côte, et il me semble que quelque chose me manque, – de quoi je n’ai pas un souvenir précis… Quand la joie me saisit, avec ses rires stupides, je me dis que je suis le seul homme qui se soit assassiné soi-même et vive encore. Mais cela ne suffit pas à me rendre sérieux.
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(Giovanni Papini, Trois nouvelles, trad. par Mme F. Luchaire-Dauriac, in Mercure de France, 1er novembre 1907)
À Marcel Schwob.
J’ai connu deux vieilles femmes qui sont mortes en disant : « Nous ne sommes pas chez nous ici ! Ce n’est pas ici que nous devrions mourir. »
L’une était une paysanne du Limousin, fort pauvre, un peu folle, dont la principale monomanie consistait en un éternel besoin de locomotion. Elle rêvait d’un endroit où elle aurait été mieux, où elle aurait dû vivre toujours, et comme elle ne connaissait pas cet endroit, que, du reste, elle ignorait même s’il existait autre part que sous son crâne, elle répétait jaculatoirement : « Ah ! Ils sont bien malheureux, ceux qui n’ont pas de pays !… » Elle expira en faisant un geste d’entêtée, signifiant : « Là-bas ! »
L’autre, une comtesse de Beaumont-Landry, avait toute sa raison, mais elle songeait des journées entières à la maison de ses rêves, et cette maison ne représentait pas, pour elle, une phrase sentimentale de son jeune temps : c’était réellement, sincèrement, une demeure bâtie quelque part, peut-être dans la Suède ou dans l’Irlande, dans une contrée couleur de dentelle grise, disait-elle, et où les colombes doivent être en deuil. Elle ne définissait rien, ne souhaitait rien. Ni tableaux, ni gravures, ne lui donnaient d’indications plus précises, mais elle savait que cette maison était là-bas, et que sa place, à elle, une choyée mondaine, était marquée dans ce modeste endroit de repos. Quand elle entra en agonie, elle prit les mains de sa fille, lui murmura d’une voix très inquiète : «Je ne suis pas ici chez moi ! Non, ce n’est pas ici que je devrais être. »
S’il y a l’âme sœur que l’on cherche à travers toutes les déceptions et tous les crimes d’amour, n’y aurait-il pas aussi le pays frère, sans lequel on ne vit pas heureux, on ne peut obtenir une fin paisible ?
Combien de touristes mélancoliques ont dit avec des regrets plein les yeux : « J’ai vu en passant le lieu que je voudrais habiter, et je ne me rappelle déjà plus dans quel coin de la terre il se trouve ! Je ne sais plus le nom du village… je ne vois plus la nuance du ciel… »
Combien d’explorateurs fameux se sont sentis soudainement attirés, par-delà les mers et, les déserts, vers un site mystérieux, une patrie faite pour eux seuls, dont ils possèdent en eux une image si effacée qu’elle leur paraît être le souvenir d’une ancienne, estampe admirée trop longuement durant leur enfance !
Et il y a les lieux maudits où l’on va parce qu’il faut qu’on y aille, où l’on rencontre la blessure qui vous est destinée depuis des siècles. Il y a la forêt qui vous hante, de loin, et où l’on se pend à l’arbre que l’on croit avoir déjà vu ailleurs, un arbre qui vous tendait ses branches derrière toutes les fenêtres crépusculaires. Il y a le lac perdu au fond du petit val sauvage, la mare verdâtre hérissée de broussailles noires, où l’on se jette avec la presque joie d’avoir enfin trouvé sa tombe à soi, et non pas la tombe pareille à celle du voisin. De toute éternité la place de nos pied est probablement désignée, mais nous ne venons pas au jour selon notre gré : nos parents s’agitent, s’éloignent, vont, viennent, inutilement, cherchent eux-mêmes leur définitive résidence, si bien qu’ils faut des hasards multiples pour nous renseigner, nous fournir l’intuition solennelle et nous enlever, comme sur des ailes, jusqu’au pays qui garde, en un champ de blé ou en une rue déserte, les racines mystiques de notre personne.
Souvent, aussi, extasiés devant ce pays, nous le voyons tout à coup reculer, se fondre, s’évanouir. Il nous fuit, nous abandonne, et pour une raison qui ne nous sera jamais donnée, car, sans doute, elle est trop effrayante, nous devinons que nous ne l’atteindrons pas, que cette terre promise nous sera éternellement dérobée.
Et voici ce que je veux raconter bien sincèrement, au sujet, d’un de ces pays de chimères, que j’ai bien réellement trouvé sur ma route.
C’était en Franche-Comté, en visitant par une belle journée de soleil une grande propriété triste située vers le village de Roquemont dans le petit hameau de Suse. Nous avions gravi le sommet d’une colline qu’on dénommait, aux environs, la Dent de l’Ours, à cause de sa bizarre échancrure, et nous demeurions tous les trois étendus sur une herbe rousse, qui sentait la chevelure brûlée. La mère, madame Téard, le fils, Albert Téard, et moi, nous avions très chaud ; nous ne causions plus, ayant épuisé, toutes les banales histoires parisiennes. À cette hauteur, sur ce plateau que balayaient les brises sèches, la source des conversations vulgaires s’était tarie subitement en nous, et nous ne désirions plus qu’étouffer les échos des villes toujours si détonnants dans le religieux silence d’une montée de calvaire. Mes amis avaient d’abord tenu, gracieusement, à me faire juger la maison, le jardin, le vignoble ; de différents côtés, ils m’indiquaient les célébrités du pays : l’endroit où l’année dernière Albert Téard avait tué un lièvre énorme, le carrefour où se voyaient encore les vestiges des Prussiens, le sentier par où descendaient du bois, certains hivers, les loups voleurs ; puis, peu à peu, saisis d’un respect pour la grandeur enveloppante du panorama, nous nous étions tus sans nous consulter, et nous regardions presque sans voir.
À l’horizon, pas trop loin pourtant, se dressait une énorme roche sur une autre colline, sœur de celle qui nous portait, et l’on apercevait, très distinctement, les ruines d’un château féodal faisant corps avec la roche sombre. Cela formait un arrière-plan de drame au tableau relativement gai que représentaient le village de Suse, tassé contre un clocher naïf arrondi en goupillon, et le vignoble, où s’éparpillaient des paysans en blouse et des femmes en jupes claires. Cela dominait d’un air malfaisant, impérieux, et il n’était pas possible de ne pas déclarer tout de suite que, là, se trouvait le seul endroit curieux, le point d’histoire ou le point de légende. Mais on n’en avait pas parlé encore. Albert Téard, d’un ton dolent, murmura :
« … Il y a aussi des cavernes pleines d’ossements fossiles, de silex taillé ; nous vous y mènerons ; ensuite vous aurez tout vu.
– Comment, tout vu ? dis-je, me redressant sur un coude ; et les ruines, là-bas ?
– Hein? Quelles ruines ? » demanda, madame Téard étonnée.
J’avais les yeux fixes. J’étendis le bras, et Albert Téard se mit à rire.
« Ça, des ruines ! Peut-être que si, et plus sûr que non ! De chez nous, par un jour de pluie, on dirait tout simplement une roche à pic, mais, par le soleil, avec des jeux de lumière tombant des nuages, on croit quelquefois qu’il s’agit d’un vieux château sans porte. Oh ! ne vous y fiez pas !…
– Vous plaisantez ? »
Je regardais, fasciné, à m’en faire mal au cerveau.
« Non, c’est la roche qui plaisante, reprit Albert Téard. Il n’y a aucune description de ces ruines dans les annales franc-comtoises, et nos paysans, qui n’ont pas le temps de s’amuser, prétendent ne les avoir jamais distinguées, ni au soleil, ni à la pluie. Pour moi, je ne les aperçois plus que vaguement… parce que je sais depuis longtemps à quoi m’en tenir.
– Moi, fit doucement madame Téard, une exquise vieille femme raisonnable, j’ai souvent essayé de me figurer le château, et je n’ai pas pu découvrir la moindre tourelle !… »
J’étais abasourdi. D’instant en instant le mirage s’accentuait, devenait formidable ; je voyais des croisillons, des ogives, des créneaux, et tous ces détails bleuâtres se fonçaient comme sous les coups d’un pinceau fantastique.
« Enfin, murmurai-je, on peut bien visiter cette roche ? »
La mère de Téard souriait en inclinant son bon visage sur l’épaule gauche.
« Vous voulez donc risquer le saut du mauvais garnement ?
– Qu’est-ce que le mauvais garnement ? Une légende ?
– Non, une aventure très naturelle. C’est un conscrit qui avait parié de dénicher des œufs de buse, là-haut, avant d’aller au régiment, et, comme il était gris, le matin où il tenta son ascension, il a dégringolé de votre fameux château jusqu’à sa chaumière. S’il n’a pas trouvé des œufs de buse, il a toujours trouvé de la salle de police en arrivant chez son capitaine, car il a fallu le soigner, et il a manqué le premier appel, ce nigaud. »
Je restai en contemplation devant le château magique. Une brume entourait cette colline revêtue de grands genévriers et de taillis de hêtres. On y rêvait la fraîcheur d’une eau cachée dans les profondeurs des donjons, et la roche, à distance, paraissait luire comme une peau de reptile. À un pied du premier corps de bâtiment, une sorte de renflement taillé en chemin de ronde faisait exactement l’effet d’un travail humain, et il semblait tellement, facile de se promener là-dessus que je ne comprenais pas le dédain de mes amis.
« Nous irons ! c’est entendu, » décida Téard avec une grimace narquoise.
Nous y allâmes le lendemain. Madame Téard nous suivait, portant un panier copieusement garni, parce que, disait-elle, c’était toujours plus loin qu’on ne le pensait.
Au bout d’une heure de marche dans les blés et dans les vignes, nous arrivions sur la pente caillouteuse d’une colline creusée à son centre, endeuillant d’une ombre épaisse et froide un hameau de cinq ou six pauvres masures. De ci, de là, des gens taciturnes. Les hommes arrangeaient des tonneaux sans crier ni jurer. Les femmes, berçant des nourrissons, ne chantaient pas. Peut-être avais-je, moi tout seul, cette spéciale vision d’un village endormi, puisque mes compagnons ne remarquèrent vraiment rien d’anormal en traversant ce coin de pays d’ombre. Cependant, Madame Téard, ayant voulu acheter un peu de lait, s’aperçut qu’on ne lui répondait même pas, et elle me dit d’une voix ennuyée :
« Ils sont comme ça, ici ! »
La vieille dame s’installa au bord d’un lavoir primitif où gargouillait une fontaine par des conduits de bois ; elle nous souhaita une heureuse escalade et se mit à plonger des bouteilles dans l’eau pour le coup du retour. J’avais beau me dire qu’il s’agissait maintenant d’une excursion agréable, non d’une conquête, j’étais tout désespéré d’avance. Je ne distinguais plus la roche féodale derrière les rochers ordinaires qui me la masquaient ; le silence du hameau me poignait ; j’étais nerveux. Ce mirage romantique de la veille se transformait en un guet-apens ridicule, et je vibrais comme déjà victime d’une redoutable injustice. Téard, philosophiquement, me fit observer que nos guêtres étaient solides, me pria de m’armer de patience à cause des ronciers inextricables qu’il nous faudrait franchir.
« Vous l’aurez voulu ! » appuya-t-il.
Se diriger en droite ligne vers le Château me paraissait un assaut enfantin ; mais, de minute en minute, cela devint tout un plan de bataille sérieuse. On déviait, malgré soi. On reculait devant les fossés remplis de fange, d’épines, de pierrailles aiguës. On était bien obligé de tourner les difficultés s’enchevêtrant les unes dans les autres, et on finissait par tourner le dos à son but. Des rideaux d’églantiers et de ronces, des broussailles hautes à vous asseoir par terre, nous dissimulaient de plus en plus les ruines, et quand une éclaircie, sous les branches, nous laissait les apercevoir, l’œil se heurtait à un mur énorme, un mur tout uni. Les donjons, les créneaux, le chemin de ronde, s’étaient, engloutis absolument dans cette muraille suintante d’humidité, et il ne demeurait debout qu’une façade muette, aveugle, la menaçante façade, par excellence, la façade hermétique… Nous nous assîmes, à mi-côte, tout essoufflés, sur un tronc d’arbre.
« Hein ? me dit Téard, s’épongeant le front, c’est agaçant !…
– Il faut couper au plus court, je veux toucher cette roche de mes deux mains. »
Nous voilà repartis, le nez levé, les yeux inquiets. Téard était repris d’une fièvre, et il m’avoua qu’on ne savait pas bien le fin mot dé cette satanée roche. Jadis on aurait bien pu creuser des carrières dans la colline, peut-être avait-on essayé de bâtir quelque chose dans le roc même, et, sans doute, y avait-on renoncé en présence de la dureté du granit. Seulement, s’il y avait quelque chose. Comment était-on parvenu au sommet de l’édifice ? Comment avait-on franchi ce début de muraille, si lisse qu’elle en luisait ?…
« Avec des échelles ?
– Allons donc ! C’est l’aventure du conscrit ! Ce garçon avait traîné des cordes à nœuds et des crampons. Il a dressé des échelles, tantôt à l’est, tantôt à l’ouest ; on le voyait, d’en bas, se démener comme un diable, et il n’était pas plus ivre que moi. N’empêche que ça s’est terminé par une dégringolade folle. Un plongeon dans la fontaine, tête la première !… Non !.. Faudrait un ballon ! »
Lorsque nous fûmes sur les assises du château, les narines humant l’âcre parfum de la mousse verte, qui les veloutait, nous étions beaucoup moins avancés qu’à mi-côte ; nous ne saisissions plus rien de l’ensemble, et les détails égaraient notre imagination au milieu des conjectures les plus stupides.
« Tournons ! » m’écriai-je.
L’un vira vers l’ouest, l’autre vers l’est. Nous devions nous réunir sous ce que j’appelais le chemin de ronde. Pour marcher, je me suspendais aux arbustes, aux touffes d’herbe ; le terrain était extrêmement glissant, des pierres s’éboulaient entre mes jambes, allaient rouler jusqu’à la fontaine où rafraîchissait le vin de la collation : on les entendait bondir de fossés en fossés, frapper des rocs et choir ensuite dans le feuillage comme des oiseaux morts. La terre s’effondrait sous mes pas, bizarrement friable, ruisselait en ruisseaux lourds, pleins d’une quantité de paillettes brunes et brillantes ressemblant peut-être aux écailles d’un gigantesque poisson antédiluvien. Les verdures grasses vous laissaient à la main une sève gluante, et on respirait, tout près de la mousse, une odeur de pourri. Quand je relevais la tête, je retrouvais la ligne imposante de ce monument sans porte ni fenêtre, et mon regard, montant à pic désespérément, ne pouvait s’accrocher ni à une aspérité de la pierre, ni à une fleurette. La roche, toujours la roche, luisante, suintante, sans une fissure, sans un trou. Et là-haut, très haut, dans la lumière, planaient les buses aux ailes argentées, lentement, avec des allures de nageuses tranquilles qui s’abandonnent à l’onde calme d’un océan bleu. Il y a des heures où l’air pur vous grise, vous fait oublier le terre-à-terre des choses. Une seconde, il me parut presque simple d’avoir un ballon !..
Oh ! entrer dans le château que j’avais vu, et qui existait puisque je l’avais vu ! Pénétrer à l’intérieur de la citadelle mystérieuse, où il me semblait décidément que quelqu’un m’attendait !… Oui ; je devais y venir un jour ! Je devais toucher la colossale muraille de mes pauvres mains impuissantes, cogner du front le granit pour appeler des gens que j’avais besoin de délivrer !… Et je prêtais l’oreille, je scrutais l’inexorable dureté de cette pyramide naturelle pour tâcher de surprendre quelque signal de reconnaissance !…
Tous les sites sauvages vous donnent des hallucinations et d’instantanées monomanies de grandeurs. Quand on est seul sur une montagne, rien ne vous empêche de croire que vous êtes roi ! J’aurais pu effleurer, de ma guêtre, la cime d’un peuplier, et tout en bas j’apercevais madame Téard dormant sous son ombrelle blanche doublée de rouge, Madame Téard grosse comme une coccinelle à tête rose !… Eh bien, alors ? Pourquoi n’abaissait-on pas le pont-levis ?… Enfin, le vertige me gagna, et, les yeux furieusement clos, je me remis à tourner.
Sous le chemin de ronde, Téard examinait une trace dans la pierre. Cela nous excita un moment. On eût dit la marque d’un anneau de fer, de ces anneaux que l’on plante sur les quais pour amarrer les navires. Durant un bon quart d’heure, nous nous entêtâmes là, pendus à la force de nos ongles au-dessus du gouffre, étudiant ce faible vestige d’humanité, et nous dûmes conclure qu’un caillou, en sortant de son alvéole de grès comme un noyau sort d’un fruit mûr, avait probablement formé cette marque d’anneau. Il fallut redescendre. Nous nous éloignâmes, chacun très absorbé, avec la physionomie malheureuse d’individus qu’on n’a pas voulu recevoir parce qu’ils n’étaient pas assez bien mis. Tout le long de la descente, nous eûmes des accidents terribles ; je tombai dans un fossé bourré d’épines, et Téard posa le pied sur une vipère. En bas, madame Téard, réveillée, nous guettait, la figure bouleversée, les bras en l’air : un chien errant avait dévalisé le panier aux provisions ; le vin, trop secoué par les remous de la fontaine, était perdu. Il nous restait du pain, mais du pain déjà rongé, couvert de bave… Téard, désappointé, riait rageusement. Sa mère se lamentait, moi je n’osais plus rien dire. Le soleil se couchait ; on rentra vite pour dîner.
Pendant le repas, comme la croisée était ouverte sur un merveilleux horizon de flammes et d’or, je poussai un véritable cri de colère en leur désignant de l’index la lointaine colline. Là-bas… là-bas, un jeu diabolique de lumières pourpres, d’ombres violettes, faisait réapparaître les ruines du castel féodal. Je distinguais plus nettement que jamais les donjons, le chemin de ronde, les créneaux ; et, plus formidablement que jamais, se dressait, dans le sang du jour agonisant, le Château hermétique, la patrie inconnue qui attirait mon cœur !…
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(Rachilde, in Mercure de France, avril 1892)