LAUTRÉAMONT
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Depuis soixante ans qu’on tente de l’oublier, périodiquement il émerge. Il est de ceux qui agacent et inquiètent, dont on se délivre avec un haussement d’épaules, et que l’on retrouve un peu plus loin, au détour du chemin. Je ne dis pas que le snobisme ne porte pas quelque responsabilité de ces résurrections successives ; tout de même il faut bien admettre qu’une telle persistance de survie dérive peut-être aussi d’autres causes : de l’étrange nouveauté de l’œuvre, qui aujourd’hui encore nous frappe ; et probablement aussi du génie de son auteur.
L’édition critique, quasi définitive, que m’envoie aujourd’hui le Sans-Pareil (1), me l’a fait relire. L’étrange impression ! et qui sera celle, je pense, de tout lecteur raisonnable : les six livres qui composent les Chants de Maldoror sont certainement l’œuvre d’un fou. De l’état d’esprit qui est celui du dément, Isidore Ducasse montre tous les caractères : cette gravité insistante à maintenir une apparence de logique au cours de l’exposé le plus incohérent, cet imperturbable sérieux à vaticiner solitairement, ce mépris grandiose de tout ce qui peut exister en dehors du cauchemar grotesque et lubrique sous lequel la raison du poète s’enterre, enfin cette inlassable persévérance à tourner en rond, à piétiner stérilement parmi les ruines de l’intelligence et le fouillis monstrueux des images. Vraiment le document ne permet aucun doute et, avant d’intéresser le critique littéraire, il offre au psychiatre la matière d’un copieux diagnostic.
Est-ce à dire qu’il faille en rester là ? Non, certes ; le génie et la folie sont cousins germains et ce visage hideux où éclate la démence est celui-là même qui tout à l’heure resplendissait d’une indicible majesté. Pour réaliser que de tels contrastes peuvent non seulement se succéder, mais encore se manifester ensemble, il suffit de lire quelques pages des Chants de Maldoror. Comment n’être pas frappé de la magnifique plénitude du style, de cette éloquence si consciemment nombreuse et qui déroule avec une si tranquille maîtrise les mouvements de son lyrisme ? Vraiment, à laisser errer distraitement son regard sur la page, l’on éprouve d’abord cette sorte de contentement visuel en même temps que pré-auditif que l’on ressent par exemple devant une page de Flaubert ou de Mérimée ; ce n’est qu’au bout de quelques instants d’attention que la furieuse incohérence du discours frappe d’étonnement, puis de stupeur. On découvre alors que si l’étrange personnage qui s’était pompeusement baptisé « comte de Lautréamont » était incapable de suivre longtemps le fil de ses idées, il n’en a pas moins été un admirable ouvrier de la grande prose lyrique française. Peu de passages célèbres possèdent la puissance orchestrale de l’invocation au « Vieil Océan », par exemple, que l’on trouve au livre I, ou de ce prodigieux dialogue avec le Cheveu, qui termine le livre III. Il règne d’ailleurs, tout au long de cette œuvre démesurée, cette fureur orgiaque, ce vertige hypnotique qui font penser à la fois à une apothéose et à un supplice – l’apothéose de la bestialité et le supplice de l’intelligence blessée à mort. Il est extrêmement curieux de remarquer que les thèmes sont presque régulièrement obscènes, mais cosmiques, ignobles mais grandioses. Et les interlocuteurs de Maldoror – ceux-là mêmes avec lesquels il discute de la musique des sphères célestes et des aspirations magiques de l’esprit – se trouvent presque toujours être des animaux ou des débris d’être, voire des arbres ou des choses inanimées, comme un caillou. Il y a là comme une vengeance dérisoire du génie contre la déviation mentale à laquelle le contraignait la fatalité, comme une protestation démoniaque et douloureuse.
Bien entendu, ces exercices forcenés, issus d’un cerveau de vingt-quatre ans (2), s’accompagnent de lambeaux de souvenirs personnels et surtout de réminiscences littéraires. On s’est plu à relever diverses influences dans la prose de Maldoror : Mickiewicz, Byron, Milton, voire Walter Scott et Eugène Sue ; mais ce sont lueurs fugitives sur le sombre déroulement du poème. L’essentiel appartient bien à Lautréamont, et surtout cette terrible soif de haine qui ne l’a jamais abandonné. Cette passion qui le pousse à blasphémer et à salir apparaît proprement terrifiante. Cela n’a rien de commun avec le pamphlet ou la satire ; c’est une sorte de vaticination ivre, quelque chose de livide et de fatal ; des grappes d’images majestueuses ou atroces orchestrent la mélopée de la malédiction – de la lamentation, devrais-je plutôt dire, car, en dernier ressort, cet appel étranglé vers l’infini laisse une impression de solitude et de désolation irrémédiable. C’est le grelottement d’un être traqué qui s’étourdit de mots pour ne pas sentir les mains pâles de la démence, posées sur ses tempes ; et l’on ne sait pas vraiment ce qui l’emporte de la puérilité ou de la fureur de ces effarantes visions où, parmi des flots de sang, rampent des vampires, des crapauds, des araignées, des poux et quelque chose de plus funèbre encore, qui est la désolante dérive d’une intelligence foudroyée.
Ici le lecteur haussera les épaules : « Élucubrations de fou, dira-t-il ; cela mérite-t-il d’une étude littéraire ? » Sans doute : mais il faut ou bien supposer que parmi ce cauchemar grotesque quelque chose d’humain surnage, ou bien que notre époque est un peu désaxée, puisque, bien loin d’avoir sombré, depuis soixante ans Maldoror exerce une certaine influence sur chaque nouvelle génération d’écrivains. Soutenir que cette influence est aussi forte que celle de Rimbaud, par exemple, qui fut son contemporain, serait certainement inexact ; mais elle est aussi sensible que celle de Laforgue (pour ne prendre que des poètes réputés considérables de ce temps-là) ou que celle de Tristan Corbière. Apollinaire lui-même, pourtant si personnel, dut beaucoup à Lautréamont et, de nos jours, après les dadaïstes, les surréalistes eux-mêmes pourraient se réclamer de cet étrange parrainage. Et je ne nomme là que les groupes dits « avancés. » Pourtant, à défaut des talents académiques, qu’immunise contre un semblable virus leur imagination modérée et leur prudent amour du lieu-commun, on pourrait sans grand-peine désigner le fugitif passage du météore dans des œuvres dûment classées, dont les auteurs – par modestie, qui sait ? ou par pudeur – ont omis de dire à quelle flamme solitaire ils avaient allumé leur lanterne.
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(1) Lautréamont (Isidore Ducasse) : « Œuvres complètes » ; étude, commentaires et notes par Philippe Soupault (au Sans-Pareil, 37, Avenue Kléher, Paris).
(2) C’est approximativement à cet âge qu’Isidore Ducasse dut composer ses Chants de Maldoror. On ne sait du reste presque rien de sa vie. Né en 1846 à Montevideo, il disparaît, à Paris vers les derniers mois de l’année 1870 ; il semble qu’à la fin de son existence, il ait été mêlé aux efforts des révolutionnaires qui travaillaient soit à Bruxelles, soit à Paris. On voit assez bien Lautréamont dans ce rôle d’agitateur socialiste, où, paraît-il, il montrait plus de raison que dans ses œuvres littéraires.
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(Emmanuel Buenzod, in La Semaine littéraire, n° 1746, samedi 18 juin 1927)
CHRONIQUE MORALE
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Nous demandons pardon aux lecteurs de la Gironde de tacher ce recueil des noms de Lacenaire et d’Avril. Mais la science ne saurait passer à côté des monstres ; ils portent aussi leur enseignement.
Un journal de Paris dit :
« Nous avons eu occasion d’examiner les têtes des deux suppliciés Lacenaire et Avril, exécutés dans la journée du 12 janvier, et voici ce que nous avons constaté : la figure d’Avril n’a d’autre expression que celle d’une stupide férocité. Son crâne nous a paru présenter les particularités suivantes : le front déprimé, fortement incliné en arrière, du reste assez découvert ; une saillie assez prononcée commence au niveau de l’apophyse ordinaire externe du coronal, se porte en arrière, s’élargit et prend au-dessus du conduit auditif un développement considérable. En somme, c’est un crâne type de voleur et d’assassin. Les phrénologistes ne manqueront pas de s’emparer de cette circonstance : mais la tête de Lacenaire est là pour donner un nouveau démenti.
En effet, Lacenaire, dont la froide cruauté, dont l’impassibilité au milieu des circonstances les plus effrayantes vient d’épouvanter la France, Lacenaire est phrénologiquement un saint homme muni de toutes les qualités d’un homme bon, doux, sensible, ayant en horreur l’injustice, le vol, et à cent mille lieues de l’assassinat. Voilà au moins ce que la phrénologie nous apprendrait si les faits n’étaient pas là. C’est ainsi qu’il y a un développement marqué de toutes les parties antérieures et supérieures du crâne, aplatissement remarquable des parties latérales, et surtout de celles où correspondent, dit-on, le vol et le meurtre. Les organes de la bonté et surtout de la théosophie sont remarquables par leur développement. »
Quelle que soit la valeur absolue du système phrénologique d’Avicenne, développé par Gall, qui a mérité d’y attacher son nom, nous ne pensons pas que le crâne de Lacenaire donne un démenti à ce système. Il vient confirmer au contraire un des principes les plus importants de Gall, savoir que, malgré les propensions natives, l’éducation peut conduire l’homme dans une direction différente ou même opposée.
La nature développe chez un enfant les organes de la religion et de la bonté. Mais cet enfant naît dans un siècle dont la devise est s’enrichir, quand même, dans un pays où le mobile le plus général est la vanité, dans une position sociale où il connaît les jouissances de la richesse, et où sa vanité est excitée par cette position même et par quelques talents que la fortune aide tant à faire applaudir. Ses dispositions religieuses sont tournées en pratiques insignifiantes , par un abus trop commun de presque toutes les religions ; sa bonté est dénaturée par la tendance à la protection. Ce n’est déjà plus l’homme bon et pieux de la nature ; c’est un vulgaire étudiant français.
Arrive dans sa famille un revers de fortune. Il se voit ruiné… quoi ! il ne brillera plus parmi ses égaux, au-dessus de ses égaux ! le voilà au-dessous au contraire, par la seule toise bien convenue, celle de la richesse ! De protecteur, il faut devenir protégé ! À l’âge où les passions lui offrent d’une main toutes les jouissances, et tendent l’autre pour avoir de l’or, il n’a pas d’or, il ne jouira pas ; travailler ? fi ! que c’est long, pénible, et puis un génie comme lui !… se résigner, s’envelopper dignement dans le manteau troué de la philosophie ? Ce n’est là ce que lui ont appris ni ses succès de collège, ni, dans l’hypothèse admise, ses exercices de dévotion… Un système s’offre à lui ; c’est déjà une belle chose qu’un système. Il est nouveau ou à peu près : mais voilà de quoi passer à l’immortalité, à l’immortalité du nom ; Lacenaire n’en connaît pas d’autre. L’échafaud est bien sur la route ; mais qu’importe l’échafaud ? de sots préjugés y attachent seuls de la honte. Le génie de Lacenaire est bien au-dessus d’eux. Lacenaire ennoblira l’échafaud à force d’intrépidité et de poésie ; il en fera le piédestal de sa statue.
Et Lacenaire met en pratique son système nouveau ; c’est l’assassinat ; l’assassinat raisonné, organisé, relevé de profonds calculs, embelli de jolis vers, masqué d’un costume élégant, l’assassinat fashionable.
La bosse religieuse réclame bien d’abord ; mais ce n’est qu’un fantôme qu’on avait logé dans cette bosse. Lacenaire souffle sur le fantôme, et la bosse vide se tait.
La bosse de la bonté s’émeut bien d’abord aux cris des victimes ; mais Lacenaire se fait à ces inconvénients de son système, comme d’autres hommes nés bons se font aux dissections sur le vif et avaient essayé à une certaine époque de les exercer jusque sur les hommes.
Quelques mois d’habitude, quelques succès dans son art, et voilà le Lacenaire, né bon, né religieux, devenu, sans que Gall en puisse mais, le Lacenaire de la cour d’assises, le Lacenaire de l’échafaud, le complice du scélérat né Avril et bien moins digne de pitié que lui.
Seulement, l’organisation n’a pas perdu tous ses droits : comprimée, elle n’est pas étouffée ; les bosses supérieures du crâne manifestent de temps en temps leur action. Ainsi, le sang-froid qu’il a jugé de bon ton d’apporter à l’audience a besoin des fréquents secours du rhum, du tabac, du café ; les genoux, moins exercés à une telle lutte que la langue et le cerveau, flageolent et fléchissent, quand la tête arrange des rimes à effet et se grime pour la plaisanterie. La langue elle-même s’embarrasse enfin ; elle fait d’inutiles efforts pour transformer l’horrible appareil d’une mort infâme et méritée, en tribune ou en théâtre, et quoique l’on ait encore fièrement rejeté dans la prison les secours religieux, on les demande, tels quels, lorsqu’on voit face à face la mort, et, après la mort, quelque chose encore. On les demande ; ils accourent… il est trop tard… Depuis quelques minutes, il y a une tête et un tronc, il n’y a plus de vie.
Voilà, en dépit des bosses de la bonté et de la théosophie, l’ouvrage, fort concevable et fort digne de réflexion, de l’appât de l’or et de la vanité.
Si la position de Lacenaire eût satisfait chez lui ces deux passions, Lacenaire n’eût donné que des exemples de piété et de bienfaisance ; voyez un être du même genre, mais d’une trempe plus dure, Fieschi : que le roi, dit-il, le prenne pour son garde-du-corps, et le roi pourra braver tous les Fieschi du monde.
En tout cela, les croyants au progrès peuvent encore triompher : que tout se raisonne, que tout se réduise en système, le crime lui-même, s’il veut ; il est clair qu’il disparaîtra plus vite avec les faux systèmes et les mauvais raisonnements ; l’on aura ainsi plus de prise sur lui, que lorsqu’il n’était que l’explosion, impossible à prévenir, d’une passion brutale et irréfléchie.
P. J….
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(La Gironde, revue de Bordeaux, février 1836)
1933 : Benjamin De Casseres s’apprêtant à célébrer la fin de la prohibition
dans sa suite de l’hôtel Waldorf=Astoria sur Park Avenue.
Vers le milieu de l’année 1795, peu de temps après la déplorable affaire de Quiberon, une dame anglaise fut arrêtée au moment où elle entrait en France par la frontière suisse. Ce qu’elle savait de français se bornait à quelques mots mal prononcés ; il fallut, pour l’interroger, recourir à un interprète. Sommée de faire connaître les motifs qui l’avaient portée à tenter une si périlleuse entreprise, la voyageuse répondit qu’elle en avait affronté les risques dans le seul but de visiter le château où le barbare sire de Fayel avait fait jadis manger, à Gabrielle de Vergy, le cœur d’un noble chevalier. Une déclaration ainsi formulée parut si ridicule à ceux qui l’entendaient, qu’ils furent conduits à mettre en doute, ou le bon sens, ou la véracité de l’excentrique Anglaise. Ils s’arrêtèrent à cette dernière idée, et envoyèrent l’étrangère sous bonne escorte à Paris, comme inculpée d’espionnage au profit de l’Angleterre. À son arrivée, elle fut déposée en lieu sûr et enfermée à la Conciergerie.
L’opinion publique était alors dans un état de violente exaspération contre les Anglais. La compatriote de Pitt se vit accablée d’outrages, et ses terreurs, exprimées dans un singulier jargon mêlé d’anglais et de français barbare, ne faisaient qu’exciter davantage la gaieté grossière de ses geôliers. Après avoir épuisé toute espèce de railleries et d’insultes envers la prisonnière, ils finirent par la jeter dans le cachot le plus humide et le plus incommode qu’ils purent trouver. La porte de cet antre n’avait pas plus de quatre pieds d’élévation. Le seul rayon de jour qui en éclairait obscurément les murs imprégnés de moiteur et le sol de terre nue, y descendait par une lucarne, haute de quatre pouces sur quinze de large. Un lit de sangle et un paravent composaient tout l’ameublement du lieu. Le lit servait en même temps de siège ; le paravent était destiné à établir une séparation partielle entre l’habitante du cachot et ses gardiens qui, postés dans une pièce contiguë, pouvaient à volonté épier, au travers d’une étroite ouverture, les moindres mouvements de la prisonnière.
L’étrangère, à la vue d’un pareil gîte, recula de dégoût et demanda s’il n’était pas possible d’enfermer une femme dans quelque lieu moins terrible.
« Vous êtes bien difficile à contenter, madame, répondit le brutal geôlier, en contrefaisant son mauvais français, vous vous trouvez ici dans le palais de madame Capet. »
Puis, fermant derrière lui la porte massive, renforcée de plaques de fer et assurée au-dehors par trois ou quatre verrous couverts de rouille, il la laissa pour aller répéter cette heureuse saillie à ses compagnons, et jouir avec eux de la consternation de madame Rosbif, nom qu’ils donnaient à la nouvelle captive.
Cependant, cette dernière était tombée à genoux et regardait autour d’elle avec une sorte de pieuse émotion.
« De quel droit, s’écria-t-elle, me plaindrais-je d’être plongée dans le cachot naguère habité par la reine de France, par la belle, par la noble Marie-Antoinette ? Je cherchais un aliment aux rêves de mon imagination. J’avais entrepris un voyage en ce pays pour visiter les lieux illustrés par le séjour des plus fameux personnages ; la fortune est venue à mon aide, ceci vaut mieux que le château du sire de Fayel et la terrible histoire du cœur sanglant. Jamais une plus puissante inspiration ne s’empara de mon esprit. Je vais travailler. »
Elle tira de sa poche un rouleau de papier qui avait échappé à l’investigation des guichetiers, et, passant la main sur son front, elle s’approcha de la lucarne pour profiter d’un faible reste de jour. Alors, prenant un crayon, elle couvrit rapidement dix ou douze pages des lignes serrées d’une écriture microscopique. L’obscurité croissante la contraignit enfin de s’arrêter. Elle repliait le manuscrit pour le remettre dans sa poche, quand une main brusque le lui arracha.
« Ah ! ah ! madame Rosbif, s’écria le geôlier d’un ton triomphateur, vous croyez qu’il vous sera loisible de griffonner ici tout à votre aise, de tramer des complots contre la République et d’entretenir des relations avec les ennemis de la Nation ? Nous verrons cela ! Ces papiers seront remis aujourd’hui, sans faute, au ministre, et l’on saura ce que signifie cette nouvelle machination contre la liberté. Entendez-vous, misérable agent de Pitt et Cobourg ? »
Le soir même, le manuscrit de l’étrangère était entre les mains du ministre Tallien. Celui-ci, ne sachant pas l’anglais, sonna et fit demander son secrétaire ; mais nulle part on ne put le trouver. Le ministre, embarrassé, se dirigea alors vers l’appartement de sa femme.
Madame Tallien, l’une des beautés célèbres du temps, était en ce moment occupée de faire sa toilette pour un bal costumé. Penchée en avant dans une attitude gracieuse, elle entrelaçait autour de sa mince cheville les rubans d’un cothurne de pourpre. Sa tunique à la grecque, simplement attachée sur son épaule par une agrafe en diamants, ses cheveux noués derrière la tête comme ceux de la Polymnie du Louvre, s’harmonisaient admirablement avec le dessin classique de ses traits. Le ministre, en la regardant, oublia presque l’affaire qui l’amenait auprès d’elle.
La dame jeta un léger cri de surprise.
« Pour quel grave motif, monsieur daigne-t-il m’honorer d’une visite à cette heure inaccoutumée ? demanda-t-elle.
– J’ai ici quelques papiers, répondit le ministre, qui ont été saisis sur un espion féminin, et qui contiennent, m’assure-t-on, les preuves d’une dangereuse conspiration. Ils sont écrits en anglais. Mon secrétaire est absent ; cette langue vous étant familière, je viens vous prier de vouloir bien me les traduire. »
Madame Tallien prit le manuscrit et le parcourut.
« Faut-il lire tout haut ? » demanda-t-elle d’un air amusé.
Son mari fit un signe affirmatif.
« Le vent gémit tristement à travers le feuillage ; la pluie tombe par torrents. Les terreurs de ma prison deviennent de plus en plus formidables. Des fantômes se dressent de toutes parts & secouent leurs linceuls d’une blancheur de neige. La froide & impitoyable main du malheur s’étend lourdement sur mon front si jeune encore.
Ainsi parlait l’illustre prisonnière, tandis que, dans l’ombre, elle tâtait de ses mains tremblantes les murs humides du cachot. »
– Voici véritablement une singulière conspiration, observa madame Tallien, après avoir lu les lignes précédentes. Voyons le titre : Chapitre XII. La prison du château, et le nom de l’auteur : Anne Radcliffe. Vite, citoyen ! mettez cette femme en liberté et amenez-la-moi. Votre espion n’est autre que la célèbre Anglaise, auteur des Mystères d’Udolphe. »
Le ministre se souvint alors dans quelle intention romanesque l’étrangère, d’après sa propre déclaration, avait entrepris son aventureux voyage. Il rit de l’erreur où étaient tombés ses agents, et, sortant à la hâte, il donna des ordres pour que la prisonnière fût immédiatement conduite chez madame Tallien.
Cependant, la belle Française, oubliant sa toilette et le bal qui l’attendait, se promenait dans son appartement avec un plaisir et une impatience d’enfant. Elle allait faire connaissance de la manière la plus piquante, la plus inattendue, avec l’auteur de ces romans qui avaient si souvent occupé sa vive imagination d’idées d’apparitions ou de prisonniers mourant de faim dans d’horribles cachots. Elle consultait sa pendule à tout instant et comptait jusqu’aux secondes qui s’écoulaient. Enfin, le bruit d’une voiture se fit entendre dans la cour de l’hôtel, madame Tallien courut à la porte, qui s’ouvrit, et les deux célébrités féminines se trouvèrent en présence l’une de l’autre.
La femme du ministre recula involontairement de surprise, et presque de consternation, à l’aspect de l’étrange figure arrêtée sur le seuil ; car madame Radcliffe avait fait halte, éblouie et troublée par les lumières qui éclairaient le salon et blessaient ses yeux, accoutumés depuis plusieurs heures à l’humide obscurité d’une prison. L’Anglaise formait un contraste frappant avec la radieuse beauté placée devant elle. Sèche, froide, anguleuse, les vêtements en désordre par suite de son arrestation, de son voyage forcé et de son incarcération, elle offrait dans tout son extérieur quelque chose de bizarre et de fantasque qui ajoutait à son âge réel dix bonnes années de plus.
Madame Tallien, revenue de son premier étonnement, s’avança vers l’étrangère, lui souhaita cordialement la bienvenue en anglais, et lui dit combien elle s’estimait heureuse d’avoir contribué à la mise en liberté d’un auteur si renommé. Un remerciement répondit à ce compliment, et toutes deux vinrent s’asseoir près du foyer, dont la flamme claire et la chaleur vivifiante furent particulièrement agréables à la prisonnière délivrée, et réveillèrent en elle une activité d’esprit qui semblait avoir été engourdie par l’atmosphère glacée de son cachot. La conversation fut gaie, piquante, pleine de charme et d’abandon. Madame Tallien ne l’interrompit que pour donner à sa femme de chambre l’ordre de renvoyer la voiture et de fermer sa porte à toute espèce de visiteurs.
Madame Radcliffe avait beaucoup voyagé et narrait ses aventures avec autant de grâce que d’originalité. Les heures s’écoulaient sans être remarquées. L’Anglaise en était à une excursion hasardeuse, entreprise par elle durant son voyage en Suisse, quand la pendule sonna minuit. La conteuse pâlit, un frisson agita son corps d’une manière sensible. Elle suspendit son récit et promena autour d’elle un œil d’égarement et d’effroi, comme si son corps eût suivi les mouvements de quelque être invisible. Madame Tallien, frappée d’une vague terreur, n’osait adresser un seul mot à sa visiteuse. Cette dernière finit par se lever brusquement, ouvrit la porte, et, avec un geste impératif, ordonna à quelqu’un du nom d’Henry de quitter la chambre. Cela fait, elle parut éprouver un soudain soulagement.
La gracieuse Française eut l’air de n’avoir pas remarqué cet incident. Bientôt après, les deux nouvelles amies se séparèrent. Madame Tallien conduisit elle-même la voyageuse à l’appartement qu’on lui avait préparé, et se retira en la saluant d’un affectueux au revoir.
Le lendemain, dans la soirée, madame Radcliffe se présenta chez son hôtesse, dès que celle-ci eut fait connaître qu’elle était prête à la recevoir. Calme, reposée dans son maintien et vêtue à la française, la femme-auteur paraissait beaucoup plus jeune qu’on ne l’eût cru la veille, et n’était même pas dépourvue de toute beauté. Elle ne fit aucune allusion à la scène du soir précédent, se montra gaie, spirituelle, aimable, et prit une part animée à la conversation. Mais dès que l’aiguille des minutes eut indiqué onze heures et demie sur le cadran de la pendule, les couleurs de son teint s’effacèrent, une ombre de pensive tristesse remplaça son enjouement, et, peu de moments après, elle prit congé de la compagnie.
La même chose eut lieu le lendemain encore, et tous les jours suivants. Madame Tallien, malgré le sentiment de vive curiosité que lui inspirait ce mystère, avait trop de politesse pour questionner l’étrangère confiée à son hospitalité. Un mois s’écoula de cette manière. Au bout de ce temps, madame Radcliffe, seule un soir avec sa nouvelle amie, exprima quelque contrariété de se voir retenir prisonnière en France, sans pouvoir retourner dans son pays. Pour toute réponse, madame Tallien se leva, tira un papier de son secrétaire et le lui présenta ; c’était un passeport daté du soir même, où madame Radcliffe avait été rendue à la liberté.
« Puisque vous voulez quitter vos amis de France, lui dit son hôtesse en souriant, partez, ingrate !
– Oh ! non, ne m’appelez pas ingrate, répliqua l’auteur en prenant la belle main de son amie et la portant à ses lèvres ; mais l’année décline rapidement, et un devoir solennel me rappelle vers ma terre natale. Dans le cimetière d’un pauvre village, près de Londres, il est deux tombes où, chaque année, le jour de Noël, je porte des fleurs et des prières. Si je ne rentre pas en Angleterre avant cette époque, ce sera la première fois qu’elles auront été négligées. Vous connaissez déjà mes autres secrets ; mon intention, continua-t-elle en baissant la voix, est de confier aussi celui-ci à votre oreille amie. »
Passant la main sur son front, l’Anglaise entama le récit d’une étrange et tragique histoire, dont les détails ne sauraient entrer dans le cadre borné d’une simple anecdote. Il suffira de dire que cette circonstance de sa vie l’avait laissée sujette à une opiniâtre hallucination. Elle croyait fermement à la réalité du fantôme qui l’obsédait, n’ayant pas une notion assez exacte de la science pour l’attribuer à sa véritable cause, c’est-à-dire à un désordre partiel dans le système nerveux. Cette vision, qui revenait périodiquement chaque jour à minuit, expliquait en même temps la conduite singulière qui, de sa part, avait si vivement piqué la curiosité de la bienveillante Française.
Madame Radcliffe partit pour retourner à Londres. Peu de temps après, elle y publia l’Italien ou le Confessionnal des Pénitents noirs.
Nous ne saurions aujourd’hui nous représenter exactement l’impression produite par les romans d’Anne Radcliffe à l’époque de leur apparition. Tous les critiques contemporains s’accordent à en attester l’immense succès, inférieur seulement à celui que les œuvres de l’auteur de Waverley ont obtenu dans un temps plus rapproché du nôtre. Nous n’y voyons plus maintenant que les rêves émanés d’une imagination maladive, pleins de fantasmagorie, d’absurdités et de longueurs insupportables au goût moderne. Toutefois, ces conceptions, dans leur décousu, ne manquent pas d’un certain intérêt ; elles fourmillent de situations pittoresques et de surprises mélodramatiques. Les caractères mis en scène par l’auteur présentent quelques traits naturels, mais partout on y reconnaît les caprices d’une fantaisie déréglée, un sens et un goût pervertis.
Anne Radcliffe mourut près de Londres, le 7 février 1823, à l’âge de 63 ans. Le Monthly magazine, dans son numéro du mois de mai suivant, annonce son décès et affirme que sa fin fut accompagnée de visions singulières, qui, depuis un événement romanesque arrivé dans sa jeunesse, n’avaient cessé de la poursuivre.
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(A. de Bény, « Anne Radcliffe en France, » in Journal des Demoiselles, trente-huitième année, n°3, mars 1870)