Les sept docteurs se déchaussèrent et le plus jeune, d’un geste machinal, étrangla les six autres ; puis il saisit la nuit par la taille et tous deux s’éloignèrent en chantant.
Les six cadavres eurent un rire étouffé.
Je sortis alors du tiroir où je me tenais plié et, sans prononcer une parole, je m’assis à table entre la marquise et mon porte-cigarettes en argent perdu la veille.
Personne ne m’avait vu entrer : pourtant, j’étais sûr d’être là puisque les cerises me regardaient, les yeux gonflés de sang.
Pour me donner une contenance, je versai le flacon de cognac entre les seins étonnés de la marquise ; celle-ci, avec un tact parfait, eut l’air de ne pas s’en apercevoir et, très digne, caressa les favoris du gros général transparent.
Les six cadavres eurent un nouveau rire étouffé.
Ma montre marquait onze heures dix : ce détail me frappa d’autant plus qu’elle s’arrêtait habituellement vers minuit. On me cachait donc quelque chose ? Je résolus d’en avoir le cœur net. Un bond me lança sur la berge. Je me dissimulai entre le courant d’air et le fleuve ; l’eau roulait avec un grand bruit ; je bouchai les arches du pont avec des nuages afin de ne pas l’entendre, mais l’eau tourbillonna plus rapide et je me sauvai, les pieds très mous, pour ne pas m’y enfoncer.
Au travers de la route, un bossu en deuil s’efforçait de noyer son ombre sous un écroulement de lettres majuscules mauves. J’escaladai sa bosse ; elle n’était pas assez cuite et trop cirée ; je fis un faux pas et glissai pendant des années entre deux miroirs de silence figé…
Les sept docteurs m’attendaient en bas ; la nuit se taisait autour d’eux, complètement noire et déjà morte.
. . . . . . . . . .
Lorsque je me réveillai, j’avais les cheveux blancs.
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(André Paysan, Un Cauchemar, suivi de quelques nouvelles, Paris : Paul Iribe et Cie, 1913)
LETTRE DE DAVID D’ANGERS À SAINTE-BEUVE
SUR LA MORT DE LOUIS BERTRAND
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Pendant l’hiver de 1828, un jeune homme apparut, sous les auspices du peintre Boulanger, à ce foyer de l’Arsenal dont la famille Nodier faisait si hospitalièrement les honneurs. Ses allures gauches, sa mise incorrecte et naïve, son défaut d’équilibre et d’aplomb, trahissaient l’échappé de province. On devinait le poète au feu mal contenu de ses regards errants et timides. Son nom était Louis, ou plutôt Aloysius Bertrand, selon les habitudes de renaissance gothique d’alors. Sans aller jusqu’à dire qu’il était Lorrain par son père, Italien par sa mère, Piémontais par son berceau, il suffisait de l’entendre pour affirmer à tout le moins que la Bourgogne était sa patrie adoptive. Quant à l’expression de sa physionomie où je ne sais quel dilettantisme exalté se combinait avec une taciturnité un peu sauvage, il n’était que trop facile d’y reconnaître une de ces victimes de l’idéal et du caprice qui, chassés du terroir par des incompatibilités de race, s’en vont chercher fortune – ou misère – à Paris.
On lisait, ce soir-là. Quand arriva son tour, il tira de sa poche, et lut, moins qu’il ne récita, une manière de ballade, dans le goût pittoresque de l’école, ciselée comme une coupe, coloriée comme un vitrail, dont les rimes tintaient comme les notes du carillon de Bruges. Ceux qui survivent n’ont pu oublier, après trente ans, l’effet que produisait, sous les chevrotements de sa voix grêle, le retour périodique de ces deux vers :
. . . L’on entendait le soir sonner les cloches
Du gothique couvent de Saint-Pierre de Loches.
Sa leçon débitée, il se dissimula tout honteux dans l’embrasure d’une fenêtre où Sainte-Beuve le recueillit et le détermina.
Nodier ne le revit plus ; Boulanger pas davantage. Des mois se passent. Un matin d’été, on frappe à la porte de Sainte-Beuve : entre Bertrand avec sept cahiers sous le bras. C’est ainsi que la sibylle dut se présenter chez Tarquin. L’aspect du manuscrit qu’il déposa sur la table ne démentait en rien cette impression. Il était rehaussé de rubriques rouges et bleues, illustré de lettrines , avec des figures cabalistiques sur les marges, et portait pour titre : Gaspard de la nuit, fantaisies à la manière de Rembrandt et de Callot. Ce n’étaient plus des vers, mais de petites pièces en prose, divisées en sept livres, avec des alinéas pour strophes, où le rythme de la période et l’harmonieux enchevêtrement des mots suppléaient, par-delà, au mètre et à la rime. À peine le critique, absorbé quelques minutes dans ce monde de prestiges, d’évocations et de chimères, en eut-il aspiré les premières vapeurs, qu’enivré et ravi, il releva la tête… Mais l’auteur avait disparu.
À quelques jours de là, nous montions, David et nous, l’escalier de Sainte-Beuve. Les feuillets de Gaspard étaient disséminés sur la table et sur la cheminée. « Écoutez bien, » dit-il. Il nous lut le Maçon, Harlem, la Viole de Gamba, Padre Pugnaccio, l’Alchimiste. Nous sortîmes de chez lui avec des bluettes sur les yeux.
De ce moment, Louis Bertrand, ou plutôt le Maçon, car c’est du nom de cette pièce, la plus caractéristique de toutes, qu’il se plaisait à l’appeler, fut pour David l’objet d’une recherche assidue. Il voulait le connaître, et ce qu’il soupçonnait de la situation précaire de l’inapplicable songeur, n’était pas de nature à refroidir ses sollicitudes. « Et le Maçon, demandait-il à Boulanger, à Nodier, à Sainte-Beuve, ces patrons désertés tour à tour, moins par ingratitude, hélas ! que par pudeur, qu’en faites-vous ? où est-il ? À quand la publication de son livre ? »
Enfin il le trouva. La lettre à Sainte-Beuve nous apprend l’étrange et imprévue rencontre chez Renduel, devenu le propriétaire, à maigres deniers, du volume. Renduel rêvait alors (et qui ne rêvait en ce temps-là ?) d’une édition de luxe, avec vignettes, culs de lampe, arabesques, etc. Il est vrai que pour un libraire rêver, c’est dormir. Le temps marchait ; juillet avait sévi ; l’idéal pâlissait devant les splendeurs de la Bourse, et l’éditeur rêvait toujours. Bref, douze années se passèrent, de luttes, de mécomptes, de voyages à Dijon, de retours à Paris, d’éblouissements – réels ceux-là, la faim les causait, – jusqu’à la crise suprême dont la lettre à Sainte-Beuve résume si pathétiquement les phases.
Une lugubre coïncidence nous fit arriver à Paris le jour même de l’enterrement de Bertrand. Nous entrions chez David sous le coup de ce violent orage qui mêla les terreurs aux désolations de la mort. Il rentra peu après de son côté, le corps brisé, l’âme meurtrie, et nous raconta ses impressions d’une façon plus poignante encore que la lettre.
« Eh bien donc ! que la mort, toute cruelle qu’elle soit, lui soit meilleure que la vie. Tirons Gaspard de cette fosse où ils ont descendu Bertrand. » – Nous convînmes d’exaucer le vœu du pauvre Aloysius en imprimant son œuvre sur sa tombe.
On retrouva le manuscrit sous une couche de romans, de poèmes et de drames accumulés dans la période de 1839 à 1841. David le racheta. Nous l’éditâmes, sans vignettes, sans culs de lampe, sans luxe aucun, mais sans délai. Une notice de Sainte-Beuve remplaça la fantasmagorie de Renduel. Inutile d’ajouter que l’œuvre de Bertrand n’a rien perdu de son mystère en passant par la presse. Il s’en plaça au moins, tant donnés que vendus, vingt exemplaires. C’est un des beaux échecs dont les annales de la librairie fassent mention ; échec prévu : ce Gaspard de la nuit n’était pas né pour la lumière. N’importe ! Avec un tel artiste pour patron, et pour caution un tel critique, il pouvait se passer de lecteurs comme d’acheteurs. Que ce soit sa consolation comme la nôtre !
C’est à l’occasion de la notice de Sainte-Beuve que la lettre de David fut écrite. La rupture du silence, instamment recommandé par lui, s’explique moins encore par l’effet des circonstances actuelles que par une autorisation expresse à cet égard. La bonne action de David, – œre perennius, – ne pouvait se trahir plus à point qu’à l’heure même de la publication de son œuvre.
V. P.
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« La veille de la mort de Bertrand (l), j’ai passé plusieurs heures près de son lit ; ses yeux, quoique brillants encore, ne distinguaient plus les objets qu’avec difficulté ; il cherchait à rassembler ses idées qu’il exprimait par des phrases fiévreuses et inachevées. Votre nom, mon cher Sainte-Beuve, était souvent prononcé par lui ; il disait : « Puisque vous tenez tant à ce que mon Gaspard de la nuit soit imprimé, tâchez de le retirer des mains de Renduel ; mais hélas ! j’ai bien des choses à y retoucher… je ferai cela quand je pourrai me lever ; ce qui ne sera pas long, je l’espère. Dans tous les cas , quelques mots de Sainte-Beuve, en tête de mon ouvrage, auront sur son succès une grande influence. » Il voulait dire d’autres choses ; mais de pénibles idées semblaient retenir ses paroles sur ses lèvres mourantes ; ensuite il me disait : « Parlez-moi, car je ne vous vois plus. »
Vers neuf heures, le lendemain matin, je me présentai à l’hospice Necker : « Il est inutile d’aller plus loin, monsieur, me dit le portier, le n° 6 vient de mourir. » Déjà son corps avait été transporté dans l’ensevelissoir. Je demandai au garçon de salle de m’y conduire : il souleva la toile grossière qui recouvrait le corps décharné du poète ; ses yeux, naguère étincelants de génie, où se reflétaient avec tant de puissance les vagues effets du ciel et les fantastiques créations du monde, étaient caves et ternes ; l’intelligence, qui revêtait tous les objets d’une forme si neuve, si originale, qui eût interprété encore poétiquement la nature, si le malheur n’eût submergé cette pauvre barque errante et disjointe dont la seule ancre était une pauvre vieille mère, maintenant repliée sur son désespoir et égarée sur cette terre, ne les animait plus.
Quelques heures à peine se sont écoulées depuis que l’âme a quitté, pour un meilleur séjour, sa frêle enveloppe, et les poings restaient encore contractés, la tête était levée vers le ciel, sa bouche ouverte, comme si son dernier soupir eût été un blasphème contre le sort, une énergique protestation contre le malheur.
Je détachai une petite médaille en cuivre qu’une sœur de l’hospice lui avait passée au cou depuis plusieurs jours, et qui désormais ne quittera plus la poitrine décharnée qui l’allaita ; je coupai de ses beaux cheveux noirs, je lui fis ensuite couvrir la tête d’un de mes bonnets, et ensevelir le corps dans un drap. J’éprouvai un sentiment de douce mélancolie quand je le vis si bien enveloppé dans ce linge blanc, et portant par hasard mon chiffre, sur cette poitrine dans laquelle avait battu un si noble cœur ; j’étais soulagé de penser que la rude serpillière du n° 6 n’imprimerait plus sa trame sur sa chair.
Le lendemain, je fis placer dans le cercueil ces vestiges humains qui sont aussi le cercueil de l’âme sur cette terre, et chaque coup du fatal marteau retentissait en échos douloureux dans mon cœur. Quelques clous, quatre faibles planches mal jointes suffisent pour ce dernier acte qui doit cacher à la lumière du ciel ce moule sublime devenu désormais inutile. Les garçons de salle transportèrent le léger fardeau à la chapelle ; il fallut traverser les cours où se traînaient les convalescents : les uns regardaient d’un air hébété, d’autres avec insouciance, d’autres enfin riaient de ce rire infernal des naufragés sur un radeau. L’hôpital est bien le séjour où l’égoïsme se montre dans toute sa laideur ; cependant j’ai vu avec reconnaissance une jeune fille émue à la vue de ce cercueil sans drap mortuaire, nu comme les inflexibles murs d’un cachot, et quelques vieilles femmes faisant un signe de croix.
L’orage, qui grondait sourdement pendant ce triste trajet, fit entendre, à notre arrivée à la chapelle, son énergique et sombre rumeur. Le prêtre, assisté d’un servant, dit l’office des morts devant moi, seul représentant de la famille du pauvre abandonné des hommes. Pendant cette cérémonie, des éclairs ne cessèrent de déchirer le ciel et d’illuminer les saints de la chapelle d’une lumière blafarde. Le prêtre partit ; je restai seul dans l’église, attendant pendant plus de trois-quarts d’heure l’arrivée du corbillard ; le tonnerre hurlait violemment, et moi, gardien des restes inanimés, mais éloquents du pauvre Bertrand, je sentais remuer au fond de mon âme un monde de sensations impossibles à décrire. – Quelques visages, rongés par la maladie, paraissaient par intervalle à l’ouverture de la porte ; au fond de la chapelle, une sœur de l’hospice décorait un autel de guirlandes pour la fête du lendemain.
Le corbillard arriva enfin ; nous sortîmes de l’hospice pour nous rendre au cimetière de Vaugirard ; la pluie tombait alors par torrents ; le char poursuivait sa route funèbre ; nous étions seuls, le mort et moi, car l’orage avait chassé tous les promeneurs, et d’ailleurs qui pouvait deviner que ces restes étaient ceux d’une intelligence élevée ? Il n’y avait ni chevaux caparaçonnés, ni char décoré de riches emblèmes d’un pouvoir éteint par la mort, ni de longues files de voitures armoriées, ni de compagnie de soldats avec armes baissées, mais le corbillard des pauvres, suivi d’un homme inconnu.
Le coup de sifflet du portier du cimetière annonça l’arrivée d’un nouvel hôte dans la demeure de l’oubli ; deux hommes prirent le cercueil, et le confièrent à l’une de ces bouches altérées et béantes, toujours prêtes à engloutir indistinctement le crime, la vertu, le génie et l’ignorance stupide. La terre résonna sourdement sur les planches caverneuses, et lorsqu’elle se fut élevée en monticule, et ne parut plus qu’une cicatrice, j’adressai un dernier adieu à la triste relique. Je fis planter une croix, portant pour inscription un nom qui sans doute fût devenu populaire si les hommes, moins absorbés dans leur égoïsme, se fussent préoccupés de soutenir le génie étouffé trop souvent par l’envie et l’indifférence.
Ce triste et prématuré débris d’un être si noblement doué, me rappelait ces beaux navires, étouffés dans les glaces des mers du Nord, et dont l’existence se révèle quelquefois longtemps après leur perte par les feuillets du journal de bord, recueillis par hasard sur une plage déserte. Ainsi les pensées, échappées à la plume de notre pauvre poète, vont, grâce à vous, être conservées à la mémoire des hommes.
Lorsque tout fut terminé, la pluie cessa, le soleil reparut, et les oiseaux insouciants, qui jouissent de tant de liberté dans ces bosquets de la mort, recommencèrent leurs chants.
Chaque grande catastrophe, qui s’adresse directement au cœur de l’homme, rompt l’un des liens qui l’attachaient au rivage éblouissant et mensonger de l’existence. Ainsi se brisent successivement les chaînes qui nous cramponnaient à la vie ; un dernier fil se brise, et l’ancre va pourrir dans la terre.
Comme les amis en sortant du banquet vont se conduire, le dernier, qui regagne sa triste demeure, jette un regard mélancolique sur la fleur déjà fanée du banquet ; ainsi la petite branche que nous emportons du cyprès planté sur le tombeau de l’un de nos amis, déjà fanée à notre entrée au logis, ne reverdira plus que sur notre tombe !…
Ma liaison intime avec Bertrand date de son entrée à l’hospice Necker : là, pendant près de six semaines, presque tous les jours, j’ai recueilli dans mon cœur sa fiévreuse conversation. C’est, il y a déjà longtemps, dans notre petite chambre de la rue Notre-Dame-des-Champs, que nous fûmes, Victor Pavie et moi, initiés à quelques-unes de ses productions. Vous m’aviez inspiré une juste estime pour ce jeune talent ; aussi, dès le lendemain, j’étais chez lui, mais je n’y trouvai que sa vieille mère. Quelques années après, je causais chez Renduel, et avec lui, de mon admiration pour Bertrand. Il était là, et je l’ignorais ; il avait pu juger de la haute estime qu’il m’inspirait ; il se fit connaître à moi avec timidité. – La seconde entrevue se passa chez moi ; il venait dans une circonstance désastreuse faire appel à mon cœur ; je ne l’ai plus revu que sur son lit de mort.
Il passa l’année dernière huit mois à l’hospice de la Pitié, j’y allais souvent visiter un jeune élève sculpteur. Bertrand me reconnut de son lit ; mais il se couvrit la tête de son drap, craignant, m’avoua-t-il depuis, que je ne le visse à l’hôpital. Combien je regrette ce sentiment d’orgueil ; alors peut-être j’aurais pu le sauver !
Si vous parlez de sa mort, ne me nommez pas, je vous en supplie, vous me rendrez un réel service d’ami ; en grâce, accédez à ma prière.
En écrivant une notice sur ce malheureux jeune homme, vous accomplissez, mon ami, un saint devoir, vous lui consacrez un monument honorable et éternel. C’est une noble compensation à sa douloureuse existence ; il a tant souffert pendant sa courte apparition sur ce triste théâtre de la vie ; vous le dédommagerez réellement, car, en enchâssant ce diamant dans un travail précieux, vous faites comprendre aux hommes toute sa valeur, puisqu’il s’est attiré votre attention.
Croyez que je vous en suis reconnaissant du plus profond de mon cœur.
DAVID. »
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(1) Il mourut dans les premiers jours de mai 1841.
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(Victor Pavie et David D’Angers, Revue de l’Anjou et du Maine, publiée sous les auspices du Conseil général de Maine et Loire et du Conseil municipal d’Angers, Angers : Librairie de Cosnier et Lachèse, tome Ier, 1857)
Bien des gens ignorent qu’il existe une race spéciale de souris japonaises qui sont privées du sens de la troisième dimension. Elles peuvent se mouvoir aisément sur un plateau de laque, mais elles n’arrivent jamais à s’en échapper lorsqu’il s’agit de franchir les bords. Le sens d’un déplacement en hauteur leur manque absolument : elles ne comprennent que deux dimensions et ne vont jamais, de droite ou de gauche, que sur un même plan, rappelant ces coqs que l’unique dimension d’une ligne droite, tracée à la craie sur le sol, hypnotise.
On pourrait croire, tout d’abord, qu’il s’agit là, tout simplement, d’une atrophie ou d’une lésion de certains centres nerveux ; on sait, en effet, que certains animaux, à la suite d’un accident ou d’une piqûre, se trouvent entièrement désorientés ou tournent sur eux-mêmes jusqu’à épuisement, sans reprendre conscience de l’équilibre des choses.
Ici, il n’en est rien : la petite souris japonaise, à l’état sain et normal, ne conçoit que deux dimensions. Elle pourrait, organiquement, tout aussi bien grimper, se déplacer en hauteur ; mais c’est là une conception qui lui manque et l’idée ne lui en vient pas. De même, des êtres ne connaissant, par éducation, que trois dimensions, comme les hommes, ne conçoivent point qu’il est aussi aisé de sortir, grâce à la quatrième dimension, d’une chambre murée, qu’il le serait, pour les souris japonaises, de franchir les bords d’un plateau ou que l’on puisse, dans le temps, lorsque l’on est vieux, se veiller soi-même, enfant malade, au chevet de son berceau, ou dans l’espace s’entendre sonner à la porte et se voir entrer dans la chambre où l’on est assis.
Toutefois, quand à la fin de la seconde période scientifique, l’idée pratique de la quatrième dimension se fit jour parmi les hommes, on ne tarda pas à comprendre que, là seulement, ne se bornait point le problème et que ces nouvelles idées sur l’espace devaient modifier d’autres phénomènes. Le monde des rêves attira tout aussitôt l’attention des chercheurs et des savants, et l’on comprit bien vite que ce monde insaisissable, réel cependant, où, depuis des siècles, l’humanité se réfugiait durant un bon tiers de la vie, n’était, en somme, qu’un monde à deux dimensions, et que c’était pour cette seule raison que les événements qui s’y déroulaient n’avaient aucune action directe sur le corps humain.
Volontiers, les hommes avaient pris l’habitude, en rêve, de fuir devant des dangers imaginaires, d’échapper à des catastrophes, de déjouer avec angoisse les entreprises de terribles assassins ; mais cela n’était, à bien prendre, qu’un jeu. Après quelques secondes de terreur, il suffisait à l’homme de se réveiller, de reprendre ses sens à trois dimensions pour comprendre que tout cela n’était que chimères sans importance.
Le jour cependant où l’humanité commença à s’accoutumer, petit à petit, à l’idée de la quatrième dimension, ses facultés se trouvèrent extraordinairement surexcitées et des accidents singuliers se produisirent bientôt en rêve.
Il y eut des gens que l’on ramassa, au matin, coupés en deux, dans leur lit, par les roues d’une locomotive ; d’autres qui se retrouvèrent, après une nuit de cauchemars, marchant fiévreusement au plafond, la tête en bas et les pieds en l’air. Il y eut aussi un gros homme que l’on découvrit dans son lit, écrasé, allongé comme par un incroyable laminoir. Et l’on sut que, depuis longtemps, cet homme rêvait d’un immense escalier lentement envahi par une inondation de plomb fondu et qui aboutissait, dans le rocher, à un minuscule petit trou de souris, qui se trouvait être la seule porte d’un colossal palais de rêve.
Ces différents événements, étant donné l’extrême gravité qu’ils présentaient, attirèrent l’attention du monde savant. On choisit, parmi les familiers de la quatrième dimension, quelques sujets qui furent chargés d’aller examiner minutieusement le monde des rêves et de se rendre compte, par eux-mêmes, des déroutants événements qui s’y passaient. Ils en revinrent fort effrayés, après quelques nuits d’observation.
L’un d’eux, malgré une défense très énergique, avait eu le bras droit dévoré par un crocodile à vapeur à corps de vache ; un autre, ayant passé toute sa nuit à porter, en courant, de petits bagages d’un poids fabuleux et à les déménager d’un train dans un autre, avait été enfin dépouillé de ses derniers vêtements et des os de son squelette, en pleine campagne, par un troupeau de nuages blancs qui s’étaient montrés impitoyables.
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Ainsi donc ces phénomènes nouveaux ne pouvaient être mis en doute : les rêves qui, jusque-là, avaient fait le charme de la vie, qui, durant l’ennuyeuse période scientifique, avaient remplacé, à eux seuls, les contes de fées d’autrefois ; les rêves que les enfants attendaient avec joie en se couchant le soir, les rêves devenaient réels et présentaient, pour l’homme, le plus formidable danger qu’il eût jamais couru.
À force d’extérioriser son imagination, de rechercher toutes les joies que peut donner l’usage de la quatrième dimension, l’homme n’avait point pris garde à la troisième dimension qu’il introduisait petit à petit, instinctivement, dans ses rêves, et qui leur donnait toute la dangereuse réalité de la vie quotidienne.
Certains bravaches, des poètes comme il s’en trouve toujours, se déclarèrent enchantés de l’aventure et entreprirent des chasses fabuleuses, dignes de la mythologie. Ils réalisèrent toutes les actions héroïques que les anciens, par un étrange pressentiment, avaient seulement imaginées en rêve.
Forts de l’impunité que leur assurait l’entière possession de la quatrième dimension, ils se livrèrent à tous les excès dans leurs nouveaux rêves à trois dimensions. Ils s’amusèrent à heurter de front des trains rapides, lancés à toute vitesse ; ils se jetèrent du haut de monuments élevés, se précipitèrent sur des épées, se firent attacher devant la gueule de canons chargés ; partout ils s’amusèrent à tailler en pièces des armées entières, à demeurer intacts sous une fusillade intense. Parfois, ils se donnèrent l’exquise sensation de pénétrer seuls et sans armes dans les sombres souterrains de châteaux peuplés de fantômes.
Malheureusement, de telles fantaisies n’étaient point sans danger. Ces matérialisations d’objets formés de toutes pièces par la volonté des dormeurs et constitués d’une façon tangible à trois dimensions, devinrent bientôt encombrantes. Au matin, on retrouvait, dans la maison des voyants, tout un amas de wagons broyés, de chairs sanglantes ; parfois aussi, les coups de canon ou les fusillades, matérialisés à trois dimensions, atteignaient d’inoffensifs passants et mettaient le feu à des quartiers tout entiers.
On fut donc obligé d’édicter, à cette époque, une sévère réglementation, contre les dormeurs capables de se maintenir en rêve à quatre dimensions et de les contraindre à prendre, chaque soir, une potion spéciale écartant tous les rêves. On interdit les imaginations à quatre dimensions et l’on ne permit plus que les excursions dans l’espace ou dans le temps qui, elles au moins, passaient inaperçues, demeuraient invisibles et ne gênaient personne.
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(Gaston de Pawlowski, Voyage au pays de la quatrième dimension, Paris : Bibliothèque-Charpentier, Eugène Fasquelle, 1912)
Il y avait à Nicée, alors que j’étais enfant, un personnage bizarre que l’on appelait le petit Mouck. Je le vois encore là devant moi, avec son allure grotesque, et, de fait, c’était bien la plus étrange physionomie qui se pût rencontrer ; mais ce qui a contribué surtout, j’imagine, à fixer si nettement sa figure dans mon souvenir, c’est que je fus un jour battu d’importance par mon père à son sujet.
C’était déjà un vieux garçon que le petit Mouck, lorsque je fis sa connaissance, et cependant il était haut à peine de trois pieds et demi. Il offrait surtout une grande singularité. Tandis que son corps était demeuré chétif et grêle, sa tête avait pris un développement énorme et s’élevait au-dessus de ses épaules, qu’elle écrasait de sa masse, comme un dôme gigantesque au-dessus d’une frêle colonnette ; ou plutôt, pour me servir d’une comparaison moins ambitieuse et mieux appropriée à mon héros, cette tête avait l’air d’une citrouille plantée au bout d’un bâton, et M. Mouck tout entier, corps et tête, rappelait assez bien la figure d’un bilboquet.
Il demeurait tout seul dans sa maison et faisait lui-même sa cuisine ; aussi ne savait-on presque jamais dans la ville s’il était mort ou vivant, car il ne sortait qu’une fois par mois, sur le midi, et quand la chaleur tenait tout le monde renfermé. Parfois aussi, mais rarement, on le voyait le soir aller et venir sur sa terrasse, dont la balustrade le dérobait quasi tout entier, en sorte que, de la rue, il semblait que sa grosse tête se promenât toute seul autour du toit.
Mes camarades et moi nous étions d’assez méchants drôles, toujours en quête de quelque mauvais tour et volontiers disposés à nous moquer des gens. C’était donc pour nous une fête nouvelle chaque fois que sortait le petit Mouck.
Au jour indiqué, nous nous rassemblions devant sa maison, et nous attendions qu’il se montrât. La porte s’ouvrait, et la grosse tête, coiffée d’un gros turban en forme de potiron, apparaissait d’abord et jetait de droite et de gauche un regard d’exploration, à la suite duquel le reste du petit corps se hasardait à franchir le seuil. Mouck se manifestait alors à nos yeux dans toute sa gloire, les épaules couvertes d’un petit manteau râpé, les jambes perdues dans de vastes culottes et le ventre serré dans une large ceinture qui maintenait contre son flanc un grandissime poignard. Il se mettait en route enfin, et l’air retentissait de nos cris de joie : nous lancions nos bonnets en l’air et nous dansions comme des fous autour du petit homme. Lui cependant nous saluait à droite et à gauche avec un grand sérieux et descendait la rue à pas lents, forcé qu’il était de traîner les pieds en marchant pour ne pas perdre ses babouches, plus grandes de moitié qu’il n’eût été nécessaire. Nous le suivions alors en criant à tue-tête sur un rythme de tambour : « Pe-tit Mouck ! pe-tit Mouck ! » et nous lui chantions parfois une petite chanson goguenarde que nous avions composée à son intention. La voici à peu près :
Monsieur Mouck, Monsieur Moucheron,
Ron, ron,
Est sorti de sa maison.
Pour sa fête
Il est en quête :
Il veut s’offrir un potiron,
Ron, ron.
Le potiron est sur sa tête :
Attrape, attrape, attrape donc
Petit, petit, petit moucheron.
Nous avions souvent déjà renouvelé ces plaisanteries, et je dois avouer à ma honte que j’étais un de ceux qui faisaient au pauvre Mouck le plus de méchancetés. Je lui criais qu’il perdait ses grands caleçons, je le tiraillais par son manteau, je criblais son turban de boulettes de papier mâché ; enfin il n’était sorte de taquinerie à laquelle je n’eusse recours pour l’agacer. Un jour, je pris si bien mes mesures que je réussis à poser le bout de mon pied sur le derrière de ses grandes babouches, et le pauvre petit alla donner rudement du nez contre terre. Cela ne fit d’abord que nous égayer encore plus ; mais je cessai bientôt de rire, lorsque je vis le petit Mouck rebrousser chemin et se diriger vers la maison de mon père. La sévérité paternelle m’était connue, et je ne prévoyais que trop quelle serait la fin de tout ceci. Cependant je m’étais glissé derrière la porte, et de là je vis ressortir le petit Mouck reconduit par mon père, qui le tenait respectueusement par la main et ne prit congé de lui qu’après beaucoup de salutations et d’excuses.
Tous ces salamalecs ne me présageaient rien de bon, et je commençais à m’inquiéter fort des suites de mon équipée. Je demeurai donc le plus longtemps que je pus dans ma cachette ; mais finalement, la faim, que je redoutais encore plus que les coups, me poussa dehors, et, penaud et la tête basse, je me présentai devant mon juge.
« Tu as outragé le bon Mouck, méchant enfant, me dit-il du ton le plus sévère : approche ici, je veux te raconter l’histoire de ce pauvre petit homme, et, j’en suis bien persuadé, quand tu connaîtras ses merveilleuses aventures, tu ne songeras plus à te moquer de lui. »
Je me réjouissais déjà intérieurement de la tournure que prenaient les choses, quand mon père ajouta :
« Mais, afin que le souvenir s’en grave mieux dans ta mémoire, avant et après, tu recevras l’ordinaire. »
L’ordinaire, cela signifiait vingt-cinq coups de rotin que mon père était dans l’usage de m’appliquer lorsque j’étais en faute, en les comptant scrupuleusement ; et ce jour-là, il s’en acquitta plus rudement qu’il ne l’avait jamais fait.
Lorsque le vingt-cinquième coup eut résonné sur mes épaules endolories, mon père m’ordonna d’être attentif et commença en ces termes l’histoire du petit Mouck :
« Le père du petit Mouck, dont le vrai nom était Mouckrah, était un savant distingué, et, quoique peu favorisé par la fortune, il jouissait d’une grande considération à Nicée. Il vivait du reste presque aussi solitairement que le fait à présent son fils. Malheureusement il n’aimait pas cet enfant : sa taille de nain lui faisait honte. Le petit Mouck avait déjà pris ses seize ans qu’il s’amusait encore de babioles comme un tout jeune enfant ; et son père, homme des plus sérieux, lui reprochait sans cesse sa sottise et sa puérilité, sans qu’il jugeât à propos cependant de rien faire pour l’éducation du pauvre enfant, dont l’intelligence lui semblait non moins en retard que la taille.
Un jour, le vieux Mouckrah se laissa choir et se cassa la jambe. La fièvre le prit, il traîna quelque temps, puis mourut, laissant derrière lui le petit Mouck pauvre et, qui pis est, ignorant, c’est-à-dire complètement incapable de subvenir par lui-même à ses besoins.
Toujours plongé pendant sa vie dans ses abstractions scientifiques, Mouckrah ne s’était jamais préoccupé que fort médiocrement du soin de sa fortune, et, sans qu’il s’en doutât, il était à peu près ruiné au moment de sa mort. Des parents au cœur sec, qui jadis avaient obligé le vieux Mouckrah à gros intérêts, se présentèrent alors et évincèrent le petit Mouck de la maison paternelle, mais non toutefois sans lui donner un conseil.
« Va ! mon garçon, lui dirent-ils, cours le monde, remue-toi et tu finiras par trouver fortune. »
Mouck n’avait reçu aucune instruction et sa naïveté dépassait toutes bornes ; mais il était doué d’une perspicacité naturelle qui lui fit comprendre aussitôt que des supplications seraient inutiles : sous le cousin il flairait le créancier.
« Soit ! dit-il, je pars ; mais du moins laissez-moi emporter les habits de mon père. »
La défroque du défunt était peu somptueuse, on s’empressa de l’octroyer à son fils, en lui faisant sonner haut la magnificence du cadeau.
Le vieux Mouckrah était grand et fort ; ses vêtements s’ajustèrent donc assez mal à la taille exiguë de son fils ; mais le petit eut bien vite trouvé un expédient. Ayant coupé tout ce qui excédait sa longueur, il endossa les habits paternels, sans paraître se douter du reste qu’il eût dû s’occuper aussi d’en faire réduire l’ampleur. De là vient le bizarre accoutrement qu’il porte encore aujourd’hui et qu’il paraît avoir fait vœu de porter toujours, car jamais on ne l’a vu vêtu autrement.
Révérence faite à ses bons parents, le petit Mouck planta dans sa ceinture, comme porte-respect, le vieux sabre de son père, et, le bâton en main, il se mit en route.
Il marcha joyeusement toute la première moitié du jour ; car, puisqu’il était parti pour chercher la fortune, il lui paraissait indubitable qu’il dût la rencontrer. Ainsi raisonnait le naïf Mouck, auquel la rude expérience de la vie n’avait encore eu le temps d’enlever aucune illusion. Voyait-il scintiller au soleil, dans la poussière du chemin, quelque verroterie grossière, il la ramassait précieusement, croyant tenir un beau diamant ; apercevait-il dans le lointain les coupoles étincelantes d’une mosquée, ou la mer unie comme une glace et fermant l’horizon d’un cercle d’argent, il bondissait, joyeux, se croyant aux portes de quelque pays enchanté. Mais, hélas ! à mesure qu’il avançait, ces images décevantes perdaient tout leur prestige, et le pauvre Mouck reconnut bientôt à la lassitude qui alourdissait ses petites jambes, et surtout aux murmures de son estomac, qu’il n’était point encore entré dans le paradis dont il rêvait.
Il allait ainsi depuis deux jours, lassé, affamé, attristé, n’ayant pour nourriture que quelques sauvageons amers, pour oreiller que la terre dure et froide, et il commençait à s’assombrir et à douter de sa fortune future, quand, un matin, du haut d’une éminence, il aperçut les murs d’une grande ville. Le croissant brillait clair et gai au-dessus des coupoles d’étain, et il semblait au petit Mouck que les drapeaux bariolés qui flottaient au vent lui faisaient signe d’entrer. Il demeura un instant immobile et comme perdu dans ses réflexions. « Oui, se dit-il enfin à lui-même, c’est ici que le petit Mouck doit trouver la fortune ! » Et, malgré sa fatigue, il fit un bond joyeux en répétant à voix haute : « Oui, oui, ici ou nulle part ! »
Il rassembla donc ses forces et se dirigea vers la ville ; mais, quoiqu’elle lui parut toute proche, il ne put cependant l’atteindre que vers midi, car ses petites jambes lui refusaient presque entièrement leur service. Enfin il toucha au but. Il arrangea alors les plis de son manteau, rattacha son turban, élargit encore sa ceinture sur son petit ventre et, donnant à son long poignard une inclinaison plus martiale, il entra bravement dans la ville.
Il avait déjà longé plusieurs rues, traversé plusieurs places, battu plusieurs carrefours, sans qu’aucune porte se fût ouverte pour lui. Nulle part on ne lui avait dit, comme il s’y était attendu :
« Petit Mouck, es-tu las ? Petit Mouck, as-tu faim ? Viens ici, petit Mouck, et mange, et bois, et laisse reposer tes petites jambes. »
Il était arrêté devant une grande et belle maison, qu’il considérait avec la mélancolie qu’inspire naturellement un estomac creux, lorsqu’à l’une des fenêtres une vieille femme parut, qui se mit à chanter l’étrange chanson que voici :
Petits !
Petits !
Petits !
Venez à la fête,
La bouillie est prête,
Venez, mes amis !
Fine
Cuisine,
Chez la voisine,
Se fait pour vous.
La table est mise,
La chère exquise :
Accourez tous !
Mouck était fort intrigué de savoir à qui s’adressait cet appel gastronomique, qui lui avait fait dresser les oreilles dès les premiers mots, quand soudain la porte s’ouvrit, et d’innombrables bandes de chiens et de chats accoururent de tous côtés et entrèrent dans la maison.
À cette vue, l’étonnement de Mouck redoubla et s’accrut jusqu’à la stupéfaction. Il demeura quelques instants en grande perplexité, hésitant s’il se rendrait, lui aussi, à l’invitation banale de la vieille, dont la physionomie hagarde et le bizarre accoutrement n’étaient pas sans lui inspirer quelque vague terreur. Enfin, son appétit croissant toujours, il prit courage et franchit le seuil de la maison. Devant lui trottinaient une paire de jeunes chats ; Mouck résolut de les suivre, conjecturant avec sagacité qu’ils le mèneraient tout droit à la cuisine.
Arrivé au haut de l’escalier, il fut arrêté par la vieille de la fenêtre, qui lui demanda d’un ton bourru ce qu’il désirait.
« Je t’ai entendu inviter tout le monde à table, répondit Mouck, et, comme je suis horriblement affamé depuis trois jours que je marche, j’ai suivi ceux que j’ai vus entrer chez toi. »
La vieille ricana en branlant la tête.
« Mais, petit drôle, dit-elle, n’as-tu pas vu quels sont ceux que j’invitais ? Chiens et chats, voilà mes amis. Foin des hommes !
– J’ai faim, j’ai bien faim ! répéta Mouck ; et puis, madame, je suis si petit, si petit, que je ne mangerai guère plus qu’un chat. »
La vieille se laissa attendrir par ce discours naïf, et consentit à attabler Mouck avec une paire de matous qui roulaient de gros yeux et semblaient le regarder comme un intrus, ce dont notre ami se souciait peu en ce moment, tout occupé qu’il était à nettoyer son écuelle.
« Petit Mouck, lui dit la vieille lorsqu’il fut bien repu, veux-tu rester à mon service ? Peu de peine et bonne nourriture, cela te va-t-il ? »
Mouck, qui avait pris goût à la bouillie, accueillit avec joie cette proposition, et s’engagea sur l’heure au service de Mme Ahavzi ; ainsi se nommait la vieille.
La charge qui lui fut confiée était légère en effet, mais des plus étranges.
Outre les animaux du voisinage, pour lesquels Mme Ahavzi tenait table ouverte à certains jours, elle possédait en propre deux chats et quatre chattes qu’elle entourait d’un soin tout particulier. Mouck fut attaché au service spécial de ces animaux. Chaque matin il devait laver leur fourrure, la peigner et l’oindre d’essences précieuses. Si la maîtresse sortait, le petit Mouck devait veiller sur les chats, présider à leurs repas, et, le soir, les coucher mollement sur des coussins de soie et les envelopper dans des couvertures de velours.
Il y avait bien encore dans la maison quelques petits chiens confiés à la garde de Mouck ; mais pour ceux-là, il n’y avait pas besoin de tant de façons que pour les chats, qui étaient comme les enfants de Mme Ahavzi. Du reste, Mouck menait une vie quasi aussi solitaire que chez son père ; car, à l’exception de sa ma»tresse, il ne voyait tout le jour que des chiens et des chats.
Ce genre de vie ne laissa pas que de l’accommoder assez bien pendant quelque temps. Il mangeait à bouche que veux-tu, travaillait peu, et la vieille paraissait très contente de lui. Mais cet état de quiétude ne tarda pas à s’altérer ; les chats devinrent difficiles à conduire et attirèrent au pauvre Mouck toutes sortes de désagréments. Lorsque la vieille était sortie, ils bondissaient à travers la chambre comme des possédés, jouant, s’agaçant, se poursuivant l’un l’autre, et bousculant dans leurs ébats tout ce qui se trouvait sur leur passage. Il leur arriva de briser ainsi plusieurs vases de grand prix. Entendaient-ils les pas de leur maîtresse dans l’escalier, ils couraient alors se blottir sous leurs coussins en se pourléchant d’un air si calme que Mme Ahavzi n’hésitait pas à regarder Mouck comme l’unique cause du désordre qui régnait dans son appartement. Le petit avait beau protester de son innocence et raconter la vérité, la vieille accordait plus de confiance aux mines papelardes de ses chats qu’aux paroles de leur serviteur, et elle en vint un jour jusqu’à le menacer de le châtier rudement, s’il ne veillait pas mieux sur ses pensionnaires.
Fatigué et attristé de ces gronderies continuelles, qu’il n’était pas en son pouvoir d’éviter, Mouck résolut d’abandonner le service de Mme Ahavzi. Mais, comme il avait appris par son premier voyage combien il fait dur vivre sans argent, il chercha avant tout par quel moyen il pourrait obtenir les gages que sa maîtresse lui avait promis, mais dont il n’avait jamais pu se faire payer.
Il y avait dans la maison une chambre mystérieuse que Mme Ahavzi tenait toujours soigneusement close, et dans laquelle Mouck l’avait entendue parfois faire un grand tapage. En songeant à ses gages, il lui vint en pensée que c’était probablement là que la vieille serrait ses trésors, et il ne rêva plus qu’aux moyens d’y pénétrer.
Un matin que Mme Ahavzi était sortie, un des petits chiens, qu’elle traitait toujours assez mal, et dont Mouck, au contraire, s’était concilié la faveur par toutes sortes de bons offices, le tirailla par ses larges culottes, comme pour l’inviter à le suivre. Mouck, qui jouait volontiers avec cet animal et comprenait fort bien son muet langage, se laissa faire et arriva ainsi jusqu’à la chambre à coucher de la vieille. Le chien fit le tour de la pièce, flairant et grattant, et s’arrêta enfin devant un panneau de cèdre contre lequel il se dressa en aboyant et en regardant Mouck. Celui-ci frappa sur le panneau, qui sonna creux dans toute sa hauteur. Ce devait être une porte ; mais comment l’ouvrir ? Il n’existait aucune trace de serrure. Le chien aboyait toujours sourdement et semblait excité par la vue d’une espèce de figure de dragon dessinée au milieu du panneau à l’aide de clous de cuivre. Mouck promenait sa main sur cette figure, dont il examinait curieusement les contours, lorsque soudain l’un des clous céda sous la pression involontaire de son doigt, et le panneau tournant sur lui-même découvrit aux yeux émerveillés de Mouck la chambre dont il convoitait depuis si longtemps l’entrée.
L’aspect en était étrange et saisissant. C’était un vrai capharnaüm, dans lequel gisaient confondus mille objets divers : costumes de tous les temps et de tous les pays, matras, cornues, ballons, oiseaux empaillés, serpents s’enroulant autour des colonnes ou rampant sur le sol, squelettes d’hommes et d’animaux, miroirs cabalistiques, cages, boussoles, télescopes, et que sais-je encore ? tout l’attirail enfin de la sorcellerie !
Mouck était ébahi. Il allait d’un objet à l’autre, examinant tout avec une curiosité d’enfant et, comme un enfant, touchant à tout.
Un magnifique vase de cristal de Bohème attira surtout son attention. Il le tournait et le retournait en tous sens, sans pouvoir se lasser d’en admirer le travail, quand soudain un bruit se fit entendre. Mouck tressaillit, et le vase, lui glissant des mains, se brisa en mille pièces sur le parquet en éclatant comme une bombe d’artifice.
Ce n’était qu’une fausse alerte, mais le malheur qu’elle avait occasionné n’était que trop réel. Après une pareille équipée, il ne restait plus au pauvre petit qu’à décamper au plus vite, s’il ne voulait se faire assommer par la vieille.
Sa résolution fut prise aussitôt. Mais n’oubliant pas l’objet qui l’avait amené, il se mit à fureter de tous côtés, espérant trouver, à défaut d’argent, quelque vêtement ou quelque ustensile dont il pût tirer profit. Dans cette recherche, ses yeux tombèrent sur une vieille paire de babouches d’une forme et d’un dessin des plus surannés, mais dont la dimension le séduisit. Elles avaient apparemment été destinées, dans le principe, à chausser quelque géant, et l’on eût pu sans peine y loger deux pieds comme celui de Mouck. Ce fut précisément ce qui lui plut. Avec de telles chaussures, il aurait l’air d’un homme, enfin, et l’on ne serait plus tenté, pensait-il, de le traiter comme un enfant !
Un joli petit bambou, surmonté, en guise de pomme, d’une tête de lion ciselée, lui sembla également un meuble fort inutile pour Mme Ahavzi, tandis qu’il s’en servirait lui-même fort bien dans son voyage. Il s’en empara donc, et, sans pousser plus loin ses recherches, il sortit de la chambre et de la maison et courut sans regarder derrière lui jusqu’aux portes de la ville. Arrivé là, il ne se crut pas encore en sûreté, et continua de courir jusqu’à ce qu’enfin la respiration fût près de lui manquer.
De sa vie, le petit Mouck n’avait fourni une course aussi longue et aussi rapide ; et cependant, malgré la fatigue qui l’accablait, il se sentait toujours sollicité à courir, et il lui semblait qu’une force surnaturelle l’entraînait en quelque sorte malgré lui. Mouck avait l’esprit subtil, ainsi que nous l’avons remarqué déjà ; il conjectura donc qu’il était sous l’influence de quelque charme qui devait tenir à ses chaussures nouvelles, et il se mit à leur crier comme lorsqu’on arrête un cheval lancé au galop :
« Ho ! ho ! halte ! ho ! là ! là ! doucement ! doucement ! »
Les babouches s’arrêtèrent aussitôt et Mouck tomba, épuisé, sur la terre, où il s’endormit de lassitude.
Tandis qu’il sommeillait lourdement, le petit chien de Mme Ahavzi lui apparut en songe et lui jappa ce qui suit :
« Cher Mouck, tu ne connais encore qu’imparfaitement l’usage de tes belles babouches. Sache donc que si, les ayant mises à tes pieds, tu tournes trois fois sur le talon, tu t’envoleras par les airs et te rendras ainsi en quelque endroit qu’il t’aura plu de choisir. Sache encore que ta petite canne recèle la vraie baguette de Jacob, et que par son moyen tu pourras découvrir les trésors enfouis dans la terre ; car, là où il y a de l’or, elle doit frapper trois fois le sol, et deux fois pour indiquer de l’argent. »
Ainsi rêva le petit Mouck, et il ne fut pas plutôt réveillé qu’il voulut vérifier la puissance de ses babouches, en attendant qu’il trouvât l’occasion d’essayer celle de sa canne. S’étant donc rechaussé vivement, il leva un pied en l’air et commença à tourner sur l’autre en s’appuyant sur le talon.
Quiconque a tenté d’accomplir ce tour d’adresse trois fois de suite dans des chaussures trop larges ne doit pas s’étonner si le petit Mouck, que sa lourde tête entraînait tantôt à droite et tantôt à gauche, n’y réussit pas du premier coup.
Il tomba plusieurs fois lourdement sur le nez. Cependant il ne se laissa pas décourager et recommença tant et si bien l’épreuve qu’à la fin il en sortit triomphant. Comme une toupie vigoureusement lancée, il tourna sur lui-même trois tours pleins, en souhaitant d’être transporté dans la grande ville la plus proche, et ses babouches l’enlevèrent aussitôt dans les airs. Elles couraient au-dessus des nuages comme si elles avaient eu des ailes, et, avant que le petit Mouck eût eu le temps de se reconnaître, il se trouva rendu au beau milieu d’une grande place sur laquelle s’élevait un palais magnifique qu’il apprit bientôt être le palais du roi.
Mouck était en possession de deux talismans précieux ; mais, en attendant qu’il pût les utiliser, il fallait vivre, et il n’avait pas la moindre piécette dans sa ceinture pour se procurer à manger. Une baguette indiquant les trésors cachés, c’était fort bon ; mais encore fallait-il traverser un endroit où des trésors fussent enfouis pour que la canne entrât en danse, et cela ne se rencontre pas tous les jours. Des babouches volantes, c’était superbe aussi ; mais courir sans but ne remplit pas le ventre. En ce moment, un messager du roi rentrait au palais, tout poudreux, efflanqué, n’en pouvant plus. « Eh mais ! se dit Mouck, voilà mon affaire ! ces gens-là sont bien payés, bien nourris ; je veux m’enrôler parmi eux et les surpasser tous, grâce à mes babouches ! »
Et, poussant droit au palais, il se fit conduire devant l’intendant général de la domesticité royale, auquel il offrit ses services comme coureur.
L’intendant partit d’un grand éclat de rire en abaissant ses yeux sur l’avorton qui lui faisait cette proposition saugrenue.
« Toi, coureur ? lui dit-il.
– Oui, moi ! Mouck, fils de Mouckrah, surnommé le petit Mouck, et qui prétends dépasser à la course le plus alerte des coureurs de Sa Majesté. »
L’aplomb du nain imposa à l’intendant. Il ne croyait pas un mot de ce que lui disait Mouck : la belle apparence qu’un pareil nabot pût lutter de vitesse avec des coureurs fendus comme des compas et dont chaque enjambée eût valu dix des siennes ! Mais il s’imagina que le petit bonhomme était quelque bouffon, dont pourrait s’amuser Sa Majesté.
« Soit ! lui dit-il, je t’engage. Descends aux cuisines et fais-toi servir à manger ; mais en même temps, prépare-toi à fournir une course d’essai sous les yeux de Sa Majesté. Va ! et, si tu tiens à tes oreilles, songe à te tirer d’affaire convenablement. »
Mouck ne se fit pas répéter deux fois l’invitation, et il descendit les escaliers quatre à quatre, conduit par un esclave qui recommanda au chef de l’office de lui donner tout ce qu’il voudrait.
Une heure après, Mouck, bien repu, était amené sur une grande pelouse qui s’étendait au-dessous des fenêtres du château, et sur laquelle devait avoir lieu la lutte que lui avait annoncée l’intendant.
On était en ce moment, à la cour, en grande disette de divertissements : Chinchilla, le singe favori du roi, était mort d’indigestion ; son beau cacatoès, surnommé l’arc-en-ciel, était dans sa mue et plus déplumé qu’un vieux coq qu’on va mettre à la broche ; restaient, il est vrai, les poissons rouges, mais au bout de quelque temps leur contemplation avait fini par paraître bien monotone à Sa Majesté. On accueillit donc avec empressement la proposition que fit l’intendant d’offrir à Leurs Altesses le spectacle d’une course dans laquelle un nain devrait dépasser, du moins le promettait-il, le plus agile coureur de Sa Majesté.
Lorsque Mouck parut sur la prairie, toute la cour était déjà aux fenêtres, et ce fut une explosion d’hilarité universelle lorsqu’on vit s’avancer, en se dandinant comme un poussah, ce petit corps surmonté d’une grosse tête qui s’inclinait à droite et à gauche pour saluer l’assemblée. Mais notre ami ne se laissa pas décontenancer par les rieurs, et, se campant fièrement sur la hanche aux côtés de son adversaire, plus maigre et plus efflanqué qu’un lévrier, il attendit sans sourciller le signal convenu.
La princesse Amarza agita son éventail, et, de même que deux traits décochés vers le même but, les deux coureurs s’élancèrent sur la plaine.
Tout d’abord l’adversaire de Mouck prit une avance notable ; mais celui-ci, emporté par ses babouches endiablées, l’atteignit bientôt, le dépassa et toucha le but longtemps avant l’autre, qui n’y arriva qu’essoufflé, tandis que Mouck respirait avec autant de calme que s’il eût fait la course au petit pas.
Les spectateurs demeurèrent pendant quelques instants stupéfaits d’étonnement et d’admiration ; mais, lorsque le roi eut daigné applaudir, toute la cour en fit autant en s’écriant : « Vive le petit Mouck ! le petit Mouck est le roi des coureurs ! »
À partir de ce moment, le petit Mouck fut attaché à la personne du roi en qualité de coureur ordinaire et extraordinaire, et chaque jour il entrait plus avant dans les bonnes grâces de son maître par la rapidité, l’intelligence et la fidélité qu’il apportait dans toutes les commissions qui lui étaient confiées. La faveur dont il jouissait ne tarda pas, du reste, ainsi qu’il est ordinaire, à susciter contre lui la jalousie des autres serviteurs, qui ne manquaient jamais une occasion de témoigner au pauvre Mouck tout leur mauvais vouloir.
Cet état de choses l’attristait. De nature aimante, et disposé lui-même à sympathiser avec tout le monde, il ne pouvait supporter non seulement la haine des autres, mais même leur froideur. « Si je pouvais, se disait-il, rendre quelque service à mes compagnons, peut-être cela changerait-il. » Il se rappela alors son petit bâton, que le bonheur de sa nouvelle position lui avait fait complètement oublier. « Je ne tiens pas pour moi à trouver des trésors, pensait-il ; les libéralités du roi me suffisent. Mais, si je venais à rencontrer quelque aubaine, je la partagerais entre mes compagnons, et cela les disposerait sans doute favorablement à mon égard. » Depuis lors il ne sortit plus, soit en message, soit en promenade, sans être muni de sa petite canne, espérant qu’un jour le hasard le conduirait en quelque endroit où des trésors seraient enfouis.
Un soir qu’il errait, solitaire, dans la partie la plus reculée des jardins du roi, il sentit sa canne bondir trois fois dans sa main. Plein de joie, il tira aussitôt son poignard, afin d’entailler, de manière à reconnaître la place, les arbres qui entouraient ce lieu, et il regagna le palais.
La nuit venue, il se munit d’une bêche et d’une lanterne sourde et retourna à la recherche de son trésor, qui lui donna d’ailleurs plus de mal qu’il ne s’y était attendu ; car ce n’est pas le tout que de trouver une mine, encore faut-il savoir et pouvoir l’exploiter. Or, les bras de Mouck étaient faibles, sa bêche grossière et pesante, et il dut piocher plus de trois grandes heures pour creuser deux pieds à peine. Enfin il heurta quelque chose de dur qui rendit sous sa bêche un son métallique. Il fouilla alors avec plus d’ardeur, pour dégager complètement l’objet dont il n’apercevait que l’un des côtés. C’était une urne immense, et, lorsqu’il eut réussi à en desceller le couvercle, il la trouva pleine jusqu’aux bords de monnaies d’or de toute espèce, mais dont la plupart portaient la date du dernier règne.
L’urne était d’un poids trop lourd et surtout de trop grande dimension pour que Mouck songeât à l’emporter. Il se contenta donc d’emplir ses culottes et sa ceinture d’autant d’or qu’elles en purent contenir ; il en fourra encore une bonne partie dans son manteau, et, lesté ainsi, il regagna sa chambre, non sans avoir pris soin de recouvrir de gazon, de mousse et de branches d’arbre le trou qu’il avait creusé.
Lorsque le petit Mouck se vit en possession d’une si grosse somme, il crut que les choses allaient changer de face pour lui et qu’il allait acquérir du même coup autant de camarades et de chauds partisans qu’il comptait d’ennemis la veille. Bon petit Mouck ! les illusions qu’il se fit alors prouvent bien qu’il n’avait aucune expérience de la vie. Autrement, eût-il pu s’imaginer qu’avec de l’or on se crée de vraies amitiés ? Hélas ! qu’il eût bien mieux fait de graisser ses babouches, et, les poches pleines d’or, de s’éclipser au plus vite !
On le jalousait sourdement auparavant, à cause de l’affection que lui témoignait le roi. On le détesta, on le vilipenda, on le maudit, on le calomnia dès que ses mains, toujours ouvertes, laissèrent couler l’or sans compter sur tout son entourage.
Le cuisinier en chef, Ayoli, disait :
« C’est un faux monnayeur.
– Il a dépouillé quelqu’un, » répondait Achmet, l’intendant des esclaves.
Mais Archaz, le trésorier, son ennemi le plus âpre, qui lui-même pratiquait de temps en temps des saignées occultes à la cassette de son maître, le traître Archaz ajoutait :
« Certainement, il a volé le roi. »
Vraies ou fausses, de pareilles accusations manquent rarement de perdre l’homme sur qui elles tombent ; et, s’il échappe au dernier supplice, ce n’est que pour expier plus durement peut-être, par son abaissement, la faveur dont il a joui.
La bande des envieux s’étant donc concertée, le chef du gobelet, Korchuz, se présenta un jour, triste et abattu, devant le roi, qui parut d’abord n’y pas prendre garde ; mais Korchuz affecta tant de désolation dans son maintien et poussa de tels soupirs, que le roi impatienté finit par lui demander ce qu’il avait à geindre ainsi.
« Hélas ! répondit le fourbe, je me désole d’avoir perdu les bonnes grâces de mon maître.
– Que racontes-tu là, ami Korchuz ? interrompit le roi ; depuis quand le soleil de mes grâces a-t-il cessé de luire sur toi ? »
Le chef du gobelet se prosterna et, dans une harangue des plus entortillées, où l’expression de son dévouement revenait à chaque phrase, il trouva le moyen de glisser que Mouck faisait un tel gaspillage d’argent depuis quelque temps, qu’il fallait que le roi eût mis sa cassette à sa disposition, à moins pourtant, ajouta-t-il benoîtement, que le malheureux nain ne fît de la fausse monnaie ou ne volât le trésor ; mais, en tout état de cause, il leur avait paru, à eux, fidèles serviteurs du roi, qu’ils ne pouvaient se dispenser de l’avertir de ce qui se passait.
Les distributions d’or du petit Mouck parurent en effet fort suspectes au roi, et il ordonna de surveiller secrètement les démarches du nain, afin de le prendre, s’il était possible, la main dans le sac. Quant au trésorier, qui aimait fort à pêcher en eau trouble, il était dans la jubilation de voir la tournure que prenait cette affaire, et il espérait bien arriver ainsi à apurer ses comptes, qui n’étaient pas des plus clairs.
Le soir de ce funeste jour, Mouck s’aperçut en retournant ses poches que ses prodigalités les avaient mises à sec, et, comme il n’avait eu vent de rien de ce qui s’était passé à son sujet, il résolut de retourner cette même nuit faire une visite à son trésor. Il était à cent lieues de soupçonner qu’on l’épiât, et que les gens apostés pour le perdre fussent ceux-là même auxquels il se proposait de partager les fruits de sa trouvaille !
Au moment où, le trou étant déblayé, il venait de soulever le couvercle du vase et d’y plonger son bras, une main de fer saisit la sienne en criant :
« Ah ! je t’y prends ! voilà donc où tu serres tes épargnes ! »
C’étaient Archaz, suivi d’Ayoli, d’Achmet, de Korchuz, de toute la meute enfin. Le petit Mouck, abasourdi, ne trouvait pas la force de dire un mot. Il fut aussitôt étroitement garrotté et conduit devant le roi.
Sa Majesté, que l’interruption de son sommeil avait mise déjà de très mauvaise humeur, reçut son pauvre coureur avec beaucoup d’irritation, et commanda qu’on lui fît son procès sans désemparer. Le vase encore à demi plein d’or ayant été placé devant le roi, ainsi que la bêche et le petit manteau du malheureux Mouck, afin de servir de pièces à conviction, le trésorier prit la parole et dit qu’il avait surpris Mouck au moment même où il venait d’enfouir ce vase tout rempli d’or dans un endroit écarté du jardin.
« Mais pas du tout ! mais pas du tout ! s’écria alors le petit Mouck dans le sentiment de son innocence, et s’imaginant qu’il suffisait d’un seul mot pour la faire briller aux yeux de tous : bien loin d’avoir enfoui cet or, je l’ai déterré au contraire, après l’avoir trouvé par hasard. »
Des murmures d’incrédulité et des ricanements ironiques accueillirent l’explication du nain et portèrent au comble la colère du roi, qui éclata d’une voix terrible :
« Comment, misérable ! prétends-tu tromper ton roi d’une façon si grossière après l’avoir honteusement volé ? D’ailleurs, que tu l’aies enfoui ou non, cet or, il ne t’appartenait pas et tu n’avais pas le droit d’en disposer. Mais voici qui va te confondre : trésorier Archaz, n’as-tu pas remarqué depuis quelque temps que des sommes énormes étaient détournées de notre cassette, et n’as-tu pas alors dirigé tes soupçons sur quelqu’un ?
– Oui ! oui ! oui ! se hâta de répondre Archaz ; et cet or provient bien de la cassette royale, et ce jeune drôle est bien le voleur. »
Après cette impudente déclaration du trésorier, le roi, se trouvant suffisamment édifié, fit signe d’emmener le malheureux Mouck et ordonna de dresser une grande potence au haut de laquelle le pauvre petit devrait être hissé dès le lendemain.
Mouck n’avait pas voulu tout d’abord révéler au roi le secret du bâton, de peur qu’on ne le dépouillât de son précieux talisman ; mais, lorsqu’il eut entendu prononcer sa condamnation et qu’il se fut bien rendu compte de l’impossibilité où le mettaient ses liens de s’envoler à l’aide de ses babouches, il se décida à sacrifier la moitié de sa fortune pour sauver l’autre moitié en même temps que sa vie. Ayant donc sollicité du roi un entretien particulier, il se jeta tout en larmes aux pieds de Sa Majesté et lui dit :
« Grand roi, les apparences m’accablent, il est vrai ; mais, si tu daignes m’entendre un moment, tu sauras bientôt quels sont ceux qui te trahissent et si le petit Mouck est parmi eux. Donne-moi seulement ta parole royale de me laisser la vie sauve, et, par la barbe du Prophète ! je te jure de t’apprendre un secret qui te fera plus riche que ne le furent jamais Haroun-al-Raschid, le superbe calife, et le fameux voyageur Sindbad. »
Le roi, dont les finances étaient des plus délabrées, dressa l’oreille à cette proposition et s’engagea, foi de monarque ! à gracier le petit Mouck, s’il pouvait en effet lui livrer un si beau secret.
Mouck présenta alors sa petite canne à son maître, et, lui en ayant expliqué tout le mystère, il ajouta :
« Et maintenant, ô toi, permets à ton fidèle et malheureux esclave de t’adresser une simple demande : l’expérience que j’ai faite ici de la vie des cours m’en a dégoûté à jamais ; souffre donc que je me retire d’un monde qui ne convient point à mes mœurs et dans lequel le hasard seul des circonstances m’avait poussé. »
Mais, tandis que notre ami formulait sa requête, le roi songeait à part lui que le petit Mouck, qui découvrait les trésors avec son bâton, devait avoir encore plus d’un bon tour dans sa gibecière. Il pensait notamment que la vélocité du nain, dont les jambes avaient à peine la longueur d’une palme, ne pouvait tenir qu’à quelque engin de sorcellerie, et cette idée ne fut pas plutôt entrée dans sa tête qu’il résolut d’extorquer ce nouveau secret au pauvre Mouck par quelque moyen que ce fût. Sa parole royale le gênait bien un peu ; mais un expédient ingénieux, que lui avait enseigné jadis un savant mufti pour se tirer de semblables cas, lui revint en mémoire, et, d’un air paterne, se tournant vers son coureur, il lui dit :
« Je t’ai promis la vie sauve, ami Mouck, et je jure encore qu’il ne sera pas touché à un cheveu de ta tête ; mais le crime dont tu t’es rendu coupable en t’appropriant un trésor trouvé sur nos terres est trop grand pour qu’il me soit possible de t’accorder une grâce absolue ; la justice en murmurerait et l’exemple pourrait être dangereux. Tu vivras donc ; seulement tu passeras en prison le reste de tes jours… »
Et après un silence pendant lequel le roi put étudier à loisir l’expression de terreur qui s’était répandue sur le visage du nain, il ajouta d’un ton doucereux :
« À moins pourtant que tu ne consentes à m’avouer de quel moyen tu te sers pour courir aussi rapidement, auquel cas je te ferai mettre immédiatement en liberté. »
Le petit Mouck n’avait passé qu’une seule nuit dans les cachots du palais, mais c’en était assez pour qu’il n’eût pas envie d’y retourner, et surtout avec la perspective d’y pourrir éternellement ; il s’exécuta donc et convint que tout son art était dans ses babouches. Cependant il eut le bon esprit de retenir la moitié de son secret, et de ne pas apprendre au roi la manière de s’envoler en tournant trois fois sur le talon.
« Fort bien ! dit le roi après avoir chaussé les babouches, dont il voulut incontinent essayer la puissance. Fort bien ! vous êtes libre, monsieur Mouck, vous êtes libre de quitter mes Etats immédiatement, sans mot dire à personne et sans regarder derrière vous. Une heure de retard, un mot d’indiscrétion à qui que ce soit, et je vous fais écorcher vif. Allez ! »
Et ce beau jugement rendu, les babouches et le petit bâton furent précieusement enfermés sous triple serrure par le roi lui-même, tout enchanté du succès de sa fourberie et jouissant par avance des plaisirs qu’il allait se procurer à l’aide de ses deux talismans.
Pendant ce temps, Mouck gagnait la frontière, le ventre creux et tirant le pied. Il était redevenu aussi pauvre qu’à son départ de la maison paternelle ; mais alors du moins il pouvait rejeter sur la fortune contraire sa misérable condition, tandis qu’à présent il n’en devait accuser que sa niaiserie, sa sottise, sa stupidité ! Ainsi pensait tout bas le pauvre Mouck, et des regrets lui montaient au cœur en songeant au beau rôle qu’il eût pu jouer à la cour avec un peu plus d’adresse et de savoir-faire. Par bonheur, le royaume duquel il était chassé n’était pas des plus vastes, et au bout de huit heures de marche il en atteignit les confins, encore bien qu’habitué au secours de ses babouches merveilleuses, il eût été forcé de s’arrêter plusieurs fois pour reprendre haleine.
Mouck avait toujours été tout droit jusque-là. Mais, dès qu’il eut franchi la frontière et qu’il ne fut plus talonné par la peur d’être poursuivi et rattrapé, il se jeta hors de la grande route et s’enfonça dans un bois qui bordait le chemin, avec l’intention de se fixer désormais dans ce lieu et d’y vivre solitaire, tant ses dernières aventures lui avaient inspiré la haine et l’horreur des hommes !
En errant à travers les arbres, il rencontra une jolie clairière. Un frais ruisseau, coulant sans bruit sur un lit de cresson, traversait cet endroit que bordaient de tous côtés des figuiers au tronc noueux, au large feuillage, et dont les fruits abondants, pleins, colorés, semblaient inviter la main du voyageur à les cueillir. Ces figues étaient si belles qu’elles eussent fait venir l’eau à la bouche d’un homme bien repu ; à plus forte raison devaient-elles éveiller la sensualité du pauvre Mouck, dont l’estomac criait la faim depuis la matinée.
En un clin d’œil il en eut englouti une douzaine. Elles étaient délicieuses, et Mouck ne se souvenait pas d’avoir jamais mangé de meilleurs fruits.
Lorsqu’il fut à demi rassasié, il éprouva le besoin de se rafraîchir, et se coucha à plat ventre au bord du ruisseau afin d’y boire ; mais aussitôt il se rejeta en arrière par un violent soubresaut, épouvanté, l’œil hagard et comme s’il eût vu au fond de l’eau quelque hideux reptile.
Il demeura un instant comme pétrifié ; puis le courage lui revint avec la réflexion.
« Eh ! non, se dit-il, c’est impossible, je suis le jouet de quelque hallucination. »
Et se rapprochant du ruisseau, il allongea lentement au-dessus de l’eau sa tête énorme, qui lui apparut alors, bien distinctement, ornée de deux immenses oreilles d’âne, tandis que son nez se projetait en avant de sa face, semblable au groin d’un tapir.
« Mes yeux me trompent, » s’écria Mouck éperdu, et il saisit sa tête à deux mains : ses oreilles avaient plus d’une demi-aune, et son nez, s’allongeant toujours, le faisait horriblement loucher.
« C’est bien fait ! s’écria-t-il enfin avec amertume, c’est bien fait ! je me suis comporté comme un âne stupide, je mérite d’avoir des oreilles d’âne ! » Et, brisé par la fatigue de la route non moins que par le désespoir de sa hideuse métamorphose, il se laissa tomber sur le gazon, où il finit par s’endormir d’épuisement et de lassitude.
Au bout d’une heure environ il se réveilla, sollicité par les murmures de son estomac, et se mit à chercher aux environs s’il ne trouverait pas quelque chose de plus substantiel que des figues à se mettre sous la dent. Mais il eut beau tourner, retourner, aller, venir, battre le bois de long en large, il lui fut impossible de découvrir autre chose que des figues et toujours des figues. Il est vrai qu’elles étaient d’espèces différentes, les unes vertes, les autres jaunes, celles-ci rougeâtres, celles-là violettes. Faute de mieux, Mouck dut se contenter de cette variété dans son ordinaire, et, comme il avait goûté déjà les violettes, il en cueillit une belle douzaine de vertes, qu’il trouva d’ailleurs non moins savoureuses que les premières.
Il se dirigeait vers le ruisseau pour arroser d’une lampée d’eau son frugal repas, quand soudain il s’arrêta, retenu par l’idée de se retrouver encore face à face avec son ignoble portraiture. Il voulut essayer du moins de fourrer sous la calotte de son turban les oreilles monstrueuses qui décoraient son chef et s’élevaient à droite et à gauche de sa grosse tête, pareilles à deux minarets flanquant le dôme d’une mosquée ; mais ses mains eurent beau explorer tout le pourtour de sa coiffure, elles n’y trouvèrent plus trace d’oreilles. Tremblant de joie, il courut au ruisseau et constata avec une indicible satisfaction que sa tête avait repris son aspect ordinaire.
Mais le petit Mouck n’était point de ces esprits légers qui voient s’accomplir un phénomène sous leurs yeux et profitent de ses conséquences ou les subissent sans chercher à s’en rendre compte.
Examen fait des circonstances qui avaient précédé et suivi sa métamorphose, il fut convaincu qu’elle devait tenir aux figues qu’il avait mangées, les unes provoquant le développement horrifique de nez et d’oreilles dont il avait été victime, et les autres étant comme l’antidote des premières.
Continuant à méditer sur cette aventure, Mouck reconnut que son bon génie lui mettait encore une fois dans la main le moyen de faire fortune ou de rattraper à tout le moins ce qu’il avait laissé échappé.
Il cueillit donc des figues violettes et des vertes autant qu’il put en tenir dans son manteau, dont il fit une sorte de bissac qu’il jeta sur son épaule, et, chargé de la sorte, il reprit le chemin du pays qu’il venait de quitter. A la première ville qu’il rencontra, il revêtit un déguisement afin de n’être point inquiété dans sa marche, et poursuivit sa route sans s’arrêter jusqu’à la capitale où résidait le roi.
On était précisément en un temps de l’année où les fruits mûrs sont encore rares ; et Mouck, qui connaissait les habitudes du palais, ne doutait pas que ses figues n’attirassent la vue des pourvoyeurs de Sa Majesté, très friande de primeurs de toute sorte. En effet, il venait à peine de s’installer sur la grande place, au milieu des autres marchands, qu’il vit arriver du plus loin le chef des cuisines et le majordome qui faisaient leur ronde accoutumée. Ils avaient passé déjà devant la plupart des étalages sans que rien eût paru les satisfaire, lorsque leurs regards tombèrent enfin sur la corbeille de figues du petit Mouck.
« À la bonne heure ! s’écria le majordome, voici qui est digne de la table du roi. Combien veux-tu de toute ta corbeille ? » demanda-t-il au faux marchand.
Celui-ci demanda un prix modéré qui lui fut accordé sans débat, et le majordome ayant remis la corbeille aux mains d’un esclave pour la porter au palais, il poussa plus loin afin de continuer son inspection.
Cependant Mouck, son marché conclu, avait jugé à propos de s’esquiver afin d’aller se préparer au nouveau rôle qu’il avait encore à jouer pour mener à bien le dénouement de cette aventure.
Le soir du même jour, il y avait grand gala au palais : on fêtait le vingtième anniversaire de l’avènement du roi au trône. Le maître d’hôtel s’était surpassé et Sa Majesté avait daigné à plusieurs reprises lui en témoigner sa satisfaction, lorsque apparurent, au milieu d’un dessert choisi, les superbes figues de Mouck, s’élevant en pyramide dans une riche corbeille en filigrane d’or.
Ce fut un cri d’admiration universelle à cette vue, et le roi, qui avait épuisé déjà toutes les formules laudatives à propos des mets servis précédemment, détacha de son propre bonnet son grand ordre de la Fourchette et voulut en décorer lui-même son maître d’hôtel, qui reçut à genoux cette précieuse distinction.
Sa Majesté ordonna ensuite galamment que l’on présentât la corbeille à la reine ainsi qu’aux princesses ses filles et, s’étant servi lui-même, il abandonna le reste aux autres convives, parmi lesquels se trouvaient tous les princes de sa famille, mêlés aux grands fonctionnaires de l’État.
L’un de ces derniers, le grand mufti, qui se piquait d’éloquence, avait réservé pour ce moment le discours qu’il était dans l’habitude d’adresser au roi à cette époque, discours toujours le même et que le roi écoutait toujours avec le même sérieux ; mais, ce jour-là, à peine le grand mufti eut-il déroulé son papier et prononcé le « Grand roi » sacramentel du début, qu’il entendit des rires étouffés éclater tout autour de lui.
L’orateur ne laissa pas d’abord que d’être passablement interloqué par cet étrange accueil fait à sa rhétorique officielle ; mais, après qu’à son tour il eut promené ses regards sur ses voisins, il se mit à pouffer comme eux, et ce ne fut plus alors dans toute la salle qu’un formidable éclat de rire.
Du reste, si l’accès fut violent, il dura peu. Chacun des convives, en voyant les oreilles de ses voisins, éprouva le besoin de s’assurer de l’état des siennes, et tous s’aperçurent bientôt qu’ils n’avaient rien à s’envier les uns aux autres à l’endroit de ce cartilage. Quant aux oreilles du roi, elles s’étaient si majestueusement allongées que le grand mufti lui-même ne semblait à côté de lui qu’un ânon, encore bien qu’il en portât plus d’un bon pied par-dessus son bonnet.
Grande fut la désolation de la cour en se voyant accoutrée de la sorte. On manda aussitôt le ban et l’arrière-ban des médecins ; et tous ensemble et chacun séparément furent consultés sur ce cas extraordinaire, qu’ils ne purent guérir en aucune façon, mais sur lequel ils glosèrent d’ailleurs fort savamment.
Un chirurgien ingénieux se présenta alors, qui proposa tout simplement de couper tout ce qui excédait la longueur ordinaire, et s’offrit de refaire des nez et des oreilles présentables au goût des personnes qui voudraient bien l’honorer de leur confiance. Mais tous trouvèrent le remède pire que le mal, hors la princesse Amarza, qui ne pouvait se consoler de la perte de son petit nez rose et de ses oreilles mignonnes si finement ourlées. Mais, hélas ! ce fut en vain qu’elle affronta l’horrible opération, la pauvre enfant ! L’acier s’était à peine éloigné de son visage délicat qu’oreilles et nez avaient repoussé de plus belle.
Sur ces entrefaites, on vint annoncer au roi qu’un vieux derviche demandait à lui parler et qu’il se faisait fort de remédier à l’affreux accident dont se désolait la cour.
« Qu’on l’amène sur l’heure, » dit le roi.
Un vieux petit homme tout ratatiné par l’âge, enveloppé dans une large robe noire, coiffé d’un turban pyramidal, et dont la longue barbe blanche descendait jusqu’aux pieds, fut introduit par les esclaves avec force salamalecs.
« Le mal qui t’a frappé, toi et les tiens, dit-il au roi, n’est point un mal naturel et que puissent atteindre les remèdes ordinaires de la médecine. Ce doit être la punition de quelque grand crime commis par toi jadis, et pour lequel tu auras négligé de faire les expiations voulues. Avec la grâce d’Allah, je puis te guérir cependant, je puis vous guérir tous ; et pour t’en donner une preuve, vois ! »
Tout en parlant, le derviche s’était approché de la princesse Amarza, qui se tenait toute honteuse en un coin et s’efforçait de dissimuler sa laideur en plongeant son visage dans ses deux petites mains.
« Tenez, mon enfant, mangez ceci, » lui dit-il en lui présentant dans une petite boîte de jonc une espèce de confiture sèche et de couleur verdâtre.
La princesse eût avalé des couleuvres vivantes, s’il l’eût fallu, pour reconquérir sa beauté ! Elle ne se fit donc pas prier pour goûter à la drogue du derviche, et soudain un cri d’admiration s’éleva dans toute la salle : la princesse était redevenue plus jolie que jamais, ce dont elle s’assura aussitôt elle-même avec un empressement charmant, en se précipitant devant une glace dont le témoignage lui rendit enfin toute sa bonne humeur.
Cependant, le derviche, se retournant vers le roi qui contemplait sa fille d’un œil enivré :
« Que me donneras-tu, lui dit-il, si, par la puissance de mon art, je fais pour toi, pour vous tous, ce que j’ai fait pour la princesse Amarza ?
– Parle, bon derviche, dis-moi ce que tu veux et je te promets de te l’accorder. »
Le derviche se taisait, comme hésitant à formuler une demande ou doutant peut-être de la parole royale.
« Viens ! lui dit le roi, viens ! »
Et, l’entraînant vers son trésor, il étala sous ses yeux toutes les richesses qui y étaient entassées, en le suppliant de choisir ce qui lui plairait, ou même de prendre tout, si bon lui semblait, pourvu qu’il lui rendît un visage humain.
Dès l’entrée, le derviche, ou plutôt Mouck, car c’était lui, vous l’avez déjà reconnu sans doute, avait aperçu dans un coin ses chères babouches et sa petite canne, et, tout en feignant d’examiner attentivement les merveilleux objets qui décoraient la salle, il s’avançait petit à petit dans cette direction.
Lorsqu’il ne fut plus qu’à trois pas des babouches, il sauta dedans d’un seul bond, saisit sa petite canne d’une main, de l’autre arracha sa fausse barbe et se montra aux yeux étonnés du roi sous les traits bien connus de l’exilé Mouck.
« Roi perfide ! s’écria-t-il, monarque imbécile ! qui paies d’ingratitude les fidèles services de tes vrais amis, tandis que tu te laisses sottement tromper par des coquins audacieux, la difformité qui t’a atteint est la juste punition de ta fourberie et de ta sottise. Tu garderas tes oreilles d’âne ; tu les garderas éternellement, afin qu’elles te rappellent sans cesse l’indigne traitement que tu as fait subir au pauvre Mouck.
– Coquin ! dit le roi, sortant de son ébahissement, tu périras sous le bâton ! » ; et, de tous ses poumons, il appela ses serviteurs à l’aide.
Mais Mouck tourna rapidement trois fois sur lui-même en souhaitant d’être transporté à cent lieues de là, et, s’élançant par la fenêtre ainsi qu’un oiseau, il était hors de vue avant qu’aucun esclave fût arrivé.
Après avoir couru le monde quelque temps et gagné par le moyen de ses deux talismans une très grande aisance, le petit Mouck revint se fixer à Nicée, où il n’a pas cessé de vivre depuis lors, mais toujours solitaire ; car il a gardé, non de la haine, son âme douce en est incapable, mais un profond mépris et presque du dégoût pour les hommes, par suite du commerce qu’il a eu avec eux. Il a du reste acquis dans ses voyages une expérience et une sagesse rares ; et, malgré son extérieur étrange, le petit Mouck – retiens bien ceci, me dit mon père en finissant, – le bon petit Mouck a droit, par ses malheurs et ses vertus, au respect et à l’admiration de tous bien plus qu’à leurs moqueries. »
Tout le temps qu’avait duré ce récit, je n’avais pas cessé d’y apporter la plus grande attention, et, lorsqu’il fut achevé, je protestai avec effusion des regrets que je ressentais de ma conduite indigne envers le petit homme. Mon père me félicita beaucoup de ce retour à des sentiments meilleurs et m’engagea à y persévérer ; mais, comme il ne revenait jamais sur ce qu’il avait une fois résolu, il reprit en même temps son rotin et m’administra la seconde moitié de la correction qu’il m’avait promise.
Je m’empressai de raconter à mes petits camarades les merveilleuses aventures du petit Mouck ; et sa bonté d’enfant, non moins que les puissances occultes dont il disposait, nous inspirèrent pour lui une telle vénération, que jamais depuis lors aucun de nous ne s’avisa de lui faire la moindre niche. Tout au contraire, nous l’entourâmes aussi longtemps qu’il vécut des plus grandes marques de considération, et, s’il venait à passer devant nous dans ses jours de sortie, nous nous inclinions devant ses grandes babouches avec autant de respect que nous l’eussions pu faire devant le cadi lui-même ou le mufti de la grande mosquée.
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(Wilhelm Hauff, La Caravane, contes orientaux, traduits par Amédée Tallon et illustrés de 46 vignettes par Bertall, Paris : Louis Hachette, 1861)