LU1

 

(STYLE DE L’ANTIQUITÉ)

_____

 

 

Atmosphéropole, le 3e de la 6e lune, le 156e du Soleil.

 

 

MON TRÈS CHER,

 

Les grands papas étaient de bien petits enfants ; ils ne savaient que se culbuter sur la terre, tout en se croyant bien grands et bien puissants, parce que, disaient-ils, ils s’ouvraient de nouvelles routes à travers les montagnes et sous les rivières ; qu’au moyen de trois petites planchettes noires grimaçant dans les nues, ils portaient une nouvelle en 10 ou 15 minutes à 30 myriamètres de distance ; et que, sur deux petites bandes de fer parallèles, ils parcouraient sans chevaux, sans poussière et en faisant leur partie de billard, un pays qui n’avait pas plus de 170 myriamètres de long ou de large.

En vérité, nos pères n’étaient que de bien petits enfants ! Nous avons joint les chaînes les plus élevées des montagnes par un pont continu dont leurs sommets glacés ont forme les piles, et il n’y a pas un galopin de 120  unes qui n’ait déjà parcouru notre globe tout entier au moins une fois, presque sans que son père se soit aperçu de son absence. En un clin d’œil, nos correspondants sont avertis, aux extrémités de ce globe, que nous avons à leur parler, et, en un second clin d’œil, ils savent que leur frère peut convoler à de huitièmes noces, car sa septième femme vient de demander en mariage un quinzième époux ; ou bien que nous les attendons à boire un verre de vin de Fornéo à une demi-lune de là ; ou bien encore, que le jeune rhinocéros, leurs délices, s’est cassé la jambe en descendant du railway de l’Hymalaï au Jura, (comme parlaient les géographes anciens), par l’escarpolette si gentille suspendue aux monts jadis nommés le Mont Blanc et le grand Saint-Bernard.

Ni pluie, ni brouillard, ni soir trop pressé à venir n’interrompt nos dépêches importantes. Et, s’ils ont eu, comme nous avons encore, des navires qui franchissaient sans rames et sans voiles, en dépit des vents, des marées et des courants, l’Océan qui les séparait de l’Amérique ; s’ils ont tracé des routes sous des rivières, comme celle qu’ils appelaient la Tamise, par exemple ; combien serait plus grande leur admiration, s’ils nous voyaient pénétrer dans la vaste route sous-marine qui nous conduit en moins d’un quart de lune dans leur Amérique.

Je ne désire plus qu’une chose ; c’est que, quand nos équipages sous-marins se trouvent passer au-dessous de quelque équipage maritime, ils puissent s’en apercevoir, se héler et renvoyer de leurs nouvelles à ceux qu’ils ont laissés derrière eux. En effet, que nous reste-t-il à conquérir du séjour que le créateur a donné à l’homme ? Nous franchissons en jouant les sommets neigeux des Alpes et du Chimboraço, nous avons pénétré sous le lit même de la tant vieille Amphitrite : que nous reste-t-il donc ? À nous élever aussi haut dans les airs, que nous sommes descendus profondément dans la terre ? Il y a longtemps que cette niaiserie a été commise même par nos aïeux si fiers et si vains de leurs grands efforts et petits succès.

Au reste, c’est assez étaler ma vaste érudition en histoire ancienne, n’est-pas ? Et je te prouve d’ailleurs suffisamment ma profonde habileté littéraire, en te parlant le vieux langage, le style des vieux temps, que peu de personnes connaissent aujourd’hui. Il est temps d’arriver à quelque chose de plus nouveau ; en voici. N’est-ce pas d’ailleurs une chose bien nouvelle pour toi et pour tous, qu’une lettre datée du lieu d’où je m’amuse à te faire des phrases à l’antique ?

Que nous reste-t-il à conquérir, disais-je ? l’air ? – Nous en partageons l’empire avec les oiseaux ; nos navires aériens ont même salué, en passant par-dessus leurs banquettes, les berlines qui parcourent journellement les cimes de l’Oural, de l’Himalaï et des Lupata, tandis que d’autres berlines rencontraient au pied de ces monts, ou sous le lit de l’Océan pacifique ou autre, les innombrables fils conducteurs des télégraphes électriques à l’usage du gouvernement ou des particuliers.

Nous avons donc laissé les oiseaux en bas, tout en bas ; et je t’écris de l’Atmosphéropole que tu ne connais pas encore, que personne encore ne connaît, qui n’existe pas encore, mais que je vois, moi ! s’élever dans un avenir très prochain, aux extrémités de notre atmosphère, pour devenir le premier relais des hardis voyageurs qui bientôt s’élanceront dans ces vastes plaines de l’espace étendues de là jusqu’à ce que les vieux livres appellent l’atmosphère de la lune. Je ne vois plus, je ne rêve plus que la lune ; je ne jure plus que par elle.

Oui, j’en ai l’assurance : un nouveau monde est aujourd’hui découvert, – c’est moi, moi ! qui en ai tracé la route, qui, le premier, l’ai touché du doigt. Écoute, ou plutôt, lis :

 

Ce matin, je suis parti de notre glorieuse Paulitane, ma noble mère, notre capitale. Tu sais d’ailleurs ma passion pour les antiquités et les voyages aériens ; celui-ci est mon 120e et c’est le plus heureux. Tu n’as pas oublié ce que je t’ai raconté de ma jolie propriété de Paulitane, des deux monticules qu’on appelait bien anciennement le château neuf et le vieux château, séparés par un fossé qui avait servi de fortification. Ce fossé et celui qui entourait le vieux château à l’extérieur, te disais-je, avaient été comblés par le troisième possesseur à partir de notre dernière grande révolution politique, qui a fait de notre ville la reine des villes ; le tout, bien nivelé, s’est couvert d’habitations régulièrement bâties, louées d’abord à je ne sais combien de personnes qui, depuis, les ont possédées à leur tour, et rangées en carré autour d’un parc assez spacieux pour une ville aussi populeuse et aussi commerçante. Tu as peut-être oublié tout cela, mon cher Paulitain, gouverneur de la vieille Calcutta depuis je ne sais plus combien de soleils, et que ton zèle t’a défendu de quitter un moment ; c’est pourquoi je te le rappelle.

Hé bien ! au beau milieu de ce parc, entre quatre planches symétriques de tabac et de pommes de terre noires, symboles patriotiques, j’ai réservé une place suffisante pour mon gymnase aérien.

C’est de ce point que je me suis élevé dans mon beau navire de forme nouvelle, muni d’un mécanisme d’invention toute nouvelle. Quand je fus à environ cent mètres, je saluai mes bons concitoyens qui, réunis sur les places et sur les terrasses des maisons, me rendirent mon salut avec tant d’enthousiasme que l’ébranlement de l’air me causa une forte secousse ; mes deux compagnons, petits mousses d’environ 90 lunes, en furent renversés au fond du navire, et le chauffeur fermait déjà la soupape. Le vent allait nous emporter : je saisis le gouvernail en ordonnant de plier tout ce qui pouvait donner prise au vent ; et, en un instant, la vapeur seule nous soutint, et nous nous élevâmes avec une grande rapidité presque perpendiculairement.

Peu m’importaient alors le vent, les marées, les courants, tout ce qui effrayait jadis nos ignorants et timides aïeux. La cale de notre navire avait été abondamment pourvue de vivres pour deux jours ; sur le pont étaient préparées des vessies remplies d’air respirable, et la vapeur de notre foyer suffisait pour entretenir autour de nous le calorique nécessaire. Ici, nous jouissons de la température la plus agréable ; je saurai bientôt si, plus haut, la chaleur n’est pas intolérable. Mais n’anticipons point…

Peu m’importait donc tout ce qui était jadis un sujet de crainte et qui n’est plus pour nous, depuis longtemps, que bagatelles. Toute ma pensée était de conserver la ligue perpendiculaire, et de revirer de bord, s’il le fallait, au moment où j’entrerais dans les nuages, afin que mes concitoyens jouissent plus particulièrement de ce spectacle.

Une fois dans cette région, mes deux mousses et moi nous occupâmes de faire provision nouvelle de vapeur, quoique je comptasse bien que nous en dépenserions proportionnellement une moins grande quantité à mesure que nous nous élèverions davantage. Tu comprends que j’avais perfectionné encore le mécanisme et l’emploi de la toute-puissante vapeur.

Il n’y avait que peu de moments que nous étions partis, et déjà nous avions atteint et dépassé la région des nuages. Peu d’heures après, nous nous sentîmes arrêtés, et je louvoyais comme contre une barre infranchissable en laissant échapper la vapeur par prudence. Étonné d’abord et, après plusieurs tentatives inutiles, je conclus bientôt que nous touchions aux limites de l’atmosphère terrestre, et que mon invention avait besoin encore de perfectionnements. Enfin, nous mîmes en panne, et nous prîmes notre déjeuner et quelque repos.

Ma montre était arrêtée ; il nous semblait que nous venions de partir, et cependant, en jetant les yeux en bas, nous vîmes que les nuages avaient disparu, que le ciel était pur, que le soleil s’en allait sous nos pieds ; et tout en nous disant que, sans doute, on nous voyait encore de chez les timides mortels, nous ne pouvions plus rien distinguer sur la surface boueuse de ce bas-monde. Il était clair comme le jour qu’il faisait nuit là-bas. Bientôt, nous ne vîmes plus rien au-dessous de nous, rien que le soleil qui se cachait derrière un point noir, rien que le ciel sous nos pieds et sur notre tête.

Me dirais-tu bien ce que tu aurais fait en pareille situation ? Vil mortel, tu aurais eu le vertige, et tu te serais couché tout au fond de la nacelle, laissant ta vapeur s’épuiser, et tu aurais ensuite gambadé dans l’espace, ou bien tu te serais empressé de descendre, de descendre toujours, toujours, vers ces tanières de taupes, au sein de l’obscurité, pour t’accrocher aux arbres de quelque forêt, s’il en reste ; ou pour te plonger dans les flots de la mer, comme un misérable matelot.

Oui, tu l’aurais fait, toi, vil insecte rampant ! Mais les demi-dieux qui ont su s’élever au-delà de ce que la pensée humaine des temps passés a osé concevoir, ne descendent point de leur hauteur à travers les ténèbres ; ils attendront le grand jour dans une entière sécurité ; ils ne vogueront point au hasard ; mais leurs concitoyens seuls, les heureux fils du ciel, les Paulitains les reverront planer au-dessus de leurs têtes, et sortir, sur leur immense carrousel, de leur navire aérien conquérant des limites de l’atmosphère. Gloire à la noble et grande, Paulitane !!

Elle était autrefois petite, bien petite, la noble ville, mes amours ! Alors que toute sa population, enveloppée par une armée de Germains, enveloppée de la fumée des canons qui renversaient ses remparts à demi-bâtis, préféra la mort à la honte d’une capitulation. Elle était bien petite, ma Paulitane, mes amours ! alors qu’elle se mirait encore accroupie aux claires ondes de la Thénie. Depuis, on l’a vue s’étendre le long de son beau canal, dans ses plaines si variées, où elle allonge ses mille bras pour recevoir, toujours bienveillante, les innombrables voyageurs que lui apportent ses bateaux à vapeur et ses chemins de fer, de toutes les parties du globe. Elle sera grande et glorieuse, ma bien-aimée, ma Paulitane, la ville qui a donné le jour à celui qui, le premier, s’est élevé aux limites de l’atmosphère terrestre. Et bientôt, puissante métropole, elle donnera naissance à une ville aérienne qui s’élèvera ici-même, d’où je t’écris dans toute la sécurité de mon âme, à la clarté éblouissante de la lune et des étoiles, en attendant que le jour revienne, et que, la première, elle jouisse du spectacle que veut lui donner un de ses enfants, celui qui la chérit le plus.

Tu descendrais donc, toi ! Hé ! Vois pourtant combien sont tranquilles ici tes frères par la terre ; et vois maintenant de quel spectacle tu serais privé, et de quelles incroyables nouvelles ta patrie n’aurait pas été peut-être la première instruite.

Tandis qu’incapable de goûter le sommeil, je m’amusais à t’écrire sur mes genoux, que le chauffeur fatigué se reposait et qu’un des mousses l’avait remplacé pour veiller à l’entretien d’une vapeur suffisante pour nous soutenir, l’autre petit espiègle était là, assis à mes pieds, jasant tout seul. Tout à coup, il poussa un cri d’étonnement en montrant la lune.

Elle était dans son plein : aucune vapeur intermédiaire ne voilait sa face ; mille objets divers passaient, passaient sans cesse d’une extrémité à l’autre de son disque. On eût dit d’un miroir qui eût réfléchi à la fois des milliers de formes changeantes. D’abord je ne distinguai rien ; puis il me sembla voir des images de batailles, des plaines nues et sablonneuses, où couraient et se battaient des animaux de toute espèce. Bientôt mes yeux furent comme dessillés, et je vis une ville immense qui couvrait tout le disque de la lune.

Malheureusement, comme cette ville appuyait sa base sur le sol, quel qu’il soit, de la lune, elle ne montrait d’abord que le toit en terrasse de ses maisons ; du moins, on pouvait voir que presque toutes formaient un parallélogramme en fermant une cour intérieure. Pas un être sur les terrasses ; il faisait jour dans la ville, et elle paraissait éclairée par un soleil ardent ; sans doute on y dormait. Une rivière coulait vers l’enceinte et y jetait un de ses bras ; plusieurs points du sol semblaient être des élévations.

Plus je regardais, plus les objets devenaient distincts. Cependant, la révolution journalière s’avançant peu à peu, les maisons commencèrent à s’incliner, et plusieurs rues s’ouvrirent et s’allongèrent devant moi. Elles étaient droites, larges, sillonnées en tout sens par des objets d’abord informes, qui ensuite se dessinèrent exactement : c’était des têtes dont je ne voyais que le chapeau pointu ; puis, à mesure qu’elles s’éloignaient de la ligne perpendiculaire, je reconnaissais des hommes vêtus d’un grand manteau blanc, et dont quelques-uns, venant de mon côté, portaient, sur une espèce de chemise blanche ou de tunique, une bande d’étoffe de couleur qui, partant du haut de la poitrine, présentait une tête large et ronde comme une tête de clou, s’amincissant en descendant vers l’estomac, et se terminait en pointe. Cette chemise ou tunique tombait jusque sur leurs pieds, et la plupart la serraient avec une ceinture ; les manches s’allongeaient sur leurs blanches mains, dont elles couvraient de festons et de broderie les nombreux et larges anneaux d’or ou de pierreries. Il en y avait beaucoup, au contraire, dont les tuniques n’avaient que des bouts de manches qui n’allaient pas au coude, et elles n’atteignaient pas le genou. Tous avaient des chapeaux de formes diverses ; leur grand manteau blanc était attaché par une agrafe brillante sur l’épaule droite et pendait sur la gauche.

Un de ces hommes à longue tunique se retourna en accostant un passant, et je vis que le bas de son manteau balayait la poussière de la rue. Au reste, la poussière ne pouvait être amassée en grande quantité ; car le pavage, pour ne pas être comme chez vous, autres mortels paulitains, en bois d’olivier et de citronnier, n’en paraissait pas moins commode. Il me sembla qu’il était tout d’une pierre, et l’on voyait des lignes qui n’avaient dû y être formées qu’à la longue par le frottement des roues, comme cela se voit encore dans quelques-unes de nos villes campagnardes.

D’autres hommes allaient et venaient d’un air empressé, presque tous tête nue et sans manteau, les jambes nues, n’ayant qu’une chemise ou tunique sans manche et sans ceinture, et attachée sur l’épaule droite par un cordon, tandis que l’épaule gauche passait dans l’ouverture à laquelle aurait dû s’adapter la manche, si elle n’avait fait défaut. Tous portaient des fardeaux, des ustensiles de toute espèce, des provisions, des sièges qui paraissaient destinés aux personnes qu’ils suivaient ou précédaient. Il y en avait dont le vêtement avait bien quelque chose d’un peu plus recherché, qui avaient l’air de nommer à un homme à manteau toutes les personnes qu’ils rencontraient et l’homme à manteau blanc s’empressait de les saluer toutes et d’en accoster quelques-unes.

De côté et d’autre, on voyait des cavaliers dont le manteau fort court retombait à peine sur la croupe de leur cheval ; ils caracolaient sur les places et carrefours, autour d’espèces de boîtes que des hommes à tunique sans manche portaient en marchant au pas. Sans doute, ce n’était pas des corbillards ; car il ne se seraient pas faits si beaux. Au détour d’une rue, une de ces boîtes s’inclina et je vis sous le couvercle une figure fraîche et jeune, qui souriait à un beau cavalier.

Sur des voitures légères, petites et découvertes, paraissaient assises ou suspendues, pour ainsi dire, à un siège qu’elles touchaient à peine, des femmes que me cachaient leurs ombrelles faites en je ne sais quoi, mais brillantes et légères. Ces élégantes étaient vêtues d’une gaze si déliée, si transparente, que le moindre vent causé par le seul mouvement de leur char la soulevait à chaque instant et répandait sur tous leurs sens une fraîcheur nécessaire sans doute ; car l’essaim d’élégants, qui voltigeait auprès des roues de ces chars, paraissait souffrir de la chaleur du jour. Mon cher mortel, je t’assure que cela me faisait un effet singulier de penser à cette chaleur, à laquelle ils se condamnaient pour courir après une femme qui souriait à tous également, tandis que, paisiblement assis aux extrémités de votre atmosphère, je goûtais une molle fraîcheur qui me remplissait de délices.

L’ombrelle d’une de ces femmes me laissa voir un instant sa figure : elle levait au ciel, en soupirant, des yeux d’une douceur voluptueuse ; elle était vraiment belle, et ma foi j’excusai mes fats, et j’étendis la main vers mon gouvernail pour monter plus haut. Sa chevelure était arrangée avec beaucoup d’art ; sur ses tempes se groupaient une multitude de boucles brunes, et, au-dessus de son front, s’élevaient des tresses nombreuses dont l’élégant artifice leur donnait la forme d’une tour. Je jugeai que cette femme se trouvait trop petite, et je cherchai à voir ses pieds. La longue gaze de sa robe me les cachait ; mais le bienheureux zéphyr la souleva plus amoureusement que je n’eusse été digne de le faire. Cette fois, je saisis mon gouvernail et donnai un coup de sifflet. Le son aigu en fut répercuté avec une force étonnante, comme par les parois d’un mur voisin, et mon chauffeur éveillé tout à coup accourut sur le pont en se frottant les yeux. À la vue de l’enchanteresse, il bondit sur son fourneau, et il allait me donner une nouvelle preuve de sa vaporifique puissance, lorsqu’un craquement terrible me rappela notre position étrange, et je me mis à louvoyer le long de ce rivage invisible et infranchissable, en attendant que les transports et la vapeur de mon brave chauffeur eussent le temps de se dissiper. Enfin, je me remis à mon observatoire.

Je retrouvai bien ma grande ville et deux ou trois de ses rues droites en face de moi ; mais la belle femme n’y était plus. Un plus grand spectacle se déployait devant mes yeux.

Figure-toi un vaste bâtiment demi-circulaire, tout en pierres, surmonté d’une plate-forme un peu inclinée, et dont les bords sont parsemés de statues de forme et de grandeur différentes, mais symétriquement disposées. Dans le demi-cercle formé par ces bâtiments s’élèvent en amphithéâtre trois étages, chacun de 7 gradins plus larges à mesure qu’ils s’éloignent, plus resserrés à mesure qu’ils se rapprochent du sol.

Le premier étage est élevé au-dessus du sol d’un mètre et soixante à soixante et dix centimètres, comme disaient nos pères ; un soubassement le sépare d’une pièce qui n’en diffère cependant pas beaucoup. Cette pièce est remplie d’hommes qui paraissent être tous des personnages de distinction, à en juger par leur barbe blanche, leur manteau plus blanc, la largeur du morceau d’étoffe de couleurs qui s’allonge sur leur poitrine ; la plupart sont assis sur des sièges tout ornés d’ivoire.

Devant eux, une toile de pourpre et d’or, couverte de mille dessins de broderie, tombe du haut des galeries jusqu’à terre.

Derrière eux, sur les 14 premiers gradins, étaient d’autres hommes, qui portaient aussi de grands manteaux tout blancs et la pièce d’étoffe sur la poitrine, mais un peu moins large et moins longue. Un très petit nombre d’entre eux avaient des chemises (c’est peut-être ce que j’ai vu appeler tunique dans de vieux livres), dont les manches ne descendaient pas jusqu’aux coudes. Souvent, ils caressaient leur barbe bien frisée de leurs mains chargées de bagues, entre lesquelles brillait surtout un anneau qui portait une pierre précieuse taillée de milles façons diverses. De tous côtés, je voyais ces mains si blanches et si riches passer sur ces barbes luisantes de parfum, ou sur une chevelure tantôt lisse, tantôt bouclée, sans doute suivant la mode ou la fantaisie de chacun. Il me sembla même que beaucoup, avec un air de grande jeunesse, portaient la barbe du leur prochain et une toison d’emprunt. D’autres au contraire, évidemment plus âgés, paraissaient avoir arraché tout le poil de leurs visages, et se donnaient un air tendre et langoureux.

Derrière ceux-ci, au 2ème étage, causait gravement une foule plus nombreuse et vêtue encore de blanc, mais sans la pièce d’étoffe sur la poitrine. Cet étage me parut être la place des princes du commerce et de l’industrie, des petits banquiers de nos ancêtres, etc., etc. ; des artistes de toute sorte, et même des patrons ou chefs d’artisans tant soit peu relevés.

Le troisième étage en robes de toutes couleurs, en costume même de genres divers, se heurtait, se poussait , allait, venait, cherchant à s’asseoir ; et parfois, on aurait cru entendre des cris annoncés ou suivis par des coups. Aussitôt, des personnages bien raides et bien graves, postés dans les différentes parties de l’assemblée, montaient, d’un pas tranquille et lent, des escaliers qui divisaient ces étages en plusieurs compartiments et qui, vu le rétrécissement des gradins dans la partie basse et leur allongement dans les deux étages supérieurs, donnaient à ces compartiments la forme de coins.

Dans le fond et derrière chacun de ces étages de gradins, il y avait une espèce de galerie couverte où se promenait encore un grand nombre de costumes divers, mais conformes à celui des personnes assises sur les gradins de l’étage correspondant. Il me parut que ces galeries, ainsi distribuées de manière qu’il n’y eût point mélange de conditions, avaient été faites pour que les gens assemblés dans cette vaste enceinte découverte y puissent s’abriter contre les rayons du soleil ou la pluie.

De temps en temps, on voyait arriver des personnes graves précédées d’une espèce de maître des cérémonies qui dérangeait tous ceux qui avaient eu le tort sans doute d’arriver trop tôt, pour les conduire, comme à des places réservées, devant le premier étage.

Il y avait là beaucoup d’hommes et de femmes ; et je me mis dans la tête de compter de combien de membres se composaient les assemblées, sans doute gouvernementales, des habitants de la lune. Or, pour y réussir approximativement, j’estimai que telle portion de la salle était en tout dans la proportion de 1 à 40 ; mais, dans l’impossibilité de compter toutes les têtes qui y remuaient, il fallut me contenter de prendre à peu près le quart de ladite portion, et je trouvai que les représentants des nations lunaires étaient au nombre d’environ 40000, tant hommes que femmes.

Tandis que je me livrais à cette importante investigation, tout à coup une femme entra, ; il se fit autour d’elle un grand mouvement, et cinq ou six jeunes gens entrèrent à sa suite, paraissant rechercher, chacun pour soi, la faveur de s’asseoir à ses pieds ; elle tendit la main à l’un d’eux, comme si elle eût dit à celui de droite : « À lui maintenant ; ce sera ton tour ce soir ; » et à celui de gauche : « À vous demain, » – et aux autres : « Plus tard, mais ne vous éloignez pas, je ne puis souffrir la solitude ! » C’était ma jolie femme du char si élégant ; je reconnus ses traits et la tour de tresses de ses cheveux, et je voulus voir ses pieds.

L’heureux cavalier s’était assis ou agenouillé devant elle, et il dénouait les nombreux rubans qui attachaient sa chaussure à une jambe blanche et mollement arrondie ; elle demeura assise, nu-pieds, et lui-même, sans plus de façon, se déchaussa également. Étonné, je cherchai à voir tous les pieds, et je vis un grand nombre de femmes et d’hommes qui s’étaient ainsi mis à leur aise. C’est que, sans doute, il faisait une chaleur étouffante dans cet amphithéâtre exposé aux feux du soleil et contenant environ 40000 individus, selon mes calculs. En effet, de tous côtés, on voyait des jeunes gens agiter devant les femmes des éventails de toutes couleurs et de toutes formes, mais dont il était impossible de reconnaître la matière.

Sur deux points opposés de la plate-forme qui couvrait les galeries, parurent alors deux appareils assez simples, mais dont je ne puis expliquer le mécanisme. Un homme appuya sur un ressort placé derrière, et chacun d’eux lança sur la foule une rosée légère et déliée comme la vapeur qui s’élève au-dessus d’une grande chute d’eau : les deux ondées s’entre-choquèrent et se croisèrent en tombant sur l’assemblée qui leva la tête et les mains pour savourer ce rafraîchissement général ; les femmes recueillaient la précieuse ondée dans des pièces d’étoffe qui me parurent être de lin très fin ; ou bien des jeunes gens leur rendaient ce petit service, et elles s’empressaient de porter ces étoffes à leur bouche ou à leur nez ; ce qui doit faire conjecturer que cette pluie factice était parfumée.

As-tu jamais rien vu de tel, dis-moi, pauvre vermisseau, qui as toujours rampé sur ta boueuse terre, sans jamais oser t’élever avec ton noble ami dans les espaces aériens ? As-tu jamais mérité de jouir d’un si merveilleux spectacle, toi qui dors maintenant, comme une taupe, dans tes profondes ténèbres, tandis que ton glorieux ami jouit à la fois de tout l’éclat de la lune, et va bientôt voir le soleil poindre derrière ta masse opaque ; tandis qu’il oublie pourtant sa position encore si étrange pour penser à toi, à toi seul !… juge de son amitié.

Tandis que j’avais baissé les yeux pour t’écrire ces dernières lignes, comme fait un peintre après avoir considéré son modèle, la toile de pourpre et or que j’avais vue s’étendre devant les grands personnages de l’assemblée, s’était élevée, et elle était suspendue bien haut et bordée d’une frange d’or et argent : j’étais dans un théâtre…

En face des spectateurs est un carré long, pris dans toute l’étendue de l’édifice et terminé, sur le devant, par un mur de clôture, et dans le fond, par des draperies qui représentent des palais, des jardins, etc. Ce sont les décors ; le carré long, c’est la scène… Je me reconnus alors parfaitement et je me crus dans notre salle du grand opéra, dans notre chère Paulitane ; seulement, je ne pus rien comprendre à la représentation déjà commencée.

Pour comble de malheur, quand je prenais le plus grand intérêt à cette fête pompeuse, des soldats apparurent sur les plates-formes, et, au moyen de longs bâtons ornés de rubans de plusieurs couleurs, ils déployèrent une toile immense qui me déroba la vue du 3ème étage, puis du 2ème, puis du 1er, et enfin la scène même. J’eus beau me frotter les yeux, la maudite toile était trop compacte, et je ne vis plus rien que les dessins mêmes qui la couvraient tout entière, et, entre autres, le portrait d’un homme jeune encore, revêtu d’un manteau de pourpre, portant sur sa tête une couronne d’or et de pierreries, et tenant à la main gauche un sceptre et dans la main droite une lyre d’or. À côté de lui, je vis encore, (mais ce n’étaient plus que des images confuses qui se mêlaient et passaient rapidement, comme quand j’avais commencé à observer le disque de la lune,) je vis encore, dis-je, la lueur d’un vaste incendie qui dévorait une grande ville, et des bêtes féroces qui déchiraient des hommes sans défense, et d’autres hommes qui me semblaient tout habillés de flammes, et qui brûlaient ainsi le long des allées d’un jardin. Je crus avoir le vertige, et me laissai tomber sur le pont de mon navire.

Le vertige ! non pas, mon très cher ; je parle trop en homme de la terre. Celui qui a su s’élever à ma hauteur n’en est plus au vertige. Non ; mais j’avais trop oublié dans ce moment les révolutions des astres qui n’oseraient, eux, s’écarter de leurs routes et s’avancer jusqu’aux extrémités de leurs atmosphères respectives. En baissant les yeux, j’aperçus dans le fond de votre nuit, derrière votre masse opaque et inerte, le soleil dont le disque étincelait déjà en dorant les bords de cette terre endormie. Il serait indigne du plus grand navigateur aérien de descendre au milieu des ténèbres ; il doit apparaître à sa ville chérie, il doit sortir de la région des nuages, étincelant des premiers rayons d’un soleil naissant sur l’horizon paulitain. – Salut donc, mon très cher ! Salut à ma ville encore plongée dans le sommeil et l’obscurité ! Voici ton frère, voici ton fris, qui revient à toi du haut des cieux !!!!!!!

 

 

*

 

 

Cette lettre avait été écrite par le plus hardi des navigateurs aériens, par le premier en effet qui ait osé s’élever jusqu’à une hauteur où nos pères avaient cru qu’il était à jamais impossible de parvenir, tandis que nous n’en sommes plus, aujourd’hui, qu’à trouver les moyens de construire et de manœuvrer des navires assez grands pour contenir une quantité de provisions suffisantes à un bien plus long voyage. Dès qu’un entrepreneur aura établi des magasins de vivres de distance en distance, dès qu’on aura seulement commencé des hôtelleries entretenues par une correspondance active, on ne tardera point, après cela, à s’élever chaque jour plus haut, et sans doute, avant cent lunes, nous aurons conquis un monde nouveau. Le sol, s’il est bon, en sera distribué à tous ceux qui auront bien mérité de l’humanité sans distinction des lieux de naissance ; seulement une colonne du plus précieux métal qu’on y découvrira s’élèvera, sur un terrain réservé de 4 mètres de rayon, en l’honneur du plus grand des aéronautes qui aient paru jusqu’à nos jours, et en l’honneur de Paulitane, sa ville natale.

Il écrivit donc sa lettre dès son premier voyage et lorsqu’il était tout plein de l’enthousiasme que devaient naturellement exciter en lui et la nouveauté de sa position et les merveilles qui frappaient ses regards. Nous savons bien maintenant que ces images qui avaient passé sous ses yeux n’étaient pas représentées par la lune, mais par une couche d’air qu’on n’a pas encore analysée parfaitement, mais qui, intermédiaire entre la terre et la lune, doit se trouver à égale distance de l’une et de l’autre.

Il y a peu de temps même qu’un voyageur fort savant, au moyen d’un instrument optique de son invention, a considéré la terre du même point, le jour d’une éclipse partielle du soleil, et qu’il a observé les mêmes phénomènes sur la partie de la terre alors éclairée par l’astre à demi-éclipsé. Il n’a vu que des images confuses ; mais on pense généralement que c’est une réflexion des événements qui se sont accomplis sur la terre, ou qui doivent s’y accomplir dans un avenir plus ou moins éloigné.

Quoi qu’il en soit, la lettre fut reproduite, dès le lendemain, dans les 25000000 de journaux qu’on distribuait alors gratis à un nombre égal de personnes qui savaient lire. Croirait-on qu’à cette époque, il y eût encore dans notre pays tant d’ignorants ? Pauvre siècle ! Un seul journal à chacun ! Que faire du reste de sa journée ?

Un tiers de lune ne s’était pas écoulé que tous les journaux étaient remplis des élucubrations des savants ; les uns disaient que ces images étaient le livre du destin, dans lequel on lirait désormais l’avenir sans possibilité de commettre aucune erreur ; les autres prétendaient avoir découvert, dans les plus vieilles bibliothèques de leurs villages, dans des livres anciens et aujourd’hui abandonnés comme inutiles depuis longtemps, les mêmes mœurs, les mêmes coutumes, la même représentation théâtrale en plein jour, dans un théâtre découvert, où des pluies d’eau de senteur arrosaient et rafraîchissaient les spectateurs, etc., etc., à 2370 ans de là, dans une ville nommée Rome, maîtresse absolue d’un tiers, ou à peu près, de la terre alors connue, et sous le règne d’un nommé Néron.

Environ une lune après, un aventureux entrepreneur d’omnibus aériens promit un service régulier d’heure en heure, toute la nuit, de la capitale aux confins de l’atmosphère.

 

G. ER. SAUVAGE, de St-Pol.

(Paulopolitanus civis)

 

À Évreux, le 27 août 1842.

 

_____

 

 

(in Le Puits artésien, revue du Pas-de-Calais, sixième année, Saint-Pol : Imprimerie de A. Thomas, 1842)