Nous trouvons dans le Petit Parisien l’article suivant que nous publions à titre de curiosité et sous toutes réserves.

  Au lendemain de l’exécution de Pranzini, dans le récit de l’autopsie pratiquée sur le supplicié, un journal signalait un incident qui s’était produit au laboratoire de l’École pratique de médecine ; un étudiant qui assistait aux expériences médicales de la Faculté avait amené avec lui un chien ; l’animal, apercevant sur le sol un lambeau de chair qui était tombé, l’avait saisi et dévoré.

  Voilà, n’est-ce pas ? un détail horrible.

  Quelque peu respectable que puisse paraître la dépouille de l’assassin, de la rue Montaigne, il y a, à notre sens, dans ce dépeçage malpropre d’un cadavre déchiqueté pour défrayer la curiosité de quelques individus un procédé au moins indécent.

  Eh bien ! il paraît que le corps de Pranzini a été soumis à bien d’autres épreuves : on nous apprend, en effet, qu’un particulier aurait réussi à se procurer un morceau de la peau du supplicié.

  À ce propos, un de nos confrères fait un récit qui paraît invraisemblable, mais dont il garantit l’authenticité.

  Voici ce récit :

  « Le lundi qui suivit l’exécution de Pranzini, un monsieur brun, de taille moyenne, d’allures militaires, correctement vêtu, se présentait chez M. D…, fabricant de maroquinerie, 36, rue de la Verrerie.

  « Je vous apporte, dit-il au fabricant, de la peau, une peau spéciale, que je désirerais voir convertir en porte-cartes.

  – Cela est très facile, monsieur, et si vous voulez bien me montrer… »

  Le monsieur déplia avec précaution un petit paquet et mit sous les yeux du fabricant un morceau de peau grand à peu près comme une demi-feuille de journal : c’était de la peau très blanche, très fine, très souple.

  « Qu’est-ce que cela ? s’écria M. D… stupéfait ; on dirait de la peau humaine !

  – Justement, répondit en souriant le visiteur : c’est de la peau de Pranzini.

  – Mais comment ?

  – Voici ma carte qui vous expliquera tout. »

  M. D…, en effet, à la lecture du nom inscrit sur la carte qu’on lui présentait, n’eut plus d’objection à faire et samedi il livrait à son client, moyennant la somme de quinze francs, les deux porte-cartes demandés.

  À qui étaient-ils destinés? Nous le savons. Mais, pour le moment du moins, il ne nous est pas permis de le dire.

  C’est égal, sept francs cinquante un porte-cartes en peau de Pranzini, ce n’est vraiment pas cher et il y a certainement des Américains qui ajouteraient deux et même trois zéros à ce chiffre pour posséder un bibelot pareil. »

  On assure que ce n’est pas la première fois que pareil fait se produit : déjà, à plusieurs reprises, certaines personnes ont réussi à se procurer, après des exécutions capitales, de la peau ou des cheveux de criminels célèbres.

  On peut comprendre qu’après, une exécution le corps d’un supplicié soit livré à des savants. L’homme mort dans des conditions spéciales, tandis que sa chair est frémissante, peut révéler sous le scalpel des secrets utiles au progrès de la médecine. L’autopsie est donc d’une nécessité impérieuse.

  Par là le misérable paie plus sûrement sa dette que sur l’échafaud : révélant des causes inconnues, il épargne peut-être pour l’avenir plus de souffrances qu’il n’en a causé ; grâce à lui, qui meurt pour avoir tué et dont le cadavre a été un enseignement, des malades vivront qui seraient peut-être morts.

  Malgré ce qu’il y a de pénible à se dire que l’être plein de vie à cinq heures du matin était découpé en morceaux à sept heures, que son cerveau était pesé, ses reins sondés et son cœur examiné à la loupe, il faut considérer que cette lugubre besogne a son inévitable raison d’être et ne pourrait se condamner que par un sentimentalisme puéril.

  Mais ce qui n’est point du sentimentalisme, c’est de demander que ces observations scientifiques soient faites avec toute la décence et tout le respect possibles, et nous sommes de l’avis du journal Paris quand il dit :

  « On a fait de l’autopsie un spectacle. Elle devrait être pratiquée strictement sous les yeux des médecins et des internes. À ceux-là seuls le cadavre chaud du supplicié devait révéler des particularités nécessaires à connaître.

  Cependant des « invités » étaient là. En vertu de quel titre ? Pourquoi ?

  Le soir, au café de la Régence, une personne montra aux consommateurs, ses voisins, un petit carré de viande enveloppé dans un journal. Ce morceau de viande était flairé avec effroi par ceux-ci, avec gaieté par ceux-là, avec intérêt par tous. C’était un petit morceau de Pranzini.

  Ce saignant beefsteak humain eut le plus grand succès.

  Quelques consommateurs, des fétichistes, en désirèrent ; on détailla le morceau de chair sur la table, entre les verres de bière, au milieu des petits cris de stupeur des femmes et des éclats de rire. »

  Tout cela est véritablement d’un mauvais goût lugubre. La Faculté de médecine devra empêcher le retour de pareilles choses. Nous respectons la science, mais il faut que la science se respecte elle-même.

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(« Chroniques, actualités, questions scientifiques, » in La revue des journaux et des livres, tome III, 18 septembre 1887)